La rotisserie de la Reine Pedauque, by Anatole France This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: La r?tisserie de la Reine P¨¦dauque Author: Anatole France Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 ***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE*** Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Biblioth¨¨que nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LA R?TISSERIE DE LA REINE P¨¦DAUQUE PAR ANATOLE FRANCE SIXI¨¨ME ¨¦DITION PARIS 1893 LA R?TISSERIE DE LA REINE P¨¦DAUQUE [Note: Le manuscrit original, d'une belle ¨¦criture du XVIIIe si¨¨cle, porte en sous-titre: _Vie et opinions de M. l'abb¨¦ J¨¦r?me Coignard_. (NOTE DE L'¨¦DITEUR.)] J'ai dessein de rapporter les rencontres singuli¨¨res de ma vie. Il y en a de belles et d'¨¦tranges. En les rem¨¦morant, je doute moi-m¨ºme si je n'ai pas r¨ºv¨¦. J'ai connu un cabbaliste gascon dont je ne puis dire qu'il ¨¦tait sage, car il p¨¦rit malheureusement, mais qui me tint, une nuit, dans l'?le aux Cygnes, des discours sublimes que j'ai eu le bonheur de retenir et le soin de mettre par ¨¦crit. Ces discours avaient trait ¨¤ la magie et aux sciences occultes, dont on est aujourd'hui fort ent¨ºt¨¦. On ne parle que de Rose-Croix.* Au reste, je ne me flatte pas de tirer grand honneur de ces r¨¦v¨¦lations. Les uns diront que j'ai tout invent¨¦ et que ce n'est pas la vraie doctrine; les autres que je n'ai dit que ce que tout le monde savait. J'avoue que je ne suis pas tr¨¨s instruit dans la cabbale, mon ma?tre ayant p¨¦ri au d¨¦but de mon initiation. Mais le peu que j'ai appris de son art me fait v¨¦h¨¦mentement soup?onner que tout en est illusion, abus et vanit¨¦. Il suffit, d'ailleurs, que la magie soit contraire ¨¤ la religion pour que je la repousse de toutes mes forces. N¨¦anmoins, je crois devoir m'expliquer sur un point de cette fausse science, pour qu'on ne m'y juge pas plus ignorant encore que je ne le suis. Je sais que les cabbalistes pensent g¨¦n¨¦ralement que les Sylphes, les Salamandres, les Elfes, les Gnomes et les Gnomides naissent avec une ame p¨¦rissable comme leur corps et qu'ils acqui¨¨rent l'immortalit¨¦ par leur commerce avec les mages.** Mon cabaliste enseignait, au contraire, que la vie ¨¦ternelle n'est le partage d'aucune cr¨¦ature, soit terrestre, soit a¨¦rienne. J'ai suivi son sentiment sans pr¨¦tendre m'en faire juge. * Ceci fut ¨¦crit dans la seconde moiti¨¦ du XVIIIe si¨¨cle. (NOTE DE L'¨¦DITEUR.) ** Cette opinion est soutenue notamment dans un petit livre de l'abb¨¦ Montfaucon de Villars: _Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secr¨¨tes et myst¨¦rieuses suivant les principes des anciens mages ou sages cabbalistes._ Il y en a plusieurs ¨¦ditions. Je me contenterai de signaler celle d'Amsterdam (chez Jacques Le Jeune, 1700, in-18, figures) qui contient une seconde partie, qui n'est pas dans l'¨¦dition originale. (NOTE DE L'¨¦DITEUR.). Il avait coutume de dire que les Elfes tuent ceux qui r¨¦v¨¨lent leurs myst¨¨res et il attribuait ¨¤ la vengeance de ces esprits la mort de M. l'abb¨¦ Coignard, qui fut assassin¨¦ sur la route de Lyon. Mais je sais bien que cette mort, ¨¤ jamais d¨¦plorable, eut une cause plus naturelle. Je parlerai librement des G¨¦nies de l'air et du feu. Il faut savoir courir quelques risques dans la vie, et celui des Elfes est extr¨ºmement petit. J'ai recueilli avec z¨¨le les propos de mon bon ma?tre, M. l'abb¨¦ J¨¦r?me Coignard, qui p¨¦rit comme je viens de le dire. C'¨¦tait un homme plein de science et de pi¨¦t¨¦. S'il avait eu l'ame moins inqui¨¨te, il aurait ¨¦gal¨¦ en vertu M. l'abb¨¦ Rollin, qu'il surpassait de beaucoup par l'¨¦tendue du savoir et la profondeur de l'intelligence. Il eut du moins, dans les agitations d'une vie troubl¨¦e, l'avantage sur M. Rollin de ne point tomber dans le jans¨¦nisme. Car la solidit¨¦ de son esprit ne se laissait point ¨¦branler par la violence des doctrines t¨¦m¨¦raires, et je puis attester devant Dieu la puret¨¦ de sa foi. Il avait une grande connaissance du monde, acquise dans la fr¨¦quentation de toutes sortes de compagnies. Cette exp¨¦rience l'aurait beaucoup servi dans les histoires romaines qu'il aurait sans doute compos¨¦es, ¨¤ l'exemple de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent fait d¨¦faut, et si sa vie e?t ¨¦t¨¦ mieux assortie ¨¤ son g¨¦nie. Ce que je rapporterai d'un si excellent homme fera l'ornement de ces m¨¦moires. Et comme Aulu-Gelle, qui conf¨¦ra les plus beaux endroits des philosophes en ses Nuits attiques, comme Apul¨¦e, qui mit dans _sa M¨¦tamorphose_ les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail d'abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais n¨¦anmoins me flatter au point de me croire l'¨¦mule de ces deux grands auteurs, puisque c'est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie et non dans d'abondantes lectures, que je puise toutes mes richesses. Ce que je fournis de mon propre fonds c'est la bonne foi. Si jamais quelque curieux lit mes m¨¦moires, il reconna?tra qu'une ame candide pouvait seule s'exprimer dans un langage si simple et si uni. J'ai toujours pass¨¦ pour tr¨¨s na?f dans les compagnies o¨´ j'ai v¨¦cu. Cet ¨¦crit ne peut que continuer cette opinion apr¨¨s ma mort. J'ai nom Elme-Laurent-Jacques M¨¦n¨¦trier. Mon p¨¨re, L¨¦onard M¨¦n¨¦trier, ¨¦tait r?tisseur rue Saint-Jacques ¨¤ l'enseigne de la _Reine P¨¦dauque_, qui, comme on sait, avait les pieds palm¨¦s ¨¤ la fa?on des oies et des canards. Son auvent s'¨¦levait vis-¨¤-vis de Saint-Beno?t-le-B¨¦tourn¨¦, entre madame Gilles, merci¨¨re aux _Trois-Pucelles_, et M. Blaizot, libraire ¨¤ l'_Image Sainte-Catherine_, non loin du Petit Bacchus, dont la grille, orn¨¦e de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il m'aimait beaucoup et quand, apr¨¨s souper, j'¨¦tais couch¨¦ dans mon petit lit, il me prenait la main, soulevait l'un apr¨¨s l'autre mes doigts, en commen?ant par le pouce, et disait: --Celui-l¨¤ l'a tu¨¦, celui-l¨¤ l'a plum¨¦, celui-l¨¤ l'a fricass¨¦, celui-l¨¤ l'a mang¨¦. Et le petit Riquiqui, qui n'a rien du tout. "Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de mon petit doigt, le creux de la main. Et il riait tr¨¨s fort. Je riais aussi en m'endormant, et ma m¨¨re affirmait que le sourire restait encore sur mes l¨¨vres le lendemain matin. Mon p¨¨re ¨¦tait bon r?tisseur et craignait Dieu. C'est pourquoi il portait, aux jours de f¨ºte, la banni¨¨re des r?tisseurs, sur laquelle un beau saint Laurent ¨¦tait brod¨¦ avec son gril et une palme d'or. Il avait coutume de me dire: --Jacquot, ta m¨¨re est une sainte et digne femme. C'est un propos qu'il se plaisait ¨¤ r¨¦p¨¦ter. Et il est vrai que ma m¨¨re allait tous les dimanches ¨¤ l'¨¦glise avec un livre imprim¨¦ en grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caract¨¨re qui, disait-elle, lui tirait les yeux hors de la t¨ºte. Mon p¨¨re passait, chaque soir, une heure ou deux au cabaret du Petit Bacchus, que fr¨¦quentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentelli¨¨re. Et, chaque fois qu'il en revenait un peu plus tard que de coutume, il disait d'une voix attendrie en mettant son bonnet de coton: --Barbe, dormez en paix. Je le disais tant?t encore au coutelier boiteux: Vous ¨ºtes une sainte et digne femme. J'avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui ¨¦tait en lui signe de r¨¦solution, il me parla de la sorte: --Miraut, notre bon chien, a tourn¨¦ ma broche pendant quatorze ans. Je n'ai pas de reproche ¨¤ lui faire. C'est un bon serviteur qui ne m'a jamais vol¨¦ le moindre morceau de dinde ni d'oie. Il se contentait pour prix de sa peine de l¨¦cher la r?tissoire. Mais il se fait vieux. Sa patte devient raide, il n'y voit goutte et ne vaut plus rien pour tourner la manivelle. Jacquot, c'est ¨¤ toi, mon fils, de prendre sa place. Avec de la r¨¦flexion et quelque usage, tu y r¨¦ussiras sans faute aussi bien que lui. Miraut ¨¦coutait ces paroles et secouait la queue en signe d'approbation. Mon p¨¨re poursuivit: --Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant, afin de te former l'esprit, tu repasseras ta Croix de Dieu, et quand, par la suite, tu sauras lire toutes les lettres moul¨¦es, tu apprendras par coeur quelque livre de grammaire ou de morale ou encore les belles maximes de l'Ancien et Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu et la distinction du bien et du mal sont n¨¦cessaires m¨ºme dans un ¨¦tat m¨¦canique, de petit renom sans doute, mais honn¨ºte comme est le mien, qui fut celui de mon p¨¨re et qui sera le tien, s'il pla?t ¨¤ Dieu. A compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la chemin¨¦e, je tournai la broche, ma Croix de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon capucin, qui venait, avec son sac, qu¨ºter chez mon p¨¨re, m'aidait ¨¤ ¨¦peler. Il le faisait d'autant plus volontiers que mon p¨¨re, qui estimait le savoir, lui payait ses le?ons d'un beau morceau de dinde et d'un grand verre de vin, tant qu'enfin le petit fr¨¨re, voyant que je formais assez bien les syllabes et les mots, m'apporta une belle Vie de sainte Marguerite, o¨´ il m'enseigna ¨¤ lire couramment. Un jour, ayant pos¨¦, comme de coutume, sa besace sur le comptoir, il vint s'asseoir pr¨¨s de moi, et, chauffant ses pieds nus dans la cendre du foyer, il me fit dire pour la centi¨¨me fois: Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en g¨¦sine, Ayez piti¨¦ de nous. A ce moment, un homme d'une taille ¨¦paisse et pourtant assez noble, v¨ºtu de l'habit eccl¨¦siastique, entra dans la r?tisserie et cria d'une voix ample: --Hol¨¤! l'h?te, servez-moi un bon morceau. Il paraissait, sous ses cheveux gris, dans le plein de l'age et de la force. Sa bouche ¨¦tait riante et ses yeux vifs. Ses joues un peu lourdes et ses trois mentons descendaient majestueusement sur un rabat, devenu par sympathie aussi gras que le cou qui s'y r¨¦pandait. Mon p¨¨re, courtois par profession, tira son bonnet et dit en s'inclinant: --Si Votre R¨¦v¨¦rence veut se chauffer un moment ¨¤ mon feu, je lui servirai ce qu'elle d¨¦sire. Sans se faire prier davantage, l'abb¨¦ prit place devant la chemin¨¦e ¨¤ c?t¨¦ du capucin. Entendant le bon fr¨¨re qui lisait: Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en g¨¦sine..., il frappa dans ses mains et dit: --Oh, l'oiseau rare! l'homme unique! Un capucin qui sait lire! Eh! petit fr¨¨re, comment vous nommez-vous? --Fr¨¨re Ange, capucin indigne, r¨¦pondit mon ma?tre. Ma m¨¨re, qui de la chambre haute entendit des voix, descendit dans la boutique, attir¨¦e par la curiosit¨¦. L'abb¨¦ la salua avec une politesse d¨¦j¨¤ famili¨¨re et lui dit: --Voil¨¤ qui est admirable, madame: Fr¨¨re Ange est capucin et il sait lire! --Il sait m¨ºme lire toutes les ¨¦critures, r¨¦pondit ma m¨¨re. Et, s'approchant du fr¨¨re, elle reconnut l'oraison de sainte Marguerite ¨¤ l'image, qui repr¨¦sentait la vierge martyre, un goupillon ¨¤ la main. --Cette pri¨¨re, ajouta-t-elle, est difficile ¨¤ lire, parce que les mots en sont tout petits et ¨¤ peine s¨¦par¨¦s. Par bonheur, il suffit, dans les douleurs, de se l'appliquer comme un emplatre ¨¤ l'endroit o¨´ l'on ressent le plus de mal, et elle op¨¨re de la sorte aussi bien et mieux m¨ºme que si on la r¨¦citait. J'en ai fait l'¨¦preuve, monsieur, lors de la naissance de mon fils Jacquot, ici pr¨¦sent. --N'en doutez point, ma bonne dame, r¨¦pondit fr¨¨re Ange: L'oraison de sainte Marguerite est souveraine pour ce que vous dites, ¨¤ la condition expresse de faire l'aum?ne aux capucins. Sur ces mots, fr¨¨re Ange vida le gobelet que ma m¨¨re lui avait rempli jusqu'au bord, jeta sa besace sur son ¨¦paule et s'en alla du c?t¨¦ du Petit Bacchus. Mon p¨¨re servit un quartier de volaille ¨¤ l'abb¨¦, qui, tirant de sa poche un morceau de pain, un flacon de vin et un couteau dont le manche de cuivre repr¨¦sentait le feu roi en empereur romain sur une colonne antique, commen?a de souper. Mais, ¨¤ peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu'il se tourna vers mon p¨¨re, et lui demanda du sel, surpris qu'on ne lui e?t point d'abord pr¨¦sent¨¦ la sali¨¨re. --Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe d'hospitalit¨¦. Ils pla?aient aussi des sali¨¨res dans les temples, sur la nappe des dieux. Mon p¨¨re lui pr¨¦senta du sel gris dans le sabot, qui ¨¦tait accroch¨¦ ¨¤ la chemin¨¦e. L'abb¨¦ en prit ¨¤ sa convenance et dit: --Les anciens consid¨¦raient le sel comme l'assaisonnement n¨¦cessaire de tous les repas et ils le tenaient en telle estime qu'ils appelaient sel, par m¨¦taphore, les traits d'esprit qui donnent de la saveur au discours. --Ah! dit mon p¨¨re, en quelque estime que vos anciens l'aient tenu, la gabelle aujourd'hui le met encore ¨¤ plus haut prix. Ma m¨¨re, qui ¨¦coutait en tricotant un bas de laine, fut contente de placer son mot. --Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le pr¨ºtre en met un grain sur la langue des enfants qu'on tient sur les fonts du bapt¨ºme. Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il fit la grimace, car, tout petit qu'il ¨¦tait, il avait d¨¦j¨¤ de l'esprit. Je parle, monsieur l'abb¨¦, de mon fils Jacques, ici pr¨¦sent. L'abb¨¦ me regarda et dit: --C'est maintenant un grand gar?on. La modestie est peinte sur son visage, et il lit attentivement la Vie de sainte Marguerite. --Oh! reprit ma m¨¨re, il lit aussi l'oraison pour les engelures et la pri¨¨re de saint Hubert, que fr¨¨re Ange lui a donn¨¦es, et l'histoire de celui qui a ¨¦t¨¦ d¨¦vor¨¦, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs diables, pour avoir blasph¨¦m¨¦ le saint nom de Dieu. Mon p¨¨re me regarda avec admiration, puis il coula dans l'oreille de l'abb¨¦ que j'apprenais tout ce que je voulais, par une facilit¨¦ native et naturelle. --Ainsi donc, r¨¦pliqua l'abb¨¦, le faut-il former aux bonnes lettres, qui sont l'honneur de l'homme, la consolation de la vie et le rem¨¨de ¨¤ tous les maux, m¨ºme ¨¤ ceux de l'amour, ainsi que l'affirme le po¨¨te Th¨¦ocrite. --Tout r?tisseur que je suis, r¨¦pondit mon p¨¨re, j'estime le savoir et je veux bien croire qu'il est, comme dit Votre Grace, un rem¨¨de ¨¤ l'amour. Mais je ne crois pas qu'il soit un rem¨¨de ¨¤ la faim. --Il n'y est peut-¨ºtre pas un onguent souverain, r¨¦pondit l'abb¨¦; mais il y porte quelque soulagement ¨¤ la mani¨¨re d'un baume tr¨¨s doux, quoique imparfait. Comme il parlait ainsi, Catherine la dentelli¨¨re parut au seuil, le bonnet sur l'oreille et son fichu tr¨¨s chiffonn¨¦. A sa vue, ma m¨¨re fron?a le sourcil et laissa tomber trois mailles de son tricot. --Monsieur M¨¦n¨¦trier, dit Catherine ¨¤ mon p¨¨re, venez dire un mot aux sergents du guet. Si vous ne le faites, ils conduiront sans faute fr¨¨re Ange en prison. Le bon fr¨¨re est entr¨¦ tant?t au Petit Bacchus, o¨´ il a bu deux ou trois pots qu'il n'a point pay¨¦s, de peur, disait-il, de manquer ¨¤ la r¨¨gle de saint Fran?ois. Mais le pis de l'affaire est que, me voyant sous la tonnelle en compagnie, il s'approcha de moi pour m'apprendre certaine oraison nouvelle. Je lui dis que ce n'¨¦tait pas le moment, et, comme il devenait pressant, le coutelier boiteux, qui se trouvait tout ¨¤ c?t¨¦ de moi, le tira tr¨¨s fort par la barbe. Alors, fr¨¨re Ange se jeta sur le coutelier, qui roula ¨¤ terre, emportant la table et les brocs. Le cabaretier accourut au bruit et, voyant la table culbut¨¦e, le vin r¨¦pandu et fr¨¨re Ange, un pied sur la t¨ºte du coutelier, brandissant un escabeau dont il frappait tous ceux qui l'approchaient, ce m¨¦chant h?te jura comme un diable et s'en fut appeler la garde. Monsieur M¨¦n¨¦trier, venez sans tarder, venez tirer le petit fr¨¨re de la main des sergents. C'est un saint homme et il est excusable dans cette affaire. Mon p¨¨re ¨¦tait enclin ¨¤ faire plaisir ¨¤ Catherine. Mais cette fois les paroles de la dentelli¨¨re n'eurent point l'effet qu'elle en attendait. Il r¨¦pondit net qu'il ne trouvait pas d'excuse ¨¤ ce capucin et qu'il lui souhaitait une bonne p¨¦nitence au pain et ¨¤ l'eau, au plus noir cul de basse-fosse du couvent dont il ¨¦tait l'opprobre et la honte. Il s'¨¦chauffait en parlant: --Un ivrogne et un d¨¦bauch¨¦ ¨¤ qui je donne tous les jours du bon vin et de bons morceaux et qui s'en va au cabaret lutiner des guilledines assez abandonn¨¦es pour pr¨¦f¨¦rer la soci¨¦t¨¦ d'un coutelier ambulant et d'un capucin ¨¤ celle des honn¨ºtes marchands jur¨¦s du quartier! Fi! fi! Il s'arr¨ºta court ¨¤ cet endroit de ses invectives et regarda ¨¤ la d¨¦rob¨¦e ma m¨¨re qui, debout et droite contre l'escalier, poussait ¨¤ petits coups secs l'aiguille ¨¤ tricoter. Catherine, surprise par ce mauvais accueil, dit s¨¨chement: --Ainsi, vous ne voulez pas dire une bonne parole au cabaretier et aux sergents? --Je leur dirai, si vous voulez, qu'ils emm¨¨nent le coutelier avec le capucin. --Mais, fit-elle en riant, le coutelier est votre ami. --Moins mon ami que le v?tre, dit mon p¨¨re irrit¨¦. Un gueux qui tire la bricole et va clochant! --Oh! pour cela s'¨¦cria-t-elle, c'est bien vrai qu'il cloche. Il cloche, il cloche, il cloche! Et elle sortit de la r?tisserie, en ¨¦clatant de rire. Mon p¨¨re, se tournant alors vers l'abb¨¦, qui grattait un os avec son couteau: --C'est comme j'ai l'honneur de le dire ¨¤ Votre Grace: chaque le?on de lecture et d'¨¦criture que ce capucin donne ¨¤ mon enfant, je la paie d'un gobelet de vin et d'un fin morceau, li¨¨vre, lapin, oie, voire g¨¦line ou chapon. C'est un ivrogne et un d¨¦bauch¨¦! --N'en doutez point, r¨¦pondit l'abb¨¦. --Mais s'il ose jamais mettre le pied sur mon seuil, je le chasserai ¨¤ grands coups de balai. --Ce sera bien fait, dit l'abb¨¦. Ce capucin est un ane, et il enseignait ¨¤ votre fils bien moins ¨¤ parler qu'¨¤ braire. Vous ferez sagement de jeter au feu cette Vie de sainte Catherine, cette pri¨¨re pour les engelures et cette histoire de loup-garou, dont le frocard empoisonnait l'esprit de votre fils. Au prix o¨´ fr¨¨re Ange donnait ses le?ons, je donnerai les miennes; j'enseignerai ¨¤ cet enfant le latin et le grec, et m¨ºme le fran?ais, que Voiture et Balzac ont port¨¦ ¨¤ sa perfection. Ainsi, par une fortune doublement singuli¨¨re et favorable, ce Jacquot Tournebroche deviendra savant et je mangerai tous les jours. --Topez l¨¤! dit mon p¨¨re. Barbe, apportez deux gobelets. Il n'y a point d'affaire conclue quand les parties n'ont pas trinqu¨¦ en signe d'accord. Nous boirons ici. Je ne veux de ma vie remettre le pied au Petit Bacchus, tant ce coutelier et ce moine m'inspirent d'¨¦loignement. L'abb¨¦ se leva, et, les mains pos¨¦es sur le dossier de sa chaise, dit d'un ton lent et grave: --Avant tout, je remercie Dieu, cr¨¦ateur et conservateur de toutes choses, de m'avoir conduit dans cette maison nourrici¨¨re. C'est lui seul qui nous gouverne, et nous devons reconna?tre sa providence dans les affaires humaines, encore qu'il soit t¨¦m¨¦raire et parfois incongru de l'y suivre de trop pr¨¨s. Car, ¨¦tant universelle, elle se trouve dans toutes sortes de rencontres, sublimes assur¨¦ment pour la conduite que Dieu y tient, mais obsc¨¨nes ou ridicules pour la part que les hommes y prennent, et qui est le seul endroit par o¨´ elles nous apparaissent. Aussi, ne faut-il pas crier, ¨¤ la fa?on des capucins et des bonnes femmes, qu'on voit Dieu ¨¤ tous les chats qu'on fouette. Louons le Seigneur; prions-le de m'¨¦clairer dans les enseignements que je donnerai ¨¤ cet enfant, et, pour le reste, remettons-nous-en ¨¤ sa sainte volont¨¦, sans chercher ¨¤ la comprendre par le menu. Puis, soulevant son gobelet, il but un grand coup de vin. --Ce vin, dit-il, porte dans l'¨¦conomie du corps humain une chaleur douce et salutaire. C'est une liqueur digne d'¨ºtre chant¨¦e ¨¤ T¨¦os et au Temple, par les princes des po¨¨tes bachiques, Anacr¨¦on et Chaulieu. J'en veux frotter les l¨¨vres de mon jeune disciple. Il me mit le gobelet sous le menton et s'¨¦cria: --Abeilles de l'Acad¨¦mie, venez, venez vous poser en harmonieux essaims sur la bouche, d¨¦sormais sacr¨¦e aux Muses, de Jacobus Tournebroche. --Oh! monsieur l'abb¨¦, dit ma m¨¨re, il est vrai que le vin attire les abeilles, surtout quand il est doux. Mais il ne faut pas souhaiter que ces m¨¦chantes mouches se posent sur les l¨¨vres de mon Jacquot, car leur piq?re est cruelle. Un jour que je mordais dans une p¨ºche, je fus piqu¨¦e ¨¤ la langue par une abeille et je souffris les tourments de l'enfer. Je ne fus soulag¨¦e que par un peu de terre, m¨ºl¨¦e de salive, que fr¨¨re Ange me m?t dans la bouche, en r¨¦citant l'oraison de saint C?me. L'abb¨¦ lui fit entendre qu'il parlait d'abeilles au sens all¨¦gorique. Et mon p¨¨re dit sur un ton de reproche: --Barbe, vous ¨ºtes une sainte et digne femme, mais j'ai maintes fois remarqu¨¦ que vous aviez un facheux penchant ¨¤ vous jeter ¨¦tourdiment dans les entretiens s¨¦rieux comme un chien dans un jeu de quilles. --Il se peut, r¨¦pondit ma m¨¨re. Mais si vous aviez mieux suivi mes conseils, L¨¦onard, vous vous en seriez bien trouv¨¦. Je puis ne pas conna?tre toutes les esp¨¨ces d'abeilles, mais je m'entends au gouvernement de la maison et aux convenances que doit garder dans ses moeurs un homme d'age, p¨¨re de famille et porte-banni¨¨re de sa confr¨¦rie. Mon p¨¨re se gratta l'oreille et versa du vin ¨¤ l'abb¨¦ qui dit en soupirant: --Certes, le savoir n'est pas de nos jours honor¨¦ dans le royaume de France comme il l'¨¦tait chez le peuple romain, pourtant d¨¦g¨¦n¨¦r¨¦ de sa vertu premi¨¨re, au temps o¨´ la rh¨¦torique porta Eug¨¨ne ¨¤ l'Empire. Il n'est pas rare de voir en notre si¨¨cle un habile homme dans un grenier sans feu ni chandelle. Exemplum ut talpa. J'en suis un exemple. Il nous fit alors un r¨¦cit de sa vie, que je rapporterai tel qu'il sortit de sa bouche, ¨¤ cela pr¨¨s qu'il s'y trouvait des endroits que la faiblesse de mon age m'emp¨ºcha de bien entendre, et, par suite, de garder dans ma m¨¦moire. J'ai cru pouvoir les r¨¦tablir d'apr¨¨s les confidences qu'il me fit plus tard quand il m'accorda l'honneur de son amiti¨¦. --Tel que vous me voyez, dit-il, ou pour mieux dire, tout autre que vous ne me voyez, jeune, svelte, l'oeil vif et les cheveux noirs, j'ai enseign¨¦ les arts lib¨¦raux au coll¨¨ge de Beauvais, sous MM. Dugu¨¦, Gu¨¦rin, Coffin et Baffier. J'avais re?u les ordres et je pensais me faire un grand renom dans les lettres. Mais une femme renversa mes esp¨¦rances. Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique de librairie ¨¤ la _Bible d'or_, sur la place, devant le coll¨¨ge. J'y fr¨¦quentais, feuilletant sans cesse les livres qu'elle recevait de Hollande, et aussi ces ¨¦ditions bipontiques, illustr¨¦es de notes, gloses et commentaires tr¨¨s savants. J'¨¦tais aimable, madame Pigoreau s'en aper?ut pour mon malheur. Elle avait ¨¦t¨¦ jolie et savait plaire encore. Ses yeux parlaient. Un jour, les Cic¨¦ron et les Tite-Live, les Platon et les Aristote, Thucydide, Polybe et Varron, ¨¦pict¨¨te, S¨¦n¨¨que, Bo¨¨ce et Cassiodore, Hom¨¨re, Eschyle, Sophocle, Euripide, Plaute et T¨¦rence, Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse, saint Jean Chrysost?me et saint Basile, saint J¨¦r?me et saint Augustin, Erasme, Saumaise, Turn¨¨be et Scaliger, saint Thomas-d'Aquin, Saint-Bonaventure, Bossuet tra?nant Ferri ¨¤ sa suite, Lenain, Godefroy, M¨¦zeray, Mainbourg, Fabricius, le p¨¨re Lelong et le p¨¨re Pitou, tous les po¨¨tes, tous les orateurs, tous les historiens, tous les p¨¨res, tous les docteurs, tous les th¨¦ologiens, tous les humanistes, tous les compilateurs, assembl¨¦s du haut en bas des murs, furent t¨¦moins de nos baisers. "--Je n'ai pu vous r¨¦sister, me dit-elle, n'en prenez pas une mauvaise opinion de moi. "Elle m'exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une fois, elle me fit essayer un rabat et des manchettes de dentelle, et trouvant qu'ils m'allaient ¨¤ ravir, elle me pressa de les garder. Je n'en voulus rien faire. Mais comme elle s'irritait de mes refus, o¨´ elle voyait une offense ¨¤ l'amour, je consentis ¨¤ prendre ce qu'elle m'offrait, de peur de la facher. "Ma bonne fortune dura jusqu'au temps o¨´ je fus remplac¨¦ par un officier. J'en con?us un violent d¨¦pit, et dans l'ardeur de me venger, je fis savoir aux r¨¦gents du coll¨¨ge que je n'allais plus ¨¤ la _Bible d'or_, de peur d'y voir des spectacles propres ¨¤ offenser la modestie d'un jeune eccl¨¦siastique. A vrai dire, je n'eus pas ¨¤ me f¨¦liciter de cet artifice. Car madame Pigoreau, apprenant comme j'en usais ¨¤ son ¨¦gard, publia que je lui avais vol¨¦ des manchettes et un rabat de dentelle. Ses fausses plaintes all¨¨rent aux oreilles des r¨¦gents qui firent fouiller mon coffre et y trouv¨¨rent la parure, qui ¨¦tait d'un assez grand prix. Ils me chass¨¨rent, et c'est ainsi que j'¨¦prouvai, ¨¤ l'exemple d'Hippolyte et de Bell¨¦rophon, la ruse et la m¨¦chancet¨¦ des femmes. Me trouvant dans la rue avec mes hardes et mes cahiers d'¨¦loquence, j'¨¦tais en grand risque d'y mourir de faim, lorsque, laissant le petit collet, je me recommandai ¨¤ un seigneur huguenot, qui me prit pour secr¨¦taire et me dicta des libelles sur la religion. --Ah! pour cela! s'¨¦cria mon p¨¨re, c'¨¦tait mal ¨¤ vous, monsieur l'abb¨¦. Un honn¨ºte homme ne doit pas pr¨ºter la main ¨¤ ces abominations. Et, pour ma part, bien qu'ignorant et de condition m¨¦canique, je ne puis sentir la vache ¨¤ Colas. --Vous avez raison, mon h?te, reprit l'abb¨¦. Cet endroit est le plus mauvais de ma vie. C'est celui qui me donne le plus de repentir. Mais mon homme ¨¦tait calviniste. Il ne m'employait qu'¨¤ ¨¦crire contre les luth¨¦riens et les sociniens, qu'il ne pouvait souffrir, et je vous assure qu'il m'obligea ¨¤ traiter ces h¨¦r¨¦tiques plus durement qu'on ne le fit jamais en Sorbonne. --Amen, dit mon p¨¨re. Les agneaux paissent en paix, tandis que les loups se d¨¦vorent entre eux. L'abb¨¦ poursuivit son r¨¦cit: --Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui faisait plus de cas des lettres d'Ulric de Hutten que des harangues de D¨¦mosth¨¨ne et chez qui on ne buvait que de l'eau. Je fis ensuite divers m¨¦tiers dont aucun ne me r¨¦ussit. Je fus successivement colporteur, com¨¦dien, moine, laquais. Puis, reprenant le petit collet, je devins secr¨¦taire de l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez et je r¨¦digeai le catalogue des manuscrits pr¨¦cieux renferm¨¦s dans sa biblioth¨¨que. Ce catalogue forme deux volumes in-folio, qu'il pla?a dans sa galerie, reli¨¦s en maroquin rouge, ¨¤ ses armes, et dor¨¦s sur tranches. J'ose dire que c'est un bon ouvrage. "Il n'aurait tenu qu'¨¤ moi de vieillir dans l'¨¦tude et la paix aupr¨¨s de monseigneur. Mais j'aimais la chambri¨¨re de madame la baillive. Ne m'en blamez pas avec trop de s¨¦v¨¦rit¨¦. Brune, grasse, vive, fra?che, saint Pac?me lui-m¨ºme l'e?t aim¨¦e. Un jour, elle prit le coche pour aller chercher fortune ¨¤ Paris. Je l'y suivis. Mais je n'y fis point mes affaires aussi bien qu'elle fit les siennes. J'entrai, sur sa recommandation, au service de madame de Saint-Ernest, danseuse de l'Op¨¦ra, qui, connaissant mes talents, me chargea d'¨¦crire, sous sa dict¨¦e, un libelle contre mademoiselle Davilliers, de qui elle avait ¨¤ se plaindre. Je fus un assez bon secr¨¦taire, et m¨¦ritai bien les cinquante ¨¦cus qui m'avaient ¨¦t¨¦ promis. Le livre fut imprim¨¦ ¨¤ Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice all¨¦gorique, et mademoiselle Davilliers re?ut le premier exemplaire au moment o¨´ elle entrait en sc¨¨ne pour chanter le grand air d'Armide. La col¨¨re rendit sa voix rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut siffl¨¦e. Son r?le fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers chez l'intendant des menus, qui n'avait rien ¨¤ lui refuser. Elle se jeta tout en larmes ¨¤ ses pieds et cria vengeance. On sut bient?t que le coup partait de madame de Saint-Ernest. "Interrog¨¦e, press¨¦e, menac¨¦e, elle me d¨¦non?a et je fus mis ¨¤ la Bastille, o¨´ je restai quatre ans. J'y trouvai quelque consolation ¨¤ lire Bo¨¨ce et Cassiodore. "Depuis j'ai tenu une ¨¦choppe d'¨¦crivain public au cimeti¨¨re des Saints-Innocents et pr¨ºt¨¦ aux servantes amoureuses une plume, qui devait plut?t peindre les hommes illustres de Rome et commenter les ¨¦crits des P¨¨res. Je gagne deux liards par lettre d'amour et c'est un m¨¦tier dont je meurs plut?t que je n'en vis. Mais je n'oublie pas qu'¨¦pict¨¨te fut esclave et Pyrrhon jardinier. "Tant?t j'ai re?u, par grand hasard, un ¨¦cu pour une lettre anonyme. Je n'avais pas mang¨¦ depuis deux jours. Aussi me suis-je mis tout de suite en qu¨ºte d'un traiteur. J'ai vu, de la rue, votre enseigne enlumin¨¦e et le feu de votre chemin¨¦e, qui faisait flamber joyeusement les vitres. J'ai senti sur votre seuil une odeur d¨¦licieuse. Je suis entr¨¦. Mon cher h?te, vous connaissez maintenant ma vie. --Je vois qu'elle est d'un brave homme, dit mon p¨¨re, et, hors la vache ¨¤ Colas, il n'y a trop rien ¨¤ y reprendre. Votre main! Nous sommes amis. Comment vous appelez-vous? --J¨¦r?me Coignard, docteur en th¨¦ologie, licenci¨¦ ¨¨s arts. Ce qu'il y a de merveilleux dans les affaires humaines, c'est l'encha?nement des effets et des causes. M. J¨¦r?me Coignard avait bien raison de le dire: A consid¨¦rer cette suite bizarre de coups et de contre-coups o¨´ s'entre-choquent nos destin¨¦es, on est oblig¨¦ de reconna?tre que Dieu, dans sa perfection, ne manque ni d'esprit ni de fantaisie, ni de force comique; qu'il excelle au contraire dans l'imbroglio comme en tout le reste, et qu'apr¨¨s avoir inspir¨¦ Mo?se, David et les proph¨¨tes, s'il daignait inspirer M. Le Sage et les po¨¨tes de la foire, il leur dicterait les pi¨¨ces les plus divertissantes pour Arlequin. C'est ainsi que je devins latiniste parce que fr¨¨re Ange fut pris par les sergents et mis en chartre eccl¨¦siastique, pour avoir assomm¨¦ un coutelier sous la tonnelle du Petit Bacchus. M. J¨¦r?me Coignard accomplit sa promesse. Il me donna ses le?ons, et, me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir ¨¤ m'enseigner les lettres anciennes. En peu d'ann¨¦es il fit de moi un assez bon latiniste. J'ai gard¨¦ ¨¤ sa m¨¦moire une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie. On concevra toute l'obligation que je lui ai, quand j'aurai dit qu'il ne n¨¦gligea rien pour former mon coeur et mon ame en m¨ºme temps que mon esprit. Il me r¨¦citait les Maximes d'¨¦pict¨¨te, les Hom¨¦lies de saint Basile et les Consolations de Bo¨¨ce. Il m'exposait, par de beaux extraits, la philosophie des sto?ciens; mais il ne la faisait para?tre dans sa sublimit¨¦ que pour l'abattre de plus haut devant la philosophie chr¨¦tienne. Il ¨¦tait subtil th¨¦ologien et bon catholique. Sa foi demeurait enti¨¨re sur les d¨¦bris de ses plus ch¨¨res illusions et de ses plus l¨¦gitimes esp¨¦rances. Ses faiblesses, ses erreurs, ses fautes, qu'il n'essayait ni de dissimuler ni de colorer, n'avaient point ¨¦branl¨¦ sa confiance en la bont¨¦ divine. Et, pour le bien conna?tre, il faut savoir qu'il gardait le soin de son salut ¨¦ternel dans les occasions o¨´ il devait, en apparence, s'en soucier le moins. Il m'inculqua les principes d'une pi¨¦t¨¦ ¨¦clair¨¦e. Il s'effor?ait aussi de m'attacher ¨¤ la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire, domestique et famili¨¨re par des exemples tir¨¦s de la vie de Z¨¦non. Pour m'instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans une source plus voisine, me confiant que, pour avoir trop aim¨¦ le vin et les femmes, il avait perdu l'honneur de monter dans une chaire de coll¨¨ge, en robe longue et en bonnet carr¨¦. A ces rares m¨¦rites il joignait la constance et l'assiduit¨¦, et il donnait ses le?ons avec une exactitude qu'on n'e?t pas attendue d'un homme livr¨¦ comme lui ¨¤ tous les caprices d'une vie errante et sans cesse emport¨¦ dans les agitations d'une fortune moins doctorale que picaresque. Ce z¨¨le ¨¦tait l'effet de sa bont¨¦ et aussi du go?t qu'il avait pour cette bonne rue Saint-Jacques, o¨´ il trouvait ¨¤ satisfaire tout ensemble les app¨¦tits de son corps et ceux de son esprit. Apr¨¨s m'avoir donn¨¦ quelque profitable le?on en prenant un repas succulent, il faisait un tour au Petit Bacchus et ¨¤ l'_Image Sainte-Catherine_, trouvant r¨¦unis ainsi dans un petit espace de terre, qui ¨¦tait son paradis, du vin frais et des livres. Il ¨¦tait devenu l'h?te assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui faisait bon accueil, bien qu'il feuilletat tous les livres sans faire emplette d'aucun. Et c'¨¦tait un merveilleux spectacle de voir mon bon ma?tre, au fond de la boutique, le nez enfoui dans quelque petit livre fra?chement venu de Hollande et relevant la t¨ºte pour disserter selon l'occurrence, avec la m¨ºme science abondante et riante, soit des plans de monarchie universelle attribu¨¦s au feu roi, soit des aventures galantes d'un financier et d'une fille de th¨¦atre. M. Blaizot ne se lassait pas de l'¨¦couter. Ce M. Blaizot ¨¦tait un petit vieillard sec et propre, en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je l'admirais beaucoup et je n'imaginais rien de plus beau au monde que de vendre comme lui des livres, ¨¤ _l'Image Sainte-Catherine_. Un souvenir contribuait ¨¤ rev¨ºtir pour moi la boutique de M. Blaizot d'un charme myst¨¦rieux. C'est l¨¤ qu'un jour, ¨¦tant tr¨¨s jeune, j'avais vu pour la premi¨¨re fois une femme nue. Je la vois encore. C'¨¦tait l'¨¨ve d'une Bible en estampes. Elle avait un gros ventre et les jambes un peu courtes, et elle s'entretenait avec le serpent dans un paysage hollandais. Le possesseur de cette estampe m'inspira d¨¨s lors une consid¨¦ration qui se soutint par la suite, quand je pris, grace ¨¤ M. Coignard, le go?t des livres. A seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon ma?tre dit ¨¤ mon p¨¨re: --Ne pensez-vous point, mon h?te, qu'il est ind¨¦cent de laisser un jeune cic¨¦ronien en habit de marmiton? --Je n'y avais pas song¨¦, r¨¦pondit mon p¨¨re. --Il est vrai, dit ma m¨¨re, qu'il conviendrait de donner ¨¤ notre fils une veste de basin. Il est agr¨¦able de sa personne, de bonnes mani¨¨res et bien instruit. Il fera honneur ¨¤ ses habits. Mon p¨¨re demeura pensif un moment, puis il demanda s'il serait bien s¨¦ant ¨¤ un r?tisseur de porter une veste de basin. Mais l'abb¨¦ Coignard lui repr¨¦senta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais jamais r?tisseur, et que les temps ¨¦taient proches o¨´ je porterais le petit collet. Mon p¨¨re soupira en songeant que je ne serais point, apr¨¨s lui, porte-banni¨¨re de la confr¨¦rie des r?tisseurs parisiens. Et ma m¨¨re devint toute ruisselante de joie et d'orgueil ¨¤ l'id¨¦e que son fils serait d'¨¦glise. Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de l'assurance et de m'encourager ¨¤ prendre des femmes une id¨¦e plus compl¨¨te que celle que m'avait donn¨¦e jadis l'¨¨ve de M. Blaizot. Je songeais raisonnablement pour cela ¨¤ Jeannette la vielleuse et ¨¤ Catherine la dentelli¨¨re, que je voyais passer vingt fois le jour devant la r?tisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville et un petit pied dont la pointe sautillait d'un pav¨¦ ¨¤ l'autre. Jeannette ¨¦tait moins jolie que Catherine. Elle ¨¦tait aussi moins jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se coiffait en marmotte, avec un mouchoir ¨¤ carreaux qui lui cachait les cheveux. Mais elle avait le m¨¦rite de ne point faire de fa?ons et d'entendre ce qu'on voulait d'elle avant qu'on e?t parl¨¦. Ce caract¨¨re ¨¦tait extr¨ºmement convenable ¨¤ ma timidit¨¦. Un soir, sous le porche de Saint-Beno?t-le-B¨¦tourn¨¦, qui est garni de bancs de pierre, elle m'apprit ce que je ne savais pas encore et qu'elle savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi reconnaissant que j'aurais d?, et je ne songeais qu'¨¤ porter ¨¤ d'autres plus jolies la science qu'elle m'avait inculqu¨¦e. Je dois dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse n'attachait pas ¨¤ ces le?ons plus de prix que je n'y donnais moi-m¨ºme, et qu'elle les prodiguait ¨¤ tous les polissons du quartier. Catherine ¨¦tait plus r¨¦serv¨¦e dans ses fa?ons; elle me faisait grand'peur et je n'osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce qui redoublait mon embarras, c'est qu'elle se moquait sans cesse de moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait de ce que je n'avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et j'aurais voulu ¨ºtre sous terre. J'affectais en la voyant un air sombre et chagrin. Je feignais de la m¨¦priser. Mais elle ¨¦tait bien trop jolie pour que ce m¨¦pris f?t v¨¦ritable. Cette nuit-l¨¤, nuit de l'¨¦piphanie et dix-neuvi¨¨me anniversaire de ma naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide humeur dont on ¨¦tait p¨¦n¨¦tr¨¦ jusqu'aux os et qu'un vent glacial faisait grincer l'enseigne de la _Reine P¨¦dauque_, un feu clair, parfum¨¦ de graisse d'oie, brillait dans la r?tisserie et la soupi¨¨re fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. J¨¦r?me Coignard, mon p¨¨re et moi, ¨¦tions assis. Ma m¨¨re, selon sa coutume, se tenait debout derri¨¨re le ma?tre du logis, pr¨ºte ¨¤ le servir. Il avait d¨¦j¨¤ rempli l'¨¦cuelle de l'abb¨¦, quand, la porte s'¨¦tant ouverte, nous v?mes fr¨¨re Ange tr¨¨s pale, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon p¨¨re en leva de surprise sa cuiller ¨¤ pot jusqu'aux poutres enfum¨¦es du plancher. La surprise de mon p¨¨re s'expliquait ais¨¦ment. Fr¨¨re Ange, qui, une premi¨¨re fois, avait disparu pendant six mois apr¨¨s l'assommade du coutelier boiteux, ¨¦tait demeur¨¦ cette fois deux ans entiers sans donner de ses nouvelles. Il s'en ¨¦tait all¨¦ au printemps avec un ane charg¨¦ de reliques, et le pis est qu'il avait emmen¨¦ Catherine habill¨¦e en b¨¦guine. On ne savait ce qu'ils ¨¦taient devenus, mais il y avait vent au Petit Bacchus que le petit fr¨¨re et la petite soeur avaient eu des d¨¦m¨ºl¨¦s avec l'official entre Tours et Orl¨¦ans. Sans compter qu'un vicaire de Saint-Beno?t criait comme un diable que ce pendard de capucin lui avait vol¨¦ son ane. --Quoi, s'¨¦cria mon p¨¨re, ce coquin n'est pas dans un cul de basse-fosse? Il n'y a plus de justice dans le royaume. Mais fr¨¨re Ange disait le _B¨¦n¨¦dicit¨¦_ et faisait le signe de la croix sur la soupi¨¨re. --Hol¨¤! reprit mon p¨¨re, tr¨ºve de grimaces, beau moine! Et confessez que vous passates en prison d'¨¦glise ¨¤ tout le moins une des deux ann¨¦es durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face de Belz¨¦buth. La rue Saint-Jacques en ¨¦tait plus honn¨ºte, et le quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui m¨¨ne aux champs l'ane d'autrui et la fille ¨¤ tout le monde. --Peut-¨ºtre, r¨¦pondit fr¨¨re Ange, les yeux baiss¨¦s et les mains dans ses manches, peut-¨ºtre, ma?tre L¨¦onard, voulez-vous parler de Catherine, que j'eus le bonheur de convertir et de tourner ¨¤ une meilleure vie, tant et si bien qu'elle souhaita ardemment de me suivre avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux p¨¨lerinages, notamment ¨¤ la Vierge noire de Chartres? J'y consentis ¨¤ la condition qu'elle pr?t un habit eccl¨¦siastique. Ce qu'elle fit sans murmurer. --Taisez-vous! r¨¦pondit mon p¨¨re, vous ¨ºtes un d¨¦bauch¨¦. Vous n'avez point le respect de votre habit. Retournez d'o¨´ vous venez et allez voir, s'il vous pla?t, dans la rue si la reine P¨¦dauque a des engelures. Mais ma m¨¨re fit signe au fr¨¨re de s'asseoir sous le manteau de la chemin¨¦e, ce qu'il fit tout doucement. --Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l'abb¨¦, car ils p¨¨chent sans malice. Mon p¨¨re pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le seul nom lui ¨¦chauffait les oreilles. --Ma?tre L¨¦onard, dit l'abb¨¦, la philosophie induit l'ame ¨¤ la cl¨¦mence. Pour ma part, j'absous volontiers les fripons, les coquins et tous les mis¨¦rables. Et m¨ºme je ne garde pas rancune aux gens de bien, quoiqu'il y ait beaucoup d'insolence dans leur cas. Et si, comme moi, ma?tre L¨¦onard, vous aviez fr¨¦quent¨¦ les personnes respectables, vous sauriez qu'elles ne valent pas mieux que les autres et qu'elles sont d'un commerce souvent moins agr¨¦able. Je me suis assis ¨¤ la troisi¨¨me table de M. l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez, et deux serviteurs, v¨ºtus de noir, s'y tenaient ¨¤ mon c?t¨¦: la Contrainte et l'Ennui. --Il faut convenir, dit ma m¨¨re, que les valets de monseigneur portaient des noms facheux. Que ne les nommait-il Champagne, l'Olive ou Frontin, selon l'usage! L'abb¨¦ reprit: --Il est vrai que certaines personnes s'arrangent ais¨¦ment des incommodit¨¦s qu'on ¨¦prouve ¨¤ vivre parmi les grands. Il y avait ¨¤ la deuxi¨¨me table de M. l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez un chanoine fort poli, qui demeura jusqu'¨¤ son dernier moment sur le pied c¨¦r¨¦monieux. Apprenant qu'il ¨¦tait au plus mal, monseigneur l'alla voir dans sa chambre et le trouva ¨¤ toute extr¨¦mit¨¦: "H¨¦las! dit le chanoine, je demande pardon ¨¤ Votre Grandeur d'¨ºtre oblig¨¦ de mourir devant Elle. --Faites, faites! ne vous g¨ºnez point," r¨¦pondit monseigneur avec bont¨¦. A ce moment, ma m¨¨re apporta le r?ti et le posa sur la table avec un geste empreint de gravit¨¦ domestique dont mon p¨¨re fut ¨¦mu, car il s'¨¦cria brusquement et la bouche pleine: --Barbe, vous ¨ºtes une sainte et digne femme. --Madame, dit mon bon ma?tre, est en effet comparable aux femmes fortes de l'¨¦criture. C'est une ¨¦pouse selon Dieu. --Dieu merci! dit ma m¨¨re, je n'ai jamais trahi la fid¨¦lit¨¦ que j'ai jur¨¦e ¨¤ L¨¦onard M¨¦n¨¦trier, mon mari, et je compte bien, maintenant que le plus difficile est fait, n'y point manquer jusqu'¨¤ l'heure de la mort. Je voudrais qu'il me gardat sa foi comme je lui garde la mienne. --Madame, j'avais vu, du premier coup d'oeil, que vous ¨¦tiez une honn¨ºte femme, repartit l'abb¨¦, car j'ai ressenti pr¨¨s de vous une qui¨¦tude qui tenait plus du ciel que de la terre. Ma m¨¨re, qui ¨¦tait simple, mais point sotte, entendit fort bien ce qu'il voulait dire et lui r¨¦pliqua que, s'il l'avait connue vingt ans en ?¨¤, il l'aurait trouv¨¦e toute autre qu'elle n'¨¦tait devenue dans cette r?tisserie, o¨´ sa bonne mine s'en ¨¦tait all¨¦e au feu des broches et ¨¤ la fum¨¦e des ¨¦cuelles. Et, comme elle ¨¦tait piqu¨¦e, elle conta que le boulanger d'Auneau la trouvait assez ¨¤ son go?t pour lui offrir des gateaux chaque fois qu'elle passait devant son four. Elle ajouta vivement qu'au reste, il n'est fille ou femme si laide qui ne puisse mal faire quand l'envie lui en prend. --Cette bonne femme a raison, dit mon p¨¨re. Je me rappelle qu'¨¦tant apprenti dans la r?tisserie de l'Oie Royale, proche la porte Saint-Denis, mon patron, qui ¨¦tait en ce temps-l¨¤ porte-banni¨¨re de la confr¨¦rie, comme je le suis aujourd'hui, me dit: "Je ne serai jamais cocu, ma femme est trop laide". Cette parole me donna l'id¨¦e de faire ce qu'il croyait impossible. J'y r¨¦ussis, d¨¨s le premier essai, un matin qu'il ¨¦tait ¨¤ la Vall¨¦e. Il disait vrai: sa femme ¨¦tait bien laide; mais elle avait de l'esprit et elle ¨¦tait reconnaissante. A cette anecdote, ma m¨¨re se facha tout de bon, disant que ce n'¨¦taient point l¨¤ des propos qu'un p¨¨re de famille d?t tenir ¨¤ sa femme et ¨¤ son fils, s'il voulait garder leur estime. M. J¨¦r?me Coignard, la voyant toute rouge de col¨¨re, d¨¦tourna la conversation avec une adroite bont¨¦. Interpellant de fa?on soudaine le fr¨¨re Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au coin du feu: --Petit fr¨¨re, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l'ane du second vicaire, en compagnie de soeur Catherine? N'¨¦tait-ce point votre culotte que vous donniez ¨¤ baiser aux d¨¦votes, sur l'exemple d'un certain corelier dont Henry Estienne a cont¨¦ l'aventure? --Ah! monsieur l'abb¨¦, r¨¦pondit fr¨¨re Ange de l'air d'un martyr qui souffre pour la v¨¦rit¨¦, ce n'¨¦tait point ma culotte, mais un pied de saint Eustache. --Je l'eusse jur¨¦, si ce n'¨¦tait p¨¦ch¨¦, s'¨¦cria l'abb¨¦ en agitant un pilon de volaille. Ces capucins vous d¨¦nichent des saints que les bons auteurs, qui ont trait¨¦ de l'histoire eccl¨¦siastique, ignorent. Ni Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, ¨¤ qui l'on eut bien tort de d¨¦dier une ¨¦glise de Paris, quand il est tant de saints reconnus par les ¨¦crivains dignes de foi, qui attendent encore un tel honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il en est de m¨ºme de celle de sainte Catherine, qui n'a jamais exist¨¦ que dans l'imagination de quelque m¨¦chant moine byzantin. Je ne la veux pourtant pas trop attaquer parce qu'elle est la patronne des ¨¦crivains et qu'elle sert d'enseigne ¨¤ la boutique du bon M. Blaizot, qui est le lieu le plus d¨¦lectable du monde. --J'avais aussi, reprit tranquillement le petit fr¨¨re, une c?te de sainte Marie l'¨¦gyptienne. --Ah! ah! pour celle-l¨¤, s'¨¦cria l'abb¨¦ en jetant son os par la chambre, je la tiens pour tr¨¨s sainte, car elle donna dans sa vie un bel exemple d'humilit¨¦. "Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma m¨¨re par la manche, que sainte Marie l'¨¦gyptienne, se rendant en p¨¨lerinage au tombeau de Notre Seigneur, fut arr¨ºt¨¦e par une rivi¨¨re profonde, et que, n'ayant pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement aux bateliers. Qu'en dites-vous, ma bonne dame? Ma m¨¨re demanda d'abord si l'histoire ¨¦tait bien vraie. Quand on lui donna l'assurance qu'elle ¨¦tait imprim¨¦e dans les livres et peinte sur une fen¨ºtre de l'¨¦glise de la Jussienne, elle la tint pour v¨¦ritable. --Je pense, dit-elle, qu'il faut ¨ºtre aussi sainte qu'elle pour en faire autant sans p¨¦cher. Aussi, ne m'y risquerais-je point. --Pour moi, dit l'abb¨¦, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte. Elle est une le?on aux honn¨ºtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur alti¨¨re vertu. Il y a quelque sensualisme, si l'on y songe, ¨¤ donner trop de prix ¨¤ la chair et ¨¤ garder avec un soin excessif ce qu'on doit m¨¦priser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un tr¨¦sor ¨¤ garder et qui exag¨¨rent visiblement l'int¨¦r¨ºt que portent ¨¤ leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une fa?on de Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l'¨¦gyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite ¨¤ ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe ¨¤ s'arr¨ºter dans son saint p¨¨lerinage pour une chose indiff¨¦rente en soi et qui n'est qu'un endroit ¨¤ mortifier, loin d'¨ºtre un joyau pr¨¦cieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilit¨¦, dans la voie de la p¨¦nitence o¨´ elle accomplit des travaux merveilleux. --Monsieur l'abb¨¦, dit ma m¨¨re, je ne vous entends point. Vous ¨ºtes trop savant pour moi. --Cette grande sainte, dit fr¨¨re Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grace de Dieu, de poils longs et ¨¦pais. On en a tir¨¦ des portraits dont je vous apporterai un tout b¨¦ni, ma bonne dame. Ma m¨¨re attendrie lui passa la soupi¨¨re sur le dos du ma?tre. Et le bon fr¨¨re, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique. --C'est le moment, dit mon p¨¨re, de d¨¦boucher une de ces bouteilles, que je tiens en r¨¦serve pour les grandes f¨ºtes, qui sont la No?l, les Rois et la Saint-Laurent. Rien n'est plus agr¨¦able que de boire du bon vin, quand on est tranquille chez soi, et ¨¤ l'abri des importuns. A peine avait-il prononc¨¦ ces paroles, que la porte s'ouvrit et qu'un grand homme noir aborda la r?tisserie, dans une rafale de neige et de vent. --Une Salamandre! une Salamandre! s'¨¦criait-il. Et, sans prendre garde ¨¤ personne, il se pencha sur le foyer dont il fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de fr¨¨re Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage, toussait ¨¤ rendre l'ame. Et l'homme noir remuait encore le feu, en criant: "Une Salamandre!... Je vois une Salamandre", tandis que la flamme agit¨¦e faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand oiseau de proie. Mon p¨¨re ¨¦tait surpris et m¨ºme choqu¨¦ des fa?ons de ce visiteur. Mais il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras, et, s'¨¦tant approch¨¦ de la chemin¨¦e, il se courba vers l'atre, les deux poings sur les cuisses. Quand il eut suffisamment consid¨¦r¨¦ son foyer boulevers¨¦ et fr¨¨re Ange couvert de cendres: --Que Votre Seigneurie m'excuse, dit-il, je ne vois ici qu'un m¨¦chant moine et point de Salamandre. "Au demeurant, j'en ai peu de regret, ajouta mon p¨¨re. Car, ¨¤ ce que j'ai ou? dire, c'est une vilaine b¨ºte, velue et cornue, avec de grandes griffes. --Quelle erreur! r¨¦pondit l'homme noir, les Salamandres ressemblent ¨¤ des femmes, ou, pour mieux dire, ¨¤ des Nymphes, et elles sont parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous apercevez celle-ci. Il faut ¨ºtre philosophe pour voir une Salamandre, et je ne pense pas qu'il y ait des philosophes dans cette cuisine. --Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l'abb¨¦ Coignard. Je suis docteur en th¨¦ologie, ma?tre ¨¨s arts; j'ai assez ¨¦tudi¨¦ les moralistes grecs et latins, dont les maximes ont fortifi¨¦ mon ame dans les vicissitudes de ma vie, et j'ai particuli¨¨rement appliqu¨¦ Bo¨¨ce, comme un topique, aux maux de l'existence. Et voici pr¨¨s de moi Jacobus Tournebroche, mon ¨¦l¨¨ve, qui sait par coeur les sentences de Publius Syrus. L'inconnu tourna vers l'abb¨¦ des yeux jaunes, qui brillaient ¨¦trangement sur un nez en bec d'aigle, et s'excusa, avec plus de politesse que sa mine farouche n'en annon?ait, de n'avoir pas tout de suite reconnu une personne de m¨¦rite. --Il est extr¨ºmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est venue pour vous ou pour votre ¨¦l¨¨ve. Je l'ai vue tr¨¨s distinctement de la rue en passant devant cette r?tisserie. Elle serait plus apparente si le feu ¨¦tait plus vif. C'est pourquoi il faut tisonner vivement d¨¨s qu'on croit qu'une Salamandre est dans la chemin¨¦e. Au premier mouvement que l'inconnu fit pour remuer de nouveau les cendres, fr¨¨re Ange, inquiet, couvrit la soupi¨¨re d'un pan de sa robe et ferma les yeux. --Monsieur, poursuivit l'homme ¨¤ la Salamandre, souffrez que votre jeune ¨¦l¨¨ve approche du foyer et dise s'il ne voit pas quelque ressemblance d'une femme au-dessus des flammes. En ce moment, la fum¨¦e qui montait sous la hotte de la chemin¨¦e se recourbait avec une grace particuli¨¨re et formait des rondeurs qui pouvaient simuler des reins bien cambr¨¦s, ¨¤ la condition qu'on y e?t l'esprit extr¨ºmement tendu. Je ne mentis donc pas tout ¨¤ fait en disant que, peut-¨ºtre, je voyais quelque chose. A peine avais-je fait cette r¨¦ponse que l'inconnu, levant son bras d¨¦mesur¨¦, me frappa du poing l'¨¦paule si rudement que je pensai en avoir la clavicule bris¨¦e. --Mon enfant, me dit-il aussit?t, d'une voix tr¨¨s douce, en me regardant d'un air de bienveillance, j'ai d? faire sur vous cette forte impression, afin que vous n'oubliiez jamais que vous avez vu une Salamandre. C'est signe que vous ¨ºtes destin¨¦ ¨¤ devenir un savant et, peut-¨ºtre, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer favorablement de votre intelligence. --Monsieur, dit ma m¨¨re, il apprend tout ce qu'il veut, et il sera abb¨¦ s'il pla?t ¨¤ Dieu. M. J¨¦r?me Coignard ajouta que j'avais tir¨¦ quelque profit de ses le?ons et mon p¨¨re demanda ¨¤ l'¨¦tranger si sa Seigneurie ne voulait pas manger un morceau. --Je n'en ai nul besoin, dit l'homme, et il m'est facile de passer un an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain ¨¦lixir dont la composition n'est connue que des philosophes. Cette facult¨¦ ne m'est point particuli¨¨re; elle est commune ¨¤ tous les sages, et l'on sait que l'illustre Cardan s'abstint de tout aliment pendant plusieurs ann¨¦es, sans ¨ºtre incommod¨¦. Au contraire, son esprit acquit pendant ce temps une vivacit¨¦ singuli¨¨re. Toutefois, ajouta le philosophe, je mangerai de ce que vous m'offrirez, ¨¤ seule fin de vous complaire. Et il s'assit sans fa?on ¨¤ notre table. Dans le m¨ºme moment, fr¨¨re Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon ma?tre et s'y coula ¨¤ point pour recevoir sa part du pat¨¦ de perdreaux que ma m¨¨re venait de servir. Le philosophe ayant rejet¨¦ son manteau sur le dossier de sa chaise, nous v?mes qu'il avait des boutons de diamant ¨¤ son habit. Il demeurait songeur. L'ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses joues creuses rentraient dans ses machoires. Son humeur sombre gagnait la compagnie. Mon bon ma?tre lui-m¨ºme buvait en silence. On n'entendait plus que le bruit que faisait le petit fr¨¨re en machant son pat¨¦. Tout ¨¤ coup, le philosophe dit: --Plus j'y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue pour ce jeune gar?on. Et il me d¨¦signa de la pointe de son couteau. --Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que vous le dites, c'est bien de l'honneur que celle-ci me fait, et je lui ai beaucoup d'obligation. Mais, ¨¤ vrai dire, je l'ai plut?t devin¨¦e que vue, et cette premi¨¨re rencontre a ¨¦veill¨¦ ma curiosit¨¦ sans la satisfaire. Faute de parler ¨¤ son aise, mon bon ma?tre ¨¦touffait. --Monsieur, dit-il tout ¨¤ coup au philosophe, avec un grand ¨¦clat: J'ai cinquante et un ans, je suis licenci¨¦ ¨¨s arts et docteur en th¨¦ologie; j'ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n'ont point p¨¦ri par l'injure du temps ou la malice de l'homme, et je n'y ai point vu de Salamandre, d'o¨´ je conclus raisonnablement qu'il n'en existe point. --Pardonnez-moi, dit fr¨¨re Ange ¨¤ demi ¨¦touff¨¦ de perdreau et d'¨¦pouvante. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres, et un p¨¨re j¨¦suite dont j'ai oubli¨¦ le nom a trait¨¦ de leurs apparitions. J'ai vu moi-m¨ºme, en un lieu nomm¨¦ Saint-Claude, chez des villageois, une Salamandre dans une chemin¨¦e, tout contre la marmite. Elle avait une t¨ºte de chat, un corps de crapaud et une queue de poisson. J'ai jet¨¦ une pot¨¦e d'eau b¨¦nite sur cette b¨ºte et aussit?t elle s'est ¨¦vanouie dans les airs avec un bruit ¨¦pouvantable comme de friture et au milieu d'une fum¨¦e tr¨¨s acre, dont j'eus, peu s'en faut, les yeux br?l¨¦s. Et ce que je dis est si v¨¦ritable que pendant huit jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve mieux que tout le reste la nature maligne de cette b¨ºte. --Vous vous moquez de nous, petit fr¨¨re, dit l'abb¨¦, votre crapaud ¨¤ t¨ºte de chat n'est pas plus v¨¦ritable que la Nymphe de monsieur que voici. Et, de plus, c'est une invention d¨¦go?tante. Le philosophe se mit ¨¤ rire. --Le fr¨¨re Ange, dit-il, n'a pu voir la Salamandre des sages. Quand les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le dos. --Oh! oh! dit mon p¨¨re en riant tr¨¨s fort, un dos de Nymphe, c'est encore trop bon pour un capucin. Et, comme il ¨¦tait de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de pat¨¦ au petit fr¨¨re. Ma m¨¨re posa le r?ti au milieu de la table et elle en prit avantage pour demander si les Salamandres ¨¦taient bonnes chr¨¦tiennes, ce dont elle doutait, n'ayant jamais ou? dire que les habitants du feu louassent le Seigneur. --Madame, r¨¦pondit l'abb¨¦, plusieurs th¨¦ologiens de la Compagnie de J¨¦sus ont reconnu l'existence d'un peuple d'incubes et de succubes, qui ne sont point proprement des d¨¦mons, puisqu'ils ne se laissent pas mettre en d¨¦route par une aspersion d'eau b¨¦nite et qui n'appartiennent pas ¨¤ l'¨¦glise triomphante, car des esprits glorieux n'eussent point, comme il s'est vu ¨¤ P¨¦rouse, tent¨¦ de s¨¦duire la femme d'un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont l¨¤ plut?t les sales imaginations d'un cafard que les vues d'un docteur. Il faut ha?r ces diableries ridicules et d¨¦plorer que des fils de l'Eglise, n¨¦s dans la lumi¨¨re, se fassent du monde et de Dieu une id¨¦e moins sublime que celle qu'en form¨¨rent un Platon ou un Cic¨¦ron, dans les t¨¦n¨¨bres du paganisme. Dieu, j'ose le dire, est moins absent du Songe de Scipion que de ces noirs trait¨¦s de d¨¦monologie dont les auteurs se disent chr¨¦tiens et catholiques. --Monsieur l'abb¨¦, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cic¨¦ron parlait avec abondance et facilit¨¦, mais c'¨¦tait un esprit banal, et il n'¨¦tait pas beaucoup avanc¨¦ dans les sciences sacr¨¦es. Avez-vous jamais ou? parler d'Herm¨¨s Trism¨¦giste et de la Table d'¨¦meraude? --Monsieur, dit l'abb¨¦, j'ai trouv¨¦ un tr¨¨s vieux manuscrit de la Table d'¨¦meraude dans la biblioth¨¨que de M. l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez, et je l'aurais d¨¦chiffr¨¦ un jour ou l'autre sans la chambri¨¨re de madame la baillive qui s'en fut ¨¤ Paris chercher fortune et me fit monter dans le coche avec elle. Il n'y eut point l¨¤ de sorcellerie, monsieur le philosophe, et je n'ob¨¦is qu'¨¤ des charmes naturels: _Non facit hoc verbis; facie tenerisque lacertis Devovet et flavis nostra puella comis._ --C'est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de tous rapports avec elles. --M¨ºme en l¨¦gitime mariage? demanda mon p¨¨re. --Surtout en l¨¦gitime mariage, r¨¦pondit le philosophe. --H¨¦las! demanda encore mon p¨¨re, que reste-t-il donc ¨¤ vos pauvres sages, quand ils sont d'humeur ¨¤ rire un peu? Le philosophe dit: --Il leur reste les Salamandres. A ces mots, fr¨¨re Ange leva de dessus son assiette un nez ¨¦pouvant¨¦. --Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il; au nom de tous les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi! Et ne perdez point de vue que la Salamandre n'est autre que le diable, qui rev¨ºt, comme on sait, les formes les plus diverses, tant?t agr¨¦ables, quand il parvient ¨¤ d¨¦guiser sa laideur naturelle, tant?t hideuses, s'il laisse voir sa vraie constitution. --Prenez garde ¨¤ votre tour, fr¨¨re Ange, r¨¦pondit le philosophe; et puisque vous craignez le diable, ne le fachez pas trop et ne l'excitez pas contre vous par des propos inconsid¨¦r¨¦s. Vous savez que le vieil Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans le monde spirituel, une telle puissance, que Dieu m¨ºme compte avec lui. Je dirai plus: Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d'affaires. M¨¦fiez-vous, petit fr¨¨re; ils s'entendent. En ¨¦coutant ce discours, le pauvre capucin crut ou?r et voir le diable en personne, ¨¤ qui l'inconnu ressemblait pr¨¦cis¨¦ment par ses yeux de feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre personne. Son ame, d¨¦j¨¤ ¨¦tonn¨¦e, acheva de s'ab?mer dans une sainte terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit ¨¤ trembler de tous ses membres, coula dans sa poche ce qu'il put ramasser de bons morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte ¨¤ reculons, en marmonnant des exorcismes. Le philosophe n'y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre couvert de parchemin racorni, qu'il tendit tout ouvert ¨¤ mon bon ma?tre et ¨¤ moi. C'¨¦tait un vieux texte grec, plein d'abr¨¦viations et de ligatures, et qui me fit tout d'abord l'effet d'un grimoire. Mais M. l'abb¨¦ Goignard ayant chauss¨¦ ses besicles et plac¨¦ le livre ¨¤ la bonne distance, commen?a de lire ais¨¦ment ces caract¨¨res, plus semblables ¨¤ des pelotons de fil ¨¤ demi d¨¦vid¨¦s par un chat, qu'aux simples et tranquilles lettres de mon saint Jean-Chrysost?me o¨´ j'apprenais la langue de Platon et de l'¨¦vangile. Quand il eut termin¨¦ sa lecture: --Monsieur, dit-il, cet endroit s'entend de cette sorte: "_Ceux qui sont instruits parmi les ¨¦gyptiens apprennent avant tout les lettres appel¨¦es ¨¦pistolographiques, en second lieu l'hi¨¦ratique, dont se servent les hi¨¦rogrammates, et enfin l'hi¨¦roglyphique._" Puis, tirant ses besicles et les secouant d'un air de triomphe: --Ah! ah! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans vert. Ceci est tir¨¦ du cinqui¨¨me livre des Stromates, dont l'auteur, Cl¨¦ment d'Alexandrie, n'est point inscrit au martyrologe, pour diverses raisons que S. S. Beno?t XI a savamment d¨¦duites, et dont la principale est que ce P¨¨re errait souvent en mati¨¨re de foi. Cette exclusion doit lui ¨ºtre m¨¦diocrement sensible, si l'on consid¨¨re quel ¨¦loignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il y pr¨¦f¨¦rait l'exil et avait soin d'¨¦pargner un crime ¨¤ ses pers¨¦cuteurs, car c'¨¦tait un fort honn¨ºte homme. Il ¨¦crivait avec ¨¦l¨¦gance; son g¨¦nie ¨¦tait vif, ses moeurs ¨¦taient pures, et m¨ºme aust¨¨res. Il avait un go?t excessif pour les all¨¦gories et pour la laitue. Le philosophe ¨¦tendit le bras, qui, s'allongeant d'une mani¨¨re prodigieuse, autant du moins qu'il me parut, traversa toute la table pour reprendre le livre des mains de mon savant ma?tre. --Il suffit, dit-il en remettant les Stromates dans sa poche. Je vois, monsieur l'abb¨¦, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et litt¨¦ral. Je veux faire votre fortune et celle de votre ¨¦l¨¨ve. Je vous emploierai tous deux ¨¤ traduire, dans ma maison, des textes grecs que j'ai re?us d'¨¦gypte. Et se tournant vers mon p¨¨re: --Je pense, monsieur le r?tisseur, que vous consentirez ¨¤ me donner votre fils pour que j'en fasse un savant et un homme de bien. S'il en co?te trop ¨¤ votre amour paternel de me l'abandonner tout ¨¤ fait, j'entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le remplacer dans votre r?tisserie. --Puisque votre Seigneurie l'entend ainsi, r¨¦pondit mon p¨¨re, je ne l'emp¨ºcherai point de faire du bien ¨¤ mon fils. --A condition, dit ma m¨¨re, que ce ne soit point aux d¨¦pens de son ame. Il faut me jurer, monsieur, que vous ¨ºtes bon chr¨¦tien. --Barbe, lui dit mon p¨¨re, vous ¨ºtes une sainte et digne femme, mais vous m'obligez ¨¤ faire des excuses ¨¤ ce seigneur sur votre impolitesse, qui provient moins, ¨¤ la v¨¦rit¨¦, de votre naturel qui est bon que de votre ¨¦ducation n¨¦glig¨¦e. --Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu'elle se tranquillise, je suis un homme tr¨¨s religieux. --Voil¨¤ qui est bon! dit ma m¨¨re. Il faut adorer le saint nom de Dieu. --J'adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se nomme Adona?, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros. Et il a beaucoup d'autres noms encore. --Je n'en savais rien, dit ma m¨¨re. Mais ce que vous en dites, monsieur, ne me surprend pas; car j'ai remarqu¨¦ que les personnes de condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je suis native d'Auneau, proche la ville de Chartres, et j'¨¦tais bien petite quand le seigneur du village vint ¨¤ tr¨¦passer de ce monde ¨¤ l'autre; or je me souviens tr¨¨s bien que, lorsque le h¨¦raut cria le d¨¦c¨¨s du d¨¦funt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s'en faut, qu'il s'en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers que Dieu a plus de noms que le seigneur d'Auneau, puisqu'il est d'une condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d'obligation. --C'est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous, monsieur l'abb¨¦, il ne vous d¨¦plaira pas sans doute de traduire du grec; moyennant salaire, s'entend. Mon bon ma?tre qui rassemblait depuis quelques moments les rares esprits de sa cervelle qui n'¨¦taient point d¨¦j¨¤ m¨ºl¨¦s d¨¦sesp¨¦r¨¦ment aux fum¨¦es des vins, remplit son gobelet, se leva et dit: --Monsieur le philosophe, j'accepte de grand coeur vos offres g¨¦n¨¦reuses. Vous ¨ºtes un mortel magnifique; je m'honore, monsieur, d'¨ºtre ¨¤ vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c'est le lit et la table. La table qui, tour ¨¤ tour charg¨¦e de doctes livres et de mets succulents, sert de support ¨¤ la nourriture du corps et ¨¤ celle de l'esprit; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour. C'est assur¨¦ment un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles pr¨¦cieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur, d'une louange immortelle et je vous c¨¦l¨¦brerai dans des vers grecs et latins de m¨¨tres divers. Il dit, et but un grand coup de vin. --Voil¨¤ donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain jusqu'¨¤ la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez cent pas en allant vers l'Occident et vous trouverez une petite porte verte dans un mur de jardin. Vous soul¨¨verez le marteau qui est form¨¦ d'une figure voil¨¦e tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d'Astarac. --Mon fils, me dit mon bon ma?tre, en me tirant par la manche, rangez tout cela dans votre m¨¦moire, mettez-y croix, marteau et le reste, afin que nous puissions trouver demain cette porte fortun¨¦e. Et vous, monsieur le M¨¦c¨¨ne... Mais le philosophe ¨¦tait d¨¦j¨¤ parti sans que personne l'e?t vu sortir. Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon ma?tre et moi, sur la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la lumi¨¨re rousse du ciel, rendait l'air muet et sourd. La route ¨¦tait d¨¦serte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses dont les fen¨ºtres nous regardaient d'un oeil louche. Puis, ayant laiss¨¦ derri¨¨re nous deux ou trois masures de terre et de paille ¨¤ demi ¨¦croul¨¦es, nous v?mes, au milieu d'une plaine d¨¦sol¨¦e, la croix des Sablons. A cinquante pas au del¨¤ commen?ait un parc tr¨¨s vaste, clos par un mur en ruines. Ce mur ¨¦tait perc¨¦ d'une petite porte verte dont le marteau repr¨¦sentait une figure horrible, un doigt sur la bouche. Nous la reconn?mes facilement pour celle que le philosophe nous avait d¨¦crite et nous soulevames le marteau. Apr¨¨s un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous fit signe de le suivre ¨¤ travers un parc abandonn¨¦. Des statues de Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l'all¨¦e, dont les fondri¨¨res ¨¦taient recouvertes de neige, s'¨¦levait un chateau de pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et qui, coiff¨¦ tout de travers d'un haut toit d'ardoises, semblait le chateau de la Belle au Bois dormant. Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l'abb¨¦ me dit ¨¤ l'oreille: --Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il t¨¦moigne de la rudesse dans laquelle les moeurs des Fran?ais ¨¦taient encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l'ame ¨¤ la tristesse et m¨ºme ¨¤ la m¨¦lancolie, par l'¨¦tat d'abandon o¨´ il a ¨¦t¨¦ laiss¨¦ malheureusement. Qu'il nous serait plus doux de gravir les coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l'espoir d'entendre Cic¨¦ron discourir de la vertu sous les pins et les t¨¦r¨¦binthes de sa villa, ch¨¨re aux philosophes. Et n'avez-vous point observ¨¦, mon fils, qu'il ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni h?tellerie d'aucune sorte, et qu'il faudra passer le pont et monter la c?te jusqu'au rond-point des Berg¨¨res pour boire du vin frais? Il se trouve en effet ¨¤ cet endroit une auberge du _Cheval-Rouge_ o¨´ il me souvient qu'un jour madame de Saint-Ernest m'emmena d?ner avec son singe et son amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, ¨¤ quel point la ch¨¨re y est fine. Le _Cheval-Rouge_ est autant renomm¨¦ pour les d?ners du matin qu'on y fait, que pour l'abondance des chevaux et des voitures de poste qu'on y loue. Je m'en suis assur¨¦ par moi-m¨ºme, en poursuivant dans l'¨¦curie une certaine servante qui me semblait jolie. Mais elle ne l'¨¦tait point; on l'e?t mieux jug¨¦e en la disant laide. Je la colorais du feu de mes d¨¦sirs, mon fils. Telle est la condition des hommes livr¨¦s ¨¤ eux-m¨ºmes: ils errent pitoyablement. Nous sommes abus¨¦s par de vaines images; nous poursuivons des songes et nous embrassons des ombres; en Dieu seul est la v¨¦rit¨¦ et la stabilit¨¦. Cependant nous montames, ¨¤ la suite du vieux valet, les degr¨¦s disjoints du perron. --H¨¦las! me dit l'abb¨¦ dans le creux de l'oreille, je commence ¨¤ regretter la r?tisserie de monsieur votre p¨¨re, o¨´ nous mangions de bons morceaux en expliquant Quintilien. Apr¨¨s avoir gravi le premier ¨¦tage d'un large escalier de pierre, nous f?mes introduits dans un salon, o¨´ M. d'Astarac ¨¦tait occup¨¦ ¨¤ ¨¦crire pr¨¨s d'un grand feu, au milieu de cercueils ¨¦gyptiens, de forme humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures sacr¨¦es et leur face d'or, aux longs yeux luisants. M. d'Astarac nous invita poliment ¨¤ nous asseoir et dit: --Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux m'accorder la faveur d'¨ºtre ¨¤ moi, je vous prie de consid¨¦rer cette maison comme v?tre. Vous y serez occup¨¦s ¨¤ traduire des textes grecs que j'ai rapport¨¦s d'Egypte. Je ne doute point que vous ne mettiez tout votre z¨¨le ¨¤ accomplir ce travail quand vous saurez qu'il se rapporte ¨¤ l'oeuvre que j'ai entreprise et qui est de retrouver la science perdue, par laquelle l'homme sera r¨¦tabli dans sa premi¨¨re puissance sur les ¨¦l¨¦ments. Bien que je n'aie pas dessein aujourd'hui de soulever ¨¤ vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis dans son ¨¦blouissante nudit¨¦, je vous confierai l'objet de mes ¨¦tudes, sans craindre que vous en trahissiez le myst¨¨re, car je m'assure en votre probit¨¦, et, aussi, dans ce pouvoir que j'ai de deviner et de pr¨¦venir tout ce qu'on pourrait tenter contre moi, et de disposer, pour ma vengeance, de forces secr¨¨tes et terribles. A d¨¦faut d'une fid¨¦lit¨¦ dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m'assure de votre silence, et je ne risque rien ¨¤ me d¨¦couvrir ¨¤ vous. Sachez donc que l'homme sortit des mains de J¨¦hovah avec la science parfaite, qu'il a perdue depuis. Il ¨¦tait tr¨¨s puissant et tr¨¨s sage ¨¤ sa naissance. C'est ce qu'on voit dans les livres de Mo?se. Mais encore faut-il les comprendre. Tout d'abord, il est clair que J¨¦hovah n'est pas Dieu, mais qu'il est un grand D¨¦mon, puisqu'il a cr¨¦¨¦ ce monde. L'id¨¦e d'un Dieu ¨¤ la fois parfait et cr¨¦ateur n'est qu'une r¨ºverie gothique, d'une barbarie digne d'un Welche ou d'un Saxon. On n'admet point, si peu qu'on ait l'esprit poli, qu'un ¨ºtre parfait ajoute quoi que ce soit ¨¤ sa perfection, f?t-ce une noisette. Cela tombe sous le sens. Dieu n'a point d'entendement. Car, ¨¦tant infini, que pourrait-il bien entendre? Il ne cr¨¦e point, car il ignore le temps et l'espace, conditions n¨¦cessaires ¨¤ toute construction. Mo?se ¨¦tait trop bon philosophe pour enseigner que le monde a ¨¦t¨¦ cr¨¦¨¦ par Dieu. Il tenait J¨¦hovah pour ce qu'il est en r¨¦alit¨¦, c'est-¨¤-dire pour un puissant D¨¦mon, et, s'il faut le nommer, pour le D¨¦miurge. "Or donc, quand J¨¦hovah cr¨¦a l'homme, il lui donna la connaissance du monde visible et du monde invisible. La chute d'Adam et d'¨¨ve, que je vous expliquerai un autre jour, ne d¨¦truisit pas tout ¨¤ fait cette connaissance chez le premier homme et chez la premi¨¨re femme, dont les enseignements pass¨¨rent ¨¤ leurs enfants. Ces enseignements, d'o¨´ d¨¦pend la domination de la nature, ont ¨¦t¨¦ consign¨¦s dans le livre d'Enoch. Les pr¨ºtres ¨¦gyptiens en avaient gard¨¦ la tradition, qu'ils fix¨¨rent en signes myst¨¦rieux, sur les murs des temples et dans les cercueils des morts. Mo?se, ¨¦lev¨¦ dans les sanctuaires de Memphis, fut un de leurs initi¨¦s. Ses livres, au nombre de cinq et m¨ºme de six, renferment, comme autant d'arches pr¨¦cieuses, les tr¨¦sors de la science divine. On y d¨¦couvre les plus beaux secrets, si toutefois, apr¨¨s les avoir purg¨¦s des interpolations qui les d¨¦shonorent, on d¨¦daigne le sens litt¨¦ral et grossier pour ne s'attacher qu'au sens plus subtil, que j'ai p¨¦n¨¦tr¨¦ en grande partie, ainsi qu'il vous appara?tra plus tard. Cependant, les v¨¦rit¨¦s gard¨¦es, comme des vierges, dans les temples de l'Egypte, pass¨¨rent aux sages d'Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronn¨¨rent de tout l'or pur l¨¦gu¨¦ ¨¤ la Gr¨¨ce par Pythagore et ses disciples, avec qui les puissances de l'air conversaient famili¨¨rement. Il convient donc, messieurs, d'explorer les livres des H¨¦breux, les hi¨¦roglyphes des ¨¦gyptiens et les trait¨¦s de ces Grecs qu'on nomme gnostiques, pr¨¦cis¨¦ment parce qu'ils eurent la connaissance. Je me suis r¨¦serv¨¦, comme il ¨¦tait juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je m'applique ¨¤ d¨¦chiffrer ces hi¨¦roglyphes, que les ¨¦gyptiens inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des pr¨ºtres. Ayant rapport¨¦ d'Egypte beaucoup de ces inscriptions, j'en p¨¦n¨¨tre le sens au moyen de la cl¨¦ que j'ai su d¨¦couvrir chez Cl¨¦ment d'Alexandrie. "Le rabbin Mosa?de, qui vit retir¨¦ chez moi, travaille ¨¤ r¨¦tablir le sens v¨¦ritable du Pentateuque. C'est un vieillard tr¨¨s savant en magie, qui v¨¦cut enferm¨¦ pendant dix-sept ann¨¦es dans les cryptes de la grande Pyramide, o¨´ il lut les livres de Toth. Quant ¨¤ vous, messieurs, je compte employer votre science ¨¤ lire les manuscrits alexandrins que j'ai moi-m¨ºme recueillis en grand nombre. Vous y trouverez, sans doute, des secrets merveilleux, et je ne doute point qu'¨¤ l'aide de ces trois sources de lumi¨¨res, l'¨¦gyptienne, l'h¨¦bra?que et la grecque, je ne parvienne bient?t ¨¤ acqu¨¦rir les moyens qui me manquent encore de commander absolument ¨¤ la nature tant visible qu'invisible. Croyez bien que je saurai reconna?tre vos services en vous faisant participer de quelque mani¨¨re ¨¤ ma puissance. "Je ne vous parle pas d'un moyen plus vulgaire de les reconna?tre. Au point o¨´ j'en suis de mes travaux philosophiques, l'argent n'est pour moi qu'une bagatelle. Quand M. d'Astarac en fut ¨¤ cet endroit de son discours, mon bon ma?tre l'interrompit: --Monsieur, dit-il, je ne vous c¨¨lerai point que cet argent, qui vous semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j'ai ¨¦prouv¨¦ qu'il ¨¦tait malais¨¦ d'en gagner en demeurant honn¨ºte homme, ou m¨ºme diff¨¦remment. Je vous serai donc reconnaissant des assurances que vous voudrez bien me donner ¨¤ ce sujet. M. d'Astarac, d'un geste qui semblait ¨¦carter quelque objet invisible, rassura M. J¨¦r?me Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je voyais, je ne souhaitais que d'entrer dans ma nouvelle vie. A l'appel du ma?tre, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la porte, parut dans le cabinet. --Messieurs, reprit notre h?te, je vous donne votre libert¨¦ jusqu'au d?ner de midi. Je vous serais fort oblig¨¦ cependant de monter dans les chambres que je vous ai fait pr¨¦parer et de me dire s'il n'y manque rien. Criton vous conduira. Apr¨¨s s'¨ºtre assur¨¦ que nous le suivions, le silencieux Criton sortit et commen?a de monter l'escalier. Il le gravit jusqu'aux combles. Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous d¨¦signa deux chambres tr¨¨s propres o¨´ brillait un bon feu. Je n'aurais jamais cru qu'un chateau aussi d¨¦labr¨¦ au dehors, et qui ne laissait voir sur sa fa?ade que des murs l¨¦zard¨¦s et des fen¨ºtres borgnes, f?t aussi habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de me reconna?tre. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue, r¨¦pandue sur les pentes mar¨¦cageuses de la Seine, s'¨¦tendait jusqu'au Calvaire du mont Val¨¦rien. En donnant un regard ¨¤ nos meubles, je vis, ¨¦tendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et une ¨¦p¨¦e. Sur le tapis, des souliers ¨¤ boucles se tenaient gentiment accoupl¨¦s, les talons r¨¦unis et les pointes s¨¦par¨¦es, comme s'ils eussent d'eux-m¨ºmes le sentiment du beau maintien. J'en augurai favorablement de la lib¨¦ralit¨¦ de notre ma?tre. Pour lui faire honneur, je donnai grand soin ¨¤ ma toilette et je r¨¦pandis abondamment sur mes cheveux de la poudre dont j'avais trouv¨¦ une bo?te pleine sur une petite table. Je d¨¦couvris ¨¤ propos, dans un tiroir de la commode, une chemise de dentelle et des bas blancs. Ayant v¨ºtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis ¨¤ tourner dans ma chambre, le chapeau sous le bras, la main sur la garde de mon ¨¦p¨¦e, me penchant, ¨¤ chaque instant, sur mon miroir et regrettant que Catherine la dentelli¨¨re ne p?t me voir en si galant ¨¦quipage. Je faisais depuis quelque temps ce man¨¨ge, quand M. J¨¦r?me Coignard entra dans ma chambre avec un rabat neuf et un petit collet fort respectable. --Tournebroche, s'¨¦cria-t-il, est-ce vous, mon fils? N'oubliez jamais que vous devez ces beaux habits au savoir que je vous ai donn¨¦. Ils conviennent ¨¤ un humaniste comme vous, car _humanit¨¦s_ veut dire ¨¦l¨¦gances. Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si j'ai bon air. Je me sens fort honn¨ºte homme dans cet habit. Ce M. d'Astarac semble assez magnifique. Il est dommage qu'il soit fou. Mais il est sage du moins par un endroit, puisqu'il nomme son valet Criton, c'est-¨¤-dire le juge. Et il est bien vrai que nos valets sont les t¨¦moins de toutes nos actions. Ils en sont parfois les guides. Quand milord Verulam, chancelier d'Angleterre dont je go?te peu la philosophie, mais qui ¨¦tait savant homme, entra dans la grand'chambre pour y ¨ºtre jug¨¦, ses laquais, v¨ºtus avec une richesse qui faisait juger du faste avec lequel le chancelier gouvernait sa maison, se lev¨¨rent pour lui faire honneur. Mais le milord Verulam leur dit: "Asseyez-vous! Votre ¨¦l¨¦vation fait mon abaissement." En effet, ces coquins l'avaient, par leur d¨¦pense, pouss¨¦ ¨¤ la ruine et contraint ¨¤ des actes pour lesquels il ¨¦tait poursuivi comme concussionnaire. Tournebroche, mon fils, que l'exemple du milord Verulam, chancelier d'Angleterre et auteur du Novum organum, vous soit toujours pr¨¦sent. Mais, pour en revenir ¨¤ ce seigneur d'Astarac, ¨¤ qui nous sommes, c'est grand dommage qu'il soit sorcier, et adonn¨¦ aux sciences maudites. Vous savez, mon fils, que je me pique de d¨¦licatesse en mati¨¨re de foi. Il m'en co?te de servir un cabbaliste qui met nos saintes ¨¦critures cul par-dessus t¨ºte, sous pr¨¦texte de les mieux entendre ainsi. Toutefois, si comme son nom et son parler l'indiquent, c'est un gentilhomme gascon, nous n'avons rien ¨¤ craindre. Un Gascon peut faire un pacte avec le diable; soyez s?r que c'est le diable qui sera dup¨¦. La cloche du d¨¦jeuner interrompit nos propos. --Tournebroche, mon fils, me dit mon bon ma?tre en descendant les escaliers, songez, pendant le repas, ¨¤ suivre tous mes mouvements, afin de les imiter. Ayant mang¨¦ ¨¤ la troisi¨¨me table de M. l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez, je sais comment m'y prendre. C'est un art difficile. Il est plus malais¨¦ de manger comme un gentilhomme que de parler comme lui. Nous trouvames dans la salle ¨¤ manger une table de trois couverts o¨´ M. d'Astarac nous fit prendre place. Criton, qui faisait office de ma?tre d'h?tel, servit des gel¨¦es, des coulis et des pur¨¦es douze fois pass¨¦es au tamis. Nous ne v?mes point venir le r?ti. Bien que nous f?mes, mon bon ma?tre et moi, tr¨¨s attentifs ¨¤ cacher notre surprise, M. d'Astarac la devina et nous dit: --Messieurs, ceci n'est qu'un essai et, pour peu qu'il vous semble malheureux, je ne m'y ent¨ºterai point. Je vous ferai servir des mets plus ordinaires, et je ne d¨¦daignerai pas moi-m¨ºme d'y toucher. Si les plats que je vous offre aujourd'hui sont mal pr¨¦par¨¦s, c'est moins la faute de mon cuisinier que celle de la chimie, qui est encore dans l'enfance. Ceci peut toutefois vous donner quelque id¨¦e de ce qui sera ¨¤ l'avenir. Pour le pr¨¦sent, les hommes mangent sans philosophie. Ils ne se nourrissent point comme des ¨ºtres raisonnables. Ils n'y songent m¨ºme pas. Mais ¨¤ quoi songent-ils? Ils vivent presque tous dans la stupidit¨¦, et ceux m¨ºmes qui sont capables de r¨¦flexion occupent leur esprit ¨¤ des sottises, telles que la controverse ou la po¨¦tique. Consid¨¦rez, messieurs, les hommes dans leurs repas depuis les temps recul¨¦s o¨´ ils cess¨¨rent tout commerce avec les Sylphes et les Salamandres. Abandonn¨¦s par les G¨¦nies de l'air, ils s'appesantirent dans l'ignorance et dans la barbarie. Sans police et sans art, ils vivaient nus et mis¨¦rables dans les cavernes, au bord des torrents, ou dans les arbres des for¨ºts. La chasse ¨¦tait leur unique industrie. Quand ils avaient surpris ou gagn¨¦ de vitesse un animal timide, ils d¨¦voraient cette proie encore palpitante. "Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents infirmes, et les premi¨¨res s¨¦pultures des humains furent des tombeaux vivants, des entrailles affam¨¦es et sourdes. Apr¨¨s de longs si¨¨cles farouches, un homme divin parut, que les Grecs ont nomm¨¦ Prom¨¦th¨¦e. Il n'est point douteux que ce sage n'ait eu commerce, dans les asiles des Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit d'elles et enseigna aux malheureux mortels l'art de produire et de conserver le feu. Parmi les avantages innombrables que les hommes tir¨¨rent de ce pr¨¦sent c¨¦leste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les aliments et de les rendre par ce traitement plus l¨¦gers et plus subtils. Et c'est en grande partie par l'effet d'une nourriture soumise ¨¤ l'action de la flamme, que les humains devinrent lentement et par degr¨¦s intelligents, industrieux, m¨¦ditatifs, aptes ¨¤ cultiver les arts et les sciences. Mais ce n'¨¦tait l¨¤ qu'un premier pas, et il est affligeant de penser que tant de millions d'ann¨¦es se sont ¨¦coul¨¦es sans qu'on en ait fait un second. Depuis le temps o¨´ nos anc¨ºtres cuisaient des quartiers d'ours sur un feu de broussailles, ¨¤ l'abri d'un rocher, nous n'avons point accompli de v¨¦ritable progr¨¨s en cuisine. Car s?rement vous ne comptez pour rien, messieurs, les inventions de Lucullus et cette tourte ¨¦paisse ¨¤ laquelle Vitellius donnait le nom de bouclier de Minerve, non plus que nos r?tis, nos pat¨¦s, nos daubes, nos viandes farcies, et toutes ces fricass¨¦es qui se ressentent de l'ancienne barbarie. "A Fontainebleau, la table du Roi, o¨´ l'on dresse un cerf entier dans son pelage, avec sa ramure, pr¨¦sente au regard du philosophe un spectacle aussi grossier que celui des troglodytes accroupis dans les cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures brillantes de la salle, les gardes, les officiers richement v¨ºtus, les musiciens jouant dans les tribunes des airs de Lambert et de Lulli, les nappes de soie, les vaisselles d'argent, les hanaps d'or, les verres de Venise, les flambeaux, les surtouts cisel¨¦s et charg¨¦s de fleurs, ne peuvent vous donner le change ni jeter un charme qui dissimule la v¨¦ritable nature de ce charnier immonde, o¨´ des hommes et des femmes s'assemblent devant des cadavres d'animaux, des os rompus et des chairs d¨¦chir¨¦es, pour s'en repa?tre avidement. Oh! que c'est l¨¤ une nourriture peu philosophique. Nous avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles, la graisse, les entrailles des b¨ºtes, sans distinguer dans ces substances les parties qui sont vraiment propres ¨¤ notre nourriture et celles, beaucoup plus abondantes, qu'il faudrait rejeter; et nous engloutissons dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais, l'utile et le nuisible. C'est ici pourtant qu'il conviendrait de faire une s¨¦paration, et, s'il se trouvait dans toute la facult¨¦ un seul m¨¦decin chimiste et philosophe, nous ne serions plus contraints de nous asseoir ¨¤ ces festins d¨¦go?tants. "Il nous pr¨¦parerait, messieurs, des viandes distill¨¦es, ne contenant que ce qui est en sympathie et affinit¨¦ avec notre corps. On ne prendrait que la quintessence des boeufs et des cochons, que l'¨¦lixir des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait aval¨¦, pourrait ¨ºtre dig¨¦r¨¦. C'est ¨¤ quoi, messieurs, je ne d¨¦sesp¨¨re point de parvenir un jour, en m¨¦ditant sur la chimie et la m¨¦decine un peu plus que je n'ai eu le loisir de le faire jusqu'ici. A ces mots de notre h?te, M. J¨¦r?me Coignard, levant les yeux de dessus le brouet noir qui couvrait son assiette, regarda M. d'Astarac avec inqui¨¦tude. --Ce ne sera l¨¤, poursuivit celui-ci, qu'un progr¨¨s encore bien insuffisant. Un honn¨ºte homme ne peut sans d¨¦go?t manger la chair des animaux et les peuples ne peuvent se dire polis tant qu'ils auront dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais nous saurons un jour nous d¨¦barrasser de ces industries barbares. Quand nous conna?trons exactement les substances nourrissantes qui sont contenues dans le corps des animaux, il deviendra possible de tirer ces m¨ºmes substances des corps qui n'ont point de vie et qui les fourniront en abondance. Ces corps contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre dans les ¨ºtres anim¨¦s, puisque l'animal a ¨¦t¨¦ form¨¦ du v¨¦g¨¦tal, qui a lui-m¨ºme tir¨¦ sa substance de la mati¨¨re inerte. "On se nourrira alors d'extraits de m¨¦taux et de min¨¦raux trait¨¦s convenablement par des physiciens. Ne doutez point que le go?t n'en soit exquis et l'absorption salutaire. La cuisine se fera dans des cornues et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes pour ma?tres-queux. N'¨ºtes-vous point bien press¨¦s, messieurs, de voir ces merveilles? Je vous les promets pour un temps prochain. Mais vous ne d¨¦m¨ºlez point encore les effets excellents qu'elles produiront. --A la v¨¦rit¨¦, monsieur, je ne les d¨¦m¨ºle point, dit mon bon ma?tre en buvant un coup de vin. --Veuillez, en ce cas, dit M. d'Astarac, m'¨¦couter un moment. N'¨¦tant plus appesantis par de lentes digestions, les hommes seront merveilleusement agiles; leur vue deviendra singuli¨¨rement per?ante, et ils verront des navires glisser sur les mers de la lune. Leur entendement sera plus clair, leurs moeurs s'adouciront. Ils s'avanceront beaucoup dans la connaissance de Dieu et de la nature. "Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de se produire. La structure m¨ºme du corps humain sera modifi¨¦e. C'est un fait que, faute de s'exercer, les organes s'amincissent et finissent m¨ºme par dispara?tre. On a observ¨¦ que les poissons priv¨¦s de lumi¨¨re devenaient aveugles; et j'ai vu, dans le Valais, des patres qui, ne se nourrissant que de lait caill¨¦, perdent leurs dents de bonne heure; quelques-uns d'entre eux n'en ont jamais eu. Il faut admirer en cela la nature, qui ne souffre rien d'inutile. Quand les hommes se nourriront du baume que j'ai dit, leurs intestins ne manqueront pas de se raccourcir de plusieurs aunes, et le volume du ventre en sera consid¨¦rablement diminu¨¦. --Pour le coup! dit mon bon ma?tre, vous allez trop vite, monsieur, et risquez de faire de mauvaise besogne. Je n'ai jamais trouv¨¦ facheux que les femmes eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y f?t proportionn¨¦. C'est une beaut¨¦ qui m'est sensible. N'y taillez pas inconsid¨¦r¨¦ment. --Qu'¨¤ cela ne tienne! Nous laisserons la taille et les flancs des femmes se former sur le canon des sculpteurs grecs. Ce sera pour vous faire plaisir, monsieur l'abb¨¦, et en consid¨¦ration des travaux de la maternit¨¦; bien que, ¨¤ vrai dire, j'aie dessein d'op¨¦rer aussi de ce c?t¨¦ divers changements dont je vous entretiendrai quelque jour. Pour revenir ¨¤ notre sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous ai annonc¨¦ jusqu'¨¤ pr¨¦sent n'est qu'un acheminement ¨¤ la v¨¦ritable nourriture, qui est celle des Sylphes et de tous les Esprits a¨¦riens. Ils boivent la lumi¨¨re, qui suffit ¨¤ communiquer ¨¤ leur corps une force et une souplesse merveilleuses. C'est leur unique potion. Ce sera un jour la n?tre, messieurs. Il s'agit seulement de rendre potables les rayons du soleil. Je confesse ne pas voir avec une suffisante clart¨¦ les moyens d'y parvenir et je pr¨¦vois de nombreux embarras et de grands obstacles sur cette route. Si toutefois quelque sage touche le but, les hommes ¨¦galeront les Sylphes et les Salamandres en intelligence et en beaut¨¦. Mon bon ma?tre ¨¦coutait ces paroles, repli¨¦ sur lui-m¨ºme et la t¨ºte tristement baiss¨¦e. Il semblait m¨¦diter les changements qu'apporterait un jour ¨¤ sa personne la nourriture imagin¨¦e par notre h?te. --Monsieur, dit-il enfin, ne parlates-vous pas hier ¨¤ la r?tisserie d'un certain ¨¦lixir qui dispense de toute autre nourriture? --Il est vrai, dit M. d'Astarac, mais cette liqueur n'est bonne que pour les philosophes; et vous concevez par l¨¤ combien l'usage s'en trouve restreint. Il vaut mieux n'en point parler. Cependant, un doute me tourmentait; je demandai ¨¤ mon h?te la permission de le lui soumettre, certain qu'il l'¨¦claircirait tout de suite. Il me permit de parler, et je lui dis: --Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me fais, sur votre rapport, une si charmante id¨¦e, ont-elles malheureusement gat¨¦ leurs dents ¨¤ boire de la lumi¨¨re, comme les paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage? Je vous avoue que j'en suis inquiet. --Mon fils, r¨¦pondit M. d'Astarac, votre curiosit¨¦ me pla?t et je veux la satisfaire. Les Salamandres n'ont point de dents, ¨¤ proprement parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, tr¨¨s blanches et tr¨¨s brillantes, qui donnent ¨¤ leur sourire une grace inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumi¨¨re durcie. Je dis ¨¤ M. d'Astarac que j'en ¨¦tais bien aise. Il poursuivit: --Les dents de l'homme sont un signe de sa f¨¦rocit¨¦. Quand on se nourrira comme il faut, ces dents feront place ¨¤ quelque ornement semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu'un amant ait pu voir sans horreur et sans d¨¦go?t des dents de chien dans la bouche de sa ma?tresse. Apr¨¨s le d?ner, notre h?te nous conduisit dans une vaste galerie contigu? ¨¤ son cabinet et qui servait de biblioth¨¨que. On y voyait, rang¨¦e sur des tablettes de ch¨ºne, une arm¨¦e innombrable ou plut?t un grand concile de livres in-douze, in-octavo, in-quarto, in-folio, v¨ºtus de veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie. Six fen¨ºtres ¨¦clairaient cette assembl¨¦e silencieuse, qui s'¨¦tendait d'un bout de la salle ¨¤ l'autre, tout le long des hautes murailles. De grandes tables, alternant avec des sph¨¨res c¨¦lestes et des machines astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d'Astarac nous pria de choisir l'endroit qui nous par?t le plus commode pour travailler. Mais mon bon ma?tre, la t¨ºte renvers¨¦e, du regard et du souffle aspirant tous les livres, bavait de joie. --Par Apollon! s'¨¦cria-t-il, voil¨¤ une magnifique librairie! La biblioth¨¨que de M. l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez, bien que riche en ouvrages de droit canon, ne peut ¨ºtre compar¨¦e ¨¤ celle-ci. Il n'est point de s¨¦jour plus plaisant, ¨¤ mon gr¨¦, non point m¨ºme les Champs-Elys¨¦es d¨¦crits par Virgile. J'y distingue, ¨¤ premi¨¨re vue, tant d'ouvrages rares et tant de pr¨¦cieuses collections, que je doute presque, monsieur, qu'aucune biblioth¨¨que particuli¨¨re l'emporte sur celle-ci, qui le c¨¨de seulement, en France, ¨¤ la Mazarine et ¨¤ la Royale. J'ose dire m¨ºme qu'¨¤ voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en foule ¨¤ cet angle, on peut, apr¨¨s la Bodl¨¦ienne, l'Ambroisienne, la Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l'Astaracienne. Sans me flatter, je flaire d'assez loin les truffes et les livres, et je vous tiens, d¨¨s ¨¤ pr¨¦sent, pour l'¨¦gal de Peiresc, de Groslier et de Canevarius, princes des bibliophiles. --Je l'emporte de beaucoup sur eux, r¨¦pondit doucement M. d'Astarac, et cette biblioth¨¨que est infiniment plus pr¨¦cieuse que toutes celles que vous venez de nommer. La biblioth¨¨que du Roi n'est qu'une bouquinerie aupr¨¨s de la mienne, ¨¤ moins que vous consid¨¦riez uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel Naud¨¦ et votre abb¨¦ Bignon, biblioth¨¦caires renomm¨¦s, n'¨¦taient pr¨¨s de moi que les pasteurs indolents d'un vil troupeau de livres moutonniers. Quant aux B¨¦n¨¦dictins, j'accorde qu'ils sont appliqu¨¦s, mais ils n'ont point d'esprit et leurs biblioth¨¨ques se ressentent de la m¨¦diocrit¨¦ des ames qui les ont form¨¦es. Ma galerie, monsieur, n'est point sur le mod¨¨le des autres. Les ouvrages que j'y ai rassembl¨¦s composent un tout qui me procurera sans faute la Connaissance. Elle est gnostique, oecum¨¦nique et spirituelle. Si toutes les lignes trac¨¦es sur ces innombrables feuilles de papier et de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur, vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le ma?tre de la nature, le plasmateur des choses; vous tiendriez le monde entre les deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac. A ces mots, il tendit sa bo?te ¨¤ mon bon ma?tre. --Vous ¨ºtes bien honn¨ºte, dit M. l'abb¨¦ Coignard. Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes: --Voici, s'¨¦cria-t-il, entre la troisi¨¨me fen¨ºtre et la quatri¨¨me, des tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s'y sont donn¨¦ rendez-vous et semblent converser ensemble. J'en vois dix ou douze tr¨¨s v¨¦n¨¦rables, sous les lambeaux de pourpre et de soie broch¨¦e d'or qui les rev¨ºtent. Il en est qui portent ¨¤ leur manteau, comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D'autres sont renferm¨¦s dans des plaques d'ivoire. --Ce sont, dit M. d'Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans. Vous venez d'ouvrir la Puissante Main. Vous trouverez ¨¤ c?t¨¦ la Table couverte, le _Fid¨¨le Pasteur_, les Fragments du Temple et la _Lumi¨¨re dans les t¨¦n¨¨bres_. Une place est vide: celle des Eaux lentes, trait¨¦ pr¨¦cieux, que Mosa?de ¨¦tudie en ce moment. Mosa?de, comme je vous l'ai dit, messieurs, est occup¨¦ dans ma maison ¨¤ d¨¦couvrir les plus profonds secrets contenus dans les ¨¦crits des H¨¦breux et, bien qu'ag¨¦ de plus d'un si¨¨cle, ce rabbin consent ¨¤ ne point mourir avant d'avoir p¨¦n¨¦tr¨¦ le sens de tous les symboles cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d'obligation, et je vous prie, messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que j'ai moi-m¨ºme. "Mais laissons cela, et venons-en ¨¤ ce qui vous regarde particuli¨¨rement. J'ai song¨¦ ¨¤ vous, monsieur l'abb¨¦, pour transcrire et mettre en latin des manuscrits grecs d'un prix inestimable. J'ai confiance en votre savoir et dans votre z¨¨le, et je ne doute point que votre jeune ¨¦l¨¨ve ne vous soit bient?t d'un grand secours. Et, s'adressant ¨¤ moi: --Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes esp¨¦rances. Elles sont fond¨¦es en bonne partie sur l'¨¦ducation que vous avez re?ue. Car vous f?tes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d'une chemin¨¦e hant¨¦e par les Salamandres. Cette circonstance est consid¨¦rable. Tout en parlant, il saisissait une brass¨¦e de manuscrits qu'il d¨¦posa sur la table. --Ceci, dit-il, en d¨¦signant un rouleau de papyrus, vient d'Egypte. C'est un livre de Zozime le Panopolitain, qu'on croyait perdu, et que j'ai trouv¨¦ moi-m¨ºme dans le cercueil d'un pr¨ºtre de S¨¦rapis. "Et ce que vous voyez l¨¤, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait ¨¤ peine des lettres grecques trac¨¦es au pinceau, ce sont des r¨¦v¨¦lations inou?es, dues, l'une ¨¤ Sophar le Perse, l'autre ¨¤ Jean, l'archipr¨ºtre de la Sainte-¨¦vagie. "Je vous serai infiniment oblig¨¦ de vous occuper d'abord de ces travaux. Nous ¨¦tudierons ensuite les manuscrits de Syn¨¦sius, ¨¦v¨ºque de Ptol¨¦ma?s, d'Olympiodore et de St¨¦phanus, que j'ai d¨¦couverts ¨¤ Ravenne dans un caveau o¨´ ils ¨¦taient renferm¨¦s depuis le r¨¨gne de l'ignare Th¨¦odose, qu'on a surnomm¨¦ le Grand. "Prenez, messieurs, s'il vous pla?t, une premi¨¨re id¨¦e de ce vaste travail. Vous trouverez au fond de la salle, ¨¤ droite de la chemin¨¦e, les grammaires et les lexiques que j'ai pu rassembler et qui vous donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte; il y a dans mon cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m'attendent. Criton veillera ¨¤ ce qu'il ne vous manque rien. Adieu! D¨¨s que M. d'Astarac fut dehors, mon bon ma?tre s'assit devant le papyrus de Zozime et, s'armant d'une loupe qu'il trouva sur la table, il commen?a le d¨¦chiffrement. Je lui demandai s'il n'¨¦tait pas surpris de ce qu'il venait d'entendre. Il me r¨¦pondit sans relever la t¨ºte: --Mon fils, j'ai connu trop de sortes de personnes et travers¨¦ des fortunes trop diverses pour m'¨¦tonner de rien. Ce gentilhomme para?t fou, moins parce qu'il l'est r¨¦ellement que parce que ses pens¨¦es diff¨¨rent ¨¤ l'exc¨¨s de celles du vulgaire. Mais, si l'on pr¨ºtait attention aux discours qui se tiennent commun¨¦ment dans le monde, on y trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe. Livr¨¦e ¨¤ elle-m¨ºme, la raison humaine la plus sublime fait ses palais et ses temples avec des nuages, et vraiment M. d'Astarac est un assez bel assembleur de nu¨¦es. Il n'y a de v¨¦rit¨¦ qu'en Dieu; ne l'oubliez pas, mon fils. Mais ceci est v¨¦ritablement le livre Imouth, que Zozime le Panopolitain ¨¦crivit pour sa soeur Th¨¦os¨¦bie. Quelle gloire et quelles d¨¦lices de lire ce manuscrit unique, retrouv¨¦ par une sorte de prodige! J'y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains, mon fils, les hommes ignorants que l'oisivet¨¦ jette dans la d¨¦bauche. Ils m¨¨nent une vie mis¨¦rable. Qu'est-ce qu'une femme aupr¨¨s d'un papyrus alexandrin? Comparez, s'il vous pla?t, cette biblioth¨¨que tr¨¨s noble au cabaret du Petit Bacchus et l'entretien de ce pr¨¦cieux manuscrit aux caresses que l'on fait aux filles sous la tonnelle, et dites-moi, mon fils, de quel c?t¨¦ se trouve le v¨¦ritable contentement. Pour moi, convive des Muses et admis ¨¤ ces silencieuses orgies de la m¨¦ditation que le rh¨¦teur de Madaura c¨¦l¨¦brait avec ¨¦loquence, je rends grace ¨¤ Dieu de m'avoir fait honn¨ºte homme. Tout le long d'un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura appliqu¨¦, jours et nuits, comme il l'avait promis, ¨¤ la lecture de Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions ¨¤ la table de M. d'Astarac, l'entretien ne roulait que sur les opinions des gnostiques et sur les connaissances des anciens ¨¦gyptiens. N'¨¦tant qu'un ¨¦colier fort ignorant, je rendais peu de services ¨¤ mon bon ma?tre. Mais je m'appliquais ¨¤ faire de mon mieux les recherches qu'il m'indiquait; j'y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous vivions heureux et tranquilles. Vers la septi¨¨me semaine, M. d'Astarac me donna cong¨¦ d'aller voir mes parents ¨¤ la r?tisserie. La boutique me parut ¨¦trangement rapetiss¨¦e. Ma m¨¨re y ¨¦tait seule et triste. Elle fit un grand cri en me voyant ¨¦quip¨¦ comme un prince. --Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse! Et elle se mit ¨¤ pleurer. Nous nous embrassames. Puis, s'¨¦tant essuy¨¦ les yeux avec un coin de son tablier de serpilli¨¨re: --Ton p¨¨re, me dit-elle, est au Petit Bacchus. Il y va beaucoup depuis ton d¨¦part, en raison de ce que la maison lui est moins plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi, mon Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition? J'ai eu du regret de t'avoir laiss¨¦ partir chez ce seigneur; m¨ºme je me suis accus¨¦e en confession, ¨¤ M. le troisi¨¨me vicaire, d'avoir pr¨¦f¨¦r¨¦ le bien de ta chair ¨¤ celui de ton ame et de n'avoir pas assez pens¨¦ ¨¤ Dieu dans ton ¨¦tablissement. M. le troisi¨¨me vicaire m'en a reprise avec bont¨¦, et il m'a exhort¨¦e ¨¤ suivre l'exemple des femmes fortes de l'¨¦criture, dont il m'a nomm¨¦ plusieurs; mais ce sont l¨¤ des noms que je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s'est pas expliqu¨¦ tout au long, parce que c'¨¦tait le samedi soir et que l'¨¦glise ¨¦tait pleine de p¨¦nitentes. Je rassurai ma bonne m¨¨re du mieux qu'il me fut possible, et lui repr¨¦sentai que M. d'Astarac me faisait travailler dans le grec, qui est la langue de l'¨¦vangile. Cette id¨¦e lui fut agr¨¦able. Pourtant elle demeura soucieuse. --Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m'a parl¨¦ de M. d'Astarac. C'est Cadette Saint-Avit, la servante de M. le cur¨¦ de Saint-Beno?t. Elle est de Gascogne, et native d'un lieu nomm¨¦ Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont M. d'Astarac est seigneur. Tu sais que Cadette Saint-Avit est ancienne, comme il convient ¨¤ la servante d'un cur¨¦. Elle a connu dans sa jeunesse, au pays, les trois messieurs d'Astarac, dont l'un, qui commandait un navire, s'est noy¨¦ depuis dans la mer. C'¨¦tait le plus jeune. Le cadet, ¨¦tant colonel d'un r¨¦giment, s'en alla en guerre et y fut tu¨¦. L'a?n¨¦, Hercule d'Astarac, est seul survivant des trois. C'est donc celui ¨¤ qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je l'esp¨¨re. Il ¨¦tait, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits, lib¨¦ral dans ses moeurs, mais d'humeur sombre. Il se tint ¨¦loign¨¦ des emplois publics et ne se montra point jaloux d'entrer au service du Roi, comme avaient fait messieurs ses fr¨¨res, qui y trouv¨¨rent une fin honorable. Il avait coutume de dire qu'il n'y avait pas de gloire ¨¤ porter une ¨¦p¨¦e au c?t¨¦, qu'il ne savait point de m¨¦tier plus ignoble que le noble m¨¦tier des armes et qu'un rebouteux de village ¨¦tait, ¨¤ son avis, bien au-dessus d'un brigadier ou d'un mar¨¦chal de France. Tels ¨¦taient ses propos. J'avoue qu'ils ne me sembl¨¨rent ni mauvais ni malicieux, mais plut?t hardis et bizarres. Pourtant il faut bien qu'ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette Saint-Avit disait que M. le cur¨¦ les reprenait comme contraires ¨¤ l'ordre ¨¦tabli par Dieu dans ce monde et oppos¨¦s aux endroits de la Bible o¨´ Dieu est nomm¨¦ d'un nom qui veut dire mar¨¦chal de camp. Et ce serait un grand p¨¦ch¨¦. Ce M. Hercule avait tant d'¨¦loignement pour la cour, qu'il refusa de faire le voyage de Versailles pour ¨ºtre pr¨¦sent¨¦ ¨¤ Sa Majest¨¦, selon les droits de sa naissance. Il disait: "Le roi ne vient point chez moi, je ne vais pas chez lui." Et il tombe sous le sens, mon Jacquot, que ce n'est pas l¨¤ un discours naturel. Ma bonne m¨¨re m'interrogea du regard avec inqui¨¦tude et poursuivit de la sorte: --Ce qu'il me reste ¨¤ t'apprendre, mon Jacquot, est moins croyable encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m'en a parl¨¦ comme d'une chose certaine. Je te dirai donc que M. Hercule d'Astarac, demeur¨¦ sur ses terres, n'avait d'autres soins que de mettre dans des carafes la lumi¨¨re du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s'y prenait, mais ce dont elle est s?re, c'est qu'avec le temps, il se formait dans ces carafes, bien bouch¨¦es et chauff¨¦es au bain-marie, des femmes toutes petites, mais faites ¨¤ ravir, et v¨ºtues comme des princesses de th¨¦atre... Tu ris, mon Jacquot; pourtant on ne peut pas plaisanter de ces choses, quand on en voit les cons¨¦quences. C'est un grand p¨¦ch¨¦ de fabriquer ainsi des cr¨¦atures qui ne peuvent ¨ºtre baptis¨¦es et qui ne sauraient participer ¨¤ la b¨¦atitude ¨¦ternelle. Car tu n'imagines pas que M. d'Astarac ait port¨¦ ces marmousets au pr¨ºtre, dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On n'aurait pas trouv¨¦ de marraine. --Mais, ch¨¨re maman, r¨¦pondis-je, les poup¨¦es de M. d'Astarac n'avaient pas besoin de bapt¨ºme, n'ayant pas eu de part au p¨¦ch¨¦ originel. --C'est ¨¤ quoi je n'avais pas song¨¦, dit ma m¨¨re, et Cadette Saint-Avit elle-m¨ºme ne m'en a rien dit, bien qu'elle soit la servante d'un cur¨¦. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour venir en France, et elle n'eut plus de nouvelles de M. d'Astarac, de ses carafes et de ses marmousets. J'esp¨¨re bien, mon Jacquot, qu'il a renonc¨¦ ¨¤ ces oeuvres maudites, qu'on ne peut accomplir sans l'aide du d¨¦mon. Je demandai: --Dites-moi, ma bonne m¨¨re, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le cur¨¦, a-t-elle vu de ses yeux les dames dans les carafes? --Non point, mon enfant. M. d'Astarac ¨¦tait bien trop secret pour montrer ces poup¨¦es. Mais elle en a ou? parler par un homme d'¨¦glise, du nom de Fulgence, qui hantait le chateau et jurait avoir vu ces petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un menuet. Et elle n'avait en cela que plus de raison d'y croire. Car on peut douter de ce qu'on voit, mais non pas de la parole d'un honn¨ºte homme, surtout quand il est d'¨¦glise. Il y a encore un malheur ¨¤ ces pratiques, c'est qu'elles sont extr¨ºmement co?teuses et l'on ne s'imagine point, m'a dit Cadette Saint-Avit, les d¨¦penses que fit ce monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes, les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son chateau. Mais il ¨¦tait devenu par la mort de ses fr¨¨res le plus riche gentilhomme de sa province, et pendant qu'il dissipait son bien en folies, ses bonnes terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgr¨¦ ses d¨¦penses, il doit encore ¨ºtre fort riche aujourd'hui. Sur ces mots, mon p¨¨re entra dans la r?tisserie. Il m'embrassa tendrement et me confia que la maison avait perdu la moiti¨¦ de son agr¨¦ment par suite de mon d¨¦part et de celui de M. J¨¦r?me Coignard, qui ¨¦tait honn¨ºte et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me donna une le?on de maintien, assurant que le n¨¦goce l'avait accoutum¨¦ aux mani¨¨res affables, par l'obligation continuelle o¨´ il ¨¦tait tenu de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors m¨ºme qu'ils appartenaient ¨¤ la vile canaille. Il me donna pour pr¨¦cepte d'arrondir le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus, d'aller voir L¨¦andre, ¨¤ la foire Saint-Germain, afin de m'ajuster exactement sur lui. Nous d?names ensemble de bon app¨¦tit et nous nous s¨¦parames en versant des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me faisait surtout pleurer, c'est que je sentais qu'en six semaines d'absence, ils m'¨¦taient devenus ¨¤ peu pr¨¨s ¨¦trangers. Et je crois que leur tristesse venait du m¨ºme sentiment. Quand je sortis de la r?tisserie, il faisait nuit noire. A l'angle de la rue des ¨¦crivains, j'entendis une voix grasse et profonde qui chantait: Si ton honneur elle est perdue, La bell', c'est qu' tu l'as bien voulu. Et je ne tardai pas ¨¤ voir, du c?t¨¦ d'o¨´ venait cette voix, fr¨¨re Ange qui, son bissac ballant sur l'¨¦paule, et tenant par la taille Catherine la dentelli¨¨re, marchait dans l'ombre d'un pas chancelant et triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l'eau du ruisseau en magnifiques gerbes de boue qui semblaient c¨¦l¨¦brer sa gloire crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines en l'honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de porte, pour qu'ils ne me vissent point. C'¨¦tait prendre un soin inutile, car ils ¨¦taient assez occup¨¦s l'un de l'autre. La t¨ºte renvers¨¦e sur l'¨¦paule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune tremblait sur ses l¨¨vres humides et dans ses yeux comme dans l'eau des fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l'ame irrit¨¦e et le coeur serr¨¦, songeant ¨¤ la taille ronde de cette belle fille, que pressait dans ses bras un sale capucin. --Est-il possible, me dis-je, qu'une si jolie chose soit en de si laides mains? et si Catherine me d¨¦daigne, faut-il encore qu'elle me rende ses m¨¦pris plus cruels par le go?t qu'elle a de ce vilain fr¨¨re Ange? Cette pr¨¦f¨¦rence me semblait ¨¦tonnante et j'en concevais autant de surprise que de d¨¦go?t. Mais je n'¨¦tais pas en vain l'¨¦l¨¨ve de M. J¨¦r?me Coignard. Ce ma?tre incomparable avait form¨¦ mon esprit ¨¤ la m¨¦ditation. Je me repr¨¦sentai les Satyres qu'on voit dans les jardins ravissant des Nymphes, et fis r¨¦flexion que, si Catherine ¨¦tait faite comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu'on nous les montre, ¨¦taient aussi affreux que ce capucin. J'en conclus que je ne devais pas m'¨¦tonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon chagrin ne fut point dissip¨¦ par ma raison, sans doute parce qu'il n'y avait point sa source. Ces m¨¦ditations me conduisirent, ¨¤ travers les ombres de la nuit et les boues du d¨¦gel, jusqu'¨¤ la route de Saint-Germain, o¨´ je rencontrai M. l'abb¨¦ J¨¦r?me Coignard qui, ayant soup¨¦ en ville, rentrait de nuit ¨¤ la Croix-des-Sablons. --Mon fils, me dit-il, je viens de m'entretenir de Zozime et des gnostiques ¨¤ la table d'un eccl¨¦siastique tr¨¨s docte, d'un autre Pereisc. Le vin ¨¦tait rude et la ch¨¨re m¨¦diocre. Mais le nectar et l'ambroisie coulaient de tous les discours. Mon bon ma?tre me parla ensuite du Panopolitain avec une ¨¦loquence inconcevable. H¨¦las! je l'¨¦coutai mal, songeant ¨¤ cette goutte de clair de lune qui ¨¦tait tomb¨¦e dans la nuit sur les l¨¨vres de Catherine. Enfin, il s'arr¨ºta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs avaient ¨¦tabli le go?t des Nymphes pour les Satyres. Mon bon ma?tre ¨¦tait pr¨ºt ¨¤ r¨¦pondre sur toutes les questions, tant son savoir avait d'¨¦tendue. Il me dit: --Mon fils, ce go?t est fond¨¦ sur une sympathie naturelle. Il est vif, bien que moins ardent que le go?t des Satyres pour les Nymphes, auquel il correspond. Les po¨¨tes ont tr¨¨s bien observ¨¦ cette distinction. A ce propos, je vous conterai une singuli¨¨re aventure que j'ai lue dans un manuscrit qui faisait partie de la biblioth¨¨que de M. l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez. C'¨¦tait, (je le vois encore) un recueil in-folio, d'une bonne ¨¦criture du si¨¨cle dernier. Voici le fait singulier qui y est rapport¨¦. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part ¨¤ un divertissement public, d¨¦guis¨¦s l'un en Satyre, l'autre en Nymphe. On sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les _M¨¦tamorphoses_. Il entra si bien dans l'esprit de son d¨¦guisement que, neuf mois apr¨¨s, sa femme lui donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne savons ce qu'il advint du p¨¨re, sinon que, par un sort commun ¨¤ toute cr¨¦ature, il mourut, laissant avec son petit caprip¨¨de un autre enfant plus jeune, chr¨¦tien celui-l¨¤, et de forme humaine. Ce cadet demanda ¨¤ la justice que son fr¨¨re f?t d¨¦chu de l'h¨¦ritage paternel pour cette raison qu'il n'appartenait pas ¨¤ l'esp¨¨ce rachet¨¦e par le sang de J¨¦sus-Christ. Le Parlement de Normandie si¨¦geant ¨¤ Rouen lui donna gain de cause, et l'arr¨ºt fut enregistr¨¦. Je demandai ¨¤ mon bon ma?tre s'il ¨¦tait possible qu'un travestissement p?t avoir un tel effet sur la nature, et que la fa?on d'un enfant r¨¦sultat de celle d'un habit. M. l'abb¨¦ Coignard m'engagea ¨¤ n'en rien croire. --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu'il vous souvienne qu'un bon esprit repousse tout ce qui est contraire ¨¤ la raison, hors, en mati¨¨re de foi, o¨´ il convient de croire aveugl¨¦ment. Dieu merci! je n'ai jamais err¨¦ sur les dogmes de notre tr¨¨s sainte religion, et j'esp¨¨re bien me trouver en cette disposition ¨¤ l'article de la mort. En devisant de la sorte, nous arrivames au chateau. Le toit apparaissait ¨¦clair¨¦ par une lueur rouge, au milieu des t¨¦n¨¨bres. D'une des chemin¨¦es sortaient des ¨¦tincelles qui montaient en gerbes pour retomber en pluie d'or sous une fum¨¦e ¨¦paisse dont le ciel ¨¦tait voil¨¦. Nous cr?mes l'un et l'autre que les flammes d¨¦voraient l'¨¦difice. Mon bon ma?tre s'arrachait les cheveux et g¨¦missait. --Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs! Au secours! au secours! mon Zozime! Courant par la grande all¨¦e, sur les flaques d'eau qui refl¨¦taient des lueurs d'incendie, nous traversames le parc, enseveli dans une ombre ¨¦paisse. Il ¨¦tait calme et d¨¦sert. Dans le chateau tout semblait dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait l'escalier obscur. Nous montames deux ¨¤ deux les degr¨¦s, nous arr¨ºtant par moments pour ¨¦couter d'o¨´ venait ce bruit ¨¦pouvantable. Il nous parut sortir d'un corridor du premier ¨¦tage o¨´ nous n'avions jamais mis les pieds. Nous nous dirigeames ¨¤ tatons de ce c?t¨¦, et, voyant par les fentes d'une porte close des clart¨¦s rouges, nous heurtames de toutes nos forces les battants. Ils c¨¦d¨¨rent tout ¨¤ coup. M. d'Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflamm¨¦. Il nous demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions ¨¤ cette heure. Il n'y avait point d'incendie, mais un feu terrible, qui sortait d'un grand fourneau ¨¤ r¨¦verb¨¨re, que j'ai su depuis s'appeler athanor. Toute cette salle, assez vaste, ¨¦tait pleine de bouteilles de verre au long col, sur lequel serpentaient des tubes de verre ¨¤ bec de canard, des cornues semblables ¨¤ des visages joufflus, d'o¨´ partait un nez comme une trompe, des creusets, des matras, des coupelles, des cucurbites, et des vases de formes inconnues. Mon bon ma?tre dit, en s'¨¦pongeant le visage, qui luisait comme braise: --Ah! monsieur, nous avons cru que le chateau flambait ainsi qu'une paille s¨¨che. Dieu merci, la biblioth¨¨que n'est pas br?l¨¦e. Mais je vois que vous pratiquez, monsieur, l'art spagyrique. --Je ne vous celerai pas, r¨¦pondit M. d'Astarac, que j'y ai fait de grands progr¨¨s, sans avoir trouv¨¦ toutefois le th¨¦l¨¨me qui rendra mes travaux parfaits. Au moment m¨ºme o¨´ vous avez heurt¨¦ cette porte, je recueillais, messieurs, l'Esprit du Monde et la Fleur du Ciel, qui est la vraie Fontaine de Jouvence. Entendez-vous un peu l'alchimie, monsieur Coignard? L'abb¨¦ r¨¦pondit qu'il en avait pris quelque teinture dans les livres, mais qu'il en tenait la pratique pour pernicieuse et contraire ¨¤ la religion. M. d'Astarac sourit et dit encore: --Vous ¨ºtes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas conna?tre l'Aigle volante, l'Oiseau d'Herm¨¨s, le Poulet d'Hermog¨¨ne, la T¨ºte de Corbeau, le Lion vert et le Ph¨¦nix. --J'ai ou? dire, r¨¦pondit mon bon ma?tre, que ces noms d¨¦signaient la pierre philosophale, ¨¤ ses divers ¨¦tats. Mais je doute qu'il soit possible de transmuter les m¨¦taux. M. d'Astarac r¨¦pliqua avec beaucoup d'assurance: --Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin ¨¤ votre incertitude. Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adoss¨¦ au mur, y prit une pi¨¨ce de cuivre ¨¤ l'effigie du feu roi et nous fit remarquer une tache ronde qui la traversait de part en part. --C'est, dit-il, l'effet de la pierre qui a chang¨¦ le cuivre en argent. Mais ce n'est l¨¤ qu'une bagatelle. Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d'un oeuf, une opale d'une merveilleuse grandeur et une poign¨¦e d'¨¦meraudes parfaitement belles. --Voici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent suffisamment que l'art spagyrique n'est pas le r¨ºve d'un cerveau creux. Il y avait au fond de la s¨¦bile o¨´ ces pierres ¨¦taient jet¨¦es cinq ou six petits diamants, dont M. d'Astarac ne nous parla m¨ºme point. Mon bon ma?tre lui demanda s'ils ¨¦taient aussi de sa fa?on. Et l'alchimiste ayant r¨¦pondu que oui: --Monsieur, dit l'abb¨¦, je vous conseillerais de montrer ceux-l¨¤ en premier lieu aux curieux, par prudence. Si vous faites para?tre d'abord le saphir, l'opale et le rubis, on vous dira que le diable seul a pu produire de telles pierres, et l'on vous intentera un proc¨¨s en sorcellerie. Aussi bien le diable seul pourrait vivre ¨¤ l'aise sur ces fourneaux o¨´ l'on respire la flamme. Pour moi, qui y suis depuis un quart d'heure, je me sens d¨¦j¨¤ ¨¤ moiti¨¦ cuit. M. d'Astarac sourit avec bienveillance et s'exprima de la sorte en nous mettant dehors: --Bien que sachant ¨¤ quoi m'en tenir sur la r¨¦alit¨¦ du diable et de l'Autre, je consens volontiers ¨¤ parler d'eux avec les personnes qui y croient. Le diable et l'Autre, ce sont l¨¤, comme on dit, des caract¨¨res; et l'on en peut discourir ainsi que d'Achille et de Thersite. Soyez assur¨¦s, messieurs, que, si le diable est tel qu'on le dit, il n'habite pas un ¨¦l¨¦ment si subtil que le feu. C'est un grand contresens que de mettre une si vilaine b¨ºte dans du soleil. Mais, comme j'avais l'honneur de le dire, monsieur Tournebroche, au capucin de madame votre m¨¨re, j'estime que les chr¨¦tiens calomnient Satan et les d¨¦mons. Qu'il puisse ¨ºtre, en quelque monde inconnu, des ¨ºtres plus m¨¦chants encore que les hommes, c'est possible, bien que presque inconcevable. Assur¨¦ment, s'ils existent, ils habitent des r¨¦gions priv¨¦es de lumi¨¨re et, s'ils br?lent, c'est dans les glaces, qui, en effet, causent des douleurs cuisantes, non dans les flammes illustres, parmi les filles ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu'ils sont m¨¦chants et que la m¨¦chancet¨¦ est un mal; mais ce ne peut ¨ºtre que d'engelures. Quant ¨¤ votre Satan, messieurs, qui est en horreur ¨¤ vos th¨¦ologiens, je ne l'estime pas si m¨¦prisable ¨¤ le juger par tout ce que vous en dites, et, s'il existait d'aventure, je le tiendrais non pour une vilaine b¨ºte, mais pour un petit Sylphe ou tout au moins pour un Gnome m¨¦tallurgiste un peu moqueur et tr¨¨s intelligent. Mon bon ma?tre se boucha les oreilles et s'enfuit pour n'en point entendre davantage. --Quelle impi¨¦t¨¦, Tournebroche, mon fils, s'¨¦cria-t-il dans l'escalier, quels blasph¨¨mes! Avez-vous bien senti tout ce qu'il y avait de d¨¦testable dans les maximes de ce philosophe? Il pousse l'ath¨¦isme jusqu'¨¤ une sorte de fr¨¦n¨¦sie joyeuse, qui m'¨¦tonne. Mais cela m¨ºme le rend presque innocent. Car ¨¦tant s¨¦par¨¦ de toute croyance, il ne peut d¨¦chirer la sainte ¨¦glise comme ceux qui y restent attach¨¦s par quelque membre ¨¤ demi tranch¨¦ et saignant encore. Tels sont, mon fils, les Luth¨¦riens et les Calvinistes, qui gangr¨¨nent l'¨¦glise au point de rupture. Au contraire, les ath¨¦es se damnent tout seuls, et l'on peut d?ner chez eux sans p¨¦ch¨¦. En sorte qu'il ne nous faut pas faire scrupule de vivre chez ce M. d'Astarac, qui ne croit ni ¨¤ Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu, Tournebroche, mon fils, qu'il se trouvait au fond de la s¨¦bile une poign¨¦e de petits diamants, dont il semble lui-m¨ºme ignorer le nombre et qui me paraissent d'une assez belle eau? Je doute de l'opale et des saphirs. Quant ¨¤ ces petits diamants, ils vous ont un air de v¨¦rit¨¦. Arriv¨¦s ¨¤ nos chambres hautes, nous nous souhaitames l'un ¨¤ l'autre le bonsoir. Nous menames, mon bon ma?tre et moi, jusqu'au printemps une vie exacte et recluse. Nous travaillions toute la matin¨¦e, enferm¨¦s dans la galerie, et nous y retournions apr¨¨s le d?ner comme au spectacle, selon l'expression m¨ºme de M. J¨¦r?me Coignard; non point, disait cet homme excellent, pour nous donner, ¨¤ la mode des gentilshommes et des laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre les dialogues sublimes, encore que contradictoires, des auteurs anciens. De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avan?aient merveilleusement. Je n'y contribuais gu¨¨re. Un tel travail passait mes connaissances, et j'avais assez d'apprendre la figure que les caract¨¨res grecs ont sur le papyrus. J'aidai toutefois mon ma?tre ¨¤ consulter les auteurs qui pouvaient l'¨¦clairer dans ses recherches, et notamment Olympiodore et Photius, qui, depuis ce temps, me sont rest¨¦s familiers. Les petits services que je lui rendais me haussaient beaucoup dans ma propre estime. Apr¨¨s un apre et long hiver, j'¨¦tais en passe de devenir un savant, quand le printemps survint tout ¨¤ coup, avec son galant ¨¦quipage de lumi¨¨re, de tendre verdure et de chants d'oiseaux. L'odeur des lilas, qui montait dans la biblioth¨¨que, me faisait tomber en de vagues r¨ºveries, dont mon bon ma?tre me tirait brusquement en me disant: --Jacquot Tournebroche, grimpez s'il vous pla?t ¨¤ l'¨¦chelle et dites-moi si ce coquin de Man¨¦thon ne parle point d'un dieu Imhotep qui, par ses contradictions, me tourmente comme un diable? Et mon bon ma?tre s'emplissait le nez de tabac avec un air de contentement. --Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont une grande influence sur notre ¨¦tat moral. Depuis que mon petit collet est tach¨¦ de diverses sauces que j'y ai laiss¨¦ couler, je me sens moins honn¨ºte homme. Tournebroche, maintenant que vous ¨ºtes v¨ºtu comme un marquis, n'¨ºtes-vous point chatouill¨¦ de l'envie d'assister ¨¤ la toilette d'une fille d'Op¨¦ra et de pousser un rouleau de faux louis sur une table de pharaon; en un mot, ne vous sentez-vous point homme de qualit¨¦? Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, et consid¨¦rez qu'il suffit de donner un bonnet ¨¤ poil ¨¤ un couard pour qu'il aille aussit?t se faire casser la t¨ºte au service du Roi. Tournebroche, nos sentiments sont form¨¦s de mille choses qui nous ¨¦chappent par leur petitesse, et la destin¨¦e de notre ame immortelle d¨¦pend parfois d'un souffle trop l¨¦ger pour courber un brin d'herbe. Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi, s'il vous pla?t, les Rudiments de Vossius, dont je vois les tranches rouges bailler l¨¤, sous votre bras gauche. Ce jour-l¨¤, apr¨¨s le d?ner de trois heures, M. d'Astarac nous mena, mon bon ma?tre et moi, faire un tour de promenade dans le parc. Il nous conduisit du c?t¨¦ occidental, qui regardait Rueil et le Mont-Val¨¦rien. C'¨¦tait le plus profond et le plus d¨¦sol¨¦. Le lierre et l'herbe, tondus par les lapins, couvraient les all¨¦es, que barraient ?a et l¨¤ de grands troncs d'arbres morts. Les statues de marbre qui les bordaient souriaient sans rien savoir de leur ruine. Une Nymphe de sa main bris¨¦e, qu'elle approchait de ses l¨¨vres, faisait signe ¨¤ un berger d'¨ºtre discret. Un jeune Faune, dont la t¨ºte gisait sur le sol, cherchait encore ¨¤ porter sa fl?te ¨¤ sa bouche. Et tous ces ¨ºtres divins semblaient nous enseigner ¨¤ m¨¦priser l'injure du temps et de la fortune. Nous suivions le bord d'un canal o¨´ l'eau des pluies nourrissait les rainettes. Autour d'un rond-point, des vasques penchantes s'¨¦levaient o¨´ buvaient les colombes. Parvenus ¨¤ cet endroit, nous pr?mes un ¨¦troit sentier pratiqu¨¦ dans les taillis. --Marchez avec pr¨¦caution, nous dit M. d'Astarac. Ce sentier a ceci de dangereux, qu'il est bord¨¦ de Mandragores qui, la nuit, chantent au pied des arbres. Elles sont cach¨¦es dans la terre. Gardez-vous d'y mettre le pied: vous y prendriez le mal d'aimer ou la soif des richesses, et vous seriez perdus, car les passions qu'inspire la mandragore sont m¨¦lancoliques. Je demandai comment il ¨¦tait possible d'¨¦viter ce danger invisible. M. d'Astarac me r¨¦pondit qu'on y pouvait ¨¦chapper par intuitive divination, et point autrement. --Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste. Il conduisait tout droit ¨¤ un pavillon de brique, cach¨¦ sous le lierre, qui, sans doute, avait servi jadis de maison ¨¤ un garde. L¨¤ finissait le parc sur les marais monotones de la Seine. --Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d'Astarac. Il renferme le plus savant des hommes. C'est l¨¤ que Mosa?de, ag¨¦ de cent douze ans, p¨¦n¨¨tre, avec une majestueuse opiniatret¨¦, les arcanes de la nature. Il a laiss¨¦ bien loin derri¨¨re lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais m'honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des cabbalistes apr¨¨s Enoch, fils de Ca?n. Mais des scrupules de religion ont emp¨ºch¨¦ Mosa?de de s'asseoir ¨¤ ma table, qu'il tient pour chr¨¦tienne, en quoi il lui fait trop d'honneur. Vous ne sauriez concevoir ¨¤ quelle violence la haine des chr¨¦tiens est port¨¦e chez ce sage. C'est ¨¤ grand'peine qu'il a consenti ¨¤ loger dans ce pavillon, o¨´ il vit seul avec sa ni¨¨ce Jahel. Messieurs, vous ne devez pas tarder davantage ¨¤ conna?tre Mosa?de, et je vais vous pr¨¦senter tout de suite, l'un et l'autre, ¨¤ cet homme divin. Ayant ainsi parl¨¦, M. d'Astarac nous poussa dans le pavillon et nous fit monter, par un escalier ¨¤ vis, dans une chambre o¨´ se tenait, au milieu de manuscrits ¨¦pars, dans un grand fauteuil ¨¤ oreilles, un vieillard aux yeux vifs, au nez busqu¨¦, dont le menton fuyant laissait ¨¦chapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de velours, en forme de couronne imp¨¦riale, couvrait sa t¨ºte chauve, et son corps, d'une maigreur qui n'¨¦tait point humaine, s'enveloppait d'une vieille robe de soie jaune, ¨¦blouissante et sordide. Bien que ses regards per?ants fussent tourn¨¦s vers nous, il ne marqua par aucun signe qu'il s'apercevait de notre venue. Son visage exprimait un ent¨ºtement douloureux, et il roulait lentement, entre ses doigts rid¨¦s, le roseau qui lui servait ¨¤ ¨¦crire. --N'attendez pas de Mosa?de des paroles vaines, nous dit M. d'Astarac. Depuis longtemps, ce sage ne s'entretient plus qu'avec les G¨¦nies et moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans doute, ¨¤ converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de mots une id¨¦e de son m¨¦rite. Le premier, il a p¨¦n¨¦tr¨¦ le sens spirituel des livres de Mo?se, d'apr¨¨s la valeur des caract¨¨res h¨¦bra?ques, laquelle d¨¦pend de l'ordre des lettres dans l'alphabet. Cet ordre avait ¨¦t¨¦ brouill¨¦ ¨¤ partir de la onzi¨¨me lettre. Mosa?de l'a r¨¦tabli, ce que n'avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne, Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert Flydd. Mosa?de sait le nombre de l'or qui correspond ¨¤ J¨¦hovah dans le monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d'une cons¨¦quence infinie. Mon bon ma?tre tira sa bo?te de sa poche et, nous l'ayant pr¨¦sent¨¦e avec civilit¨¦, huma une prise de tabac et dit: --Ne croyez-vous pas, monsieur d'Astarac, que ces connaissances sont extr¨ºmement propres ¨¤ vous mener au diable, ¨¤ l'issue de cette vie transitoire. Car enfin, ce seigneur Mosa?de erre visiblement dans l'interpr¨¦tation des saintes ¨¦critures. Quand Notre Seigneur mourut sur la croix pour le salut des hommes, la synagogue sentit un bandeau descendre sur ses yeux; elle chancela comme une femme ivre, et sa couronne tomba de sa t¨ºte. Depuis lors, l'intelligence de l'Ancien Testament est renferm¨¦e dans l'¨¦glise catholique ¨¤ laquelle j'appartiens malgr¨¦ mes iniquit¨¦s multiples. A ces mots, Mosa?de, semblable ¨¤ un dieu bouc, sourit d'une mani¨¨re effrayante et dit ¨¤ mon bon ma?tre d'une voix lente, aigre et comme lointaine: --La Mashore ne t'a pas confi¨¦ ses secrets et la Mischna ne t'a pas r¨¦v¨¦l¨¦ ses myst¨¨res. --Mosa?de, reprit M. d'Astarac, interpr¨¨te avec clart¨¦, non seulement les livres de Mo?se, mais celui d'Enoch, qui est bien plus consid¨¦rable, et que les chr¨¦tiens ont rejet¨¦ faute de le comprendre, comme le coq de la fable arabe d¨¦daigna la perle tomb¨¦e dans son grain. Ce livre d'Enoch, monsieur l'abb¨¦ Coignard, est d'autant plus pr¨¦cieux qu'on y voit les premiers entretiens des filles des hommes avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu'Enoch nous montre liant avec des femmes un commerce d'amour, sont des Sylphes et des Salamandres. --Je l'entendrai, monsieur, r¨¦pondit mon bon ma?tre, pour ne pas vous contrarier. Mais par ce qui nous a ¨¦t¨¦ conserv¨¦ du livre d'Enoch, qui est visiblement apocryphe, je soup?onne que ces anges ¨¦taient, non point des Sylphes, mais des marchands ph¨¦niciens. --Et sur quoi, demanda M. d'Astarac, fondez-vous une opinion si singuli¨¨re? --Je la fonde, monsieur, sur ce qu'il est dit dans ce livre que les anges apprirent aux femmes l'usage des bracelets et des colliers, l'art de se peindre les sourcils et d'employer toute sorte de teintures. Il est dit encore au m¨ºme livre, que les anges enseign¨¨rent aux filles des hommes les propri¨¦t¨¦s des racines et des arbres, les enchantements, l'art d'observer les ¨¦toiles. De bonne foi, monsieur, ces anges-l¨¤ n'ont-ils pas tout l'air de Tyriens ou de Sidoniens d¨¦barquant sur quelque c?te ¨¤ demi d¨¦serte et d¨¦ballant au pied des rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages? Ces trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et des m¨¦dicaments, contre de l'ambre, de l'encens et des pelleteries, et ils ¨¦tonnaient ces belles cr¨¦atures ignorantes en leur parlant des ¨¦toiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voil¨¤ qui est clair et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosa?de y pourrait contredire. Mosa?de garda le silence et M. d'Astarac sourit de nouveau. --Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans l'ignorance o¨´ vous ¨ºtes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce que vous dites me fait songer qu'il pouvait se trouver quelques Gnomes m¨¦tallurgistes et orf¨¨vres parmi ces Sylphes qui s'unirent d'amour aux filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s'occupent volontiers d'orf¨¨vrerie, et il est probable que ce furent ces ing¨¦nieux d¨¦mons qui forg¨¨rent ces bracelets que vous croyez de fabrication ph¨¦nicienne. Mais vous aurez quelque d¨¦savantage, monsieur, je vous en pr¨¦viens, ¨¤ vous mesurer avec Mosa?de sur la connaissance des antiquit¨¦s humaines. Il en a retrouv¨¦ les monuments qu'on croyait perdus et, entre autres, la colonne de Seth et les oracles de Samb¨¦th¨¦, fille de No¨¦, la plus ancienne des Sibylles. --Oh! s'¨¦cria mon bon ma?tre en bondissant sur le plancher poudreux d'o¨´ s'¨¦leva un nuage de poussi¨¨re, oh! que de r¨ºveries! C'en est trop, vous vous moquez! et M. Mosa?de ne peut emmagasiner tant de folies dans sa t¨ºte, sous son grand bonnet qui ressemble ¨¤ la couronne de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce plat Flavius Jos¨¨phe, un conte absurde qui n'avait encore tromp¨¦ personne avant vous. Quant aux pr¨¦dictions de Samb¨¦th¨¦, fille de No¨¦, je serais bien curieux de les conna?tre, et M. Mosa?de, qui para?t assez avare de ses paroles, m'obligerait en en faisant passer quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me plais ¨¤ le reconna?tre, de les prof¨¦rer par la voie plus secr¨¨te ¨¤ travers laquelle les sibylles anciennes avaient coutume de faire passer leurs myst¨¦rieuses r¨¦ponses. Mosa?de, qui ne semblait point entendre, dit tout ¨¤ coup: --La fille de No¨¦ a parl¨¦; Samb¨¦th¨¦ a dit: "L'homme vain qui rit et qui raille n'entendra pas la voix qui sort du septi¨¨me tabernacle; l'impie ira mis¨¦rablement ¨¤ sa ruine." Sur cet oracle nous pr?mes tous trois cong¨¦ de Mosa?de. Cette ann¨¦e-l¨¤, l'¨¦t¨¦ fut radieux, d'o¨´ me vint l'envie d'aller dans les promenades. Un jour, comme j'errais sous les arbres du Cours-la-Reine, avec deux petits ¨¦cus que j'avais trouv¨¦s le matin dans la pochette de ma culotte et qui ¨¦taient le premier effet par lequel mon faiseur d'or e?t encore montr¨¦ sa munificence, je m'assis devant la porte d'un limonadier, ¨¤ une table que sa petitesse appropriait ¨¤ ma solitude et ¨¤ ma modestie, et l¨¤ je me mis ¨¤ songer ¨¤ la bizarrerie de ma destin¨¦e, tandis qu'¨¤ mes c?t¨¦s, des mousquetaires buvaient du vin d'Espagne avec des filles du monde. Je doutais si la Croix-des-Sablons, M. d'Astarac, Mosa?de, le papyrus de Zozime et mon bel habit n'¨¦taient point des songes dont j'allais me r¨¦veiller, pour me retrouver en veste de basin devant la broche de la _Reine P¨¦dauque_. Je sortis de ma r¨ºverie en me sentant tir¨¦ par la manche. Et je vis devant moi fr¨¨re Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon et sa barbe. --Monsieur Jacques M¨¦n¨¦trier, me dit-il, ¨¤ voix basse, une demoiselle, qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chauss¨¦e, entre la rivi¨¨re et la porte de la Conf¨¦rence. Le coeur me battit tr¨¨s fort. Effray¨¦ et ravi de cette aventure, je me rendis tout de suite ¨¤ l'endroit indiqu¨¦ par le capucin, en marchant toutefois d'un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux. Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main pos¨¦e sur le bord de la porti¨¨re. Cette porti¨¨re s'entr'ouvrit ¨¤ mon approche, et je fus bien surpris de trouver dans le carrosse mam'selle Catherine en robe de satin rose, et la t¨ºte couverte d'un coqueluchon o¨´ ses cheveux blonds se jouaient dans la dentelle noire. Je restais interdit sur le marchepied. --Venez l¨¤, me dit-elle, et asseyez-vous pr¨¨s de moi. Fermez la porti¨¨re, je vous prie. Il ne faut pas qu'on vous voie. Tout ¨¤ l'heure en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussit?t je vous ai fait qu¨¦rir par le bon fr¨¨re, que j'ai pris pour les exercices du car¨ºme et que je garde pr¨¨s de moi depuis ce temps, car, dans quelque condition o¨´ l'on se trouve, il faut avoir de la pi¨¦t¨¦. Vous aviez tr¨¨s bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table, l'¨¦p¨¦e en travers sur les cuisses, avec l'air chagrin d'un homme de qualit¨¦. J'ai toujours eu de l'amiti¨¦ pour vous, et je ne suis pas de ces femmes qui, dans la prosp¨¦rit¨¦, m¨¦prisent les amis d'autrefois. --Eh! quoi? mam'selle Catherine, m'¨¦criai-je, ce carrosse, ces laquais, cette robe de satin.... --Viennent, me dit-elle, des bont¨¦s de M. de la Gu¨¦ritaude, qui est dans les partis, et des plus riches financiers. Il a pr¨ºt¨¦ de l'argent au Roi. C'est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais facher. Mais il n'est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il m'a donn¨¦ aussi une petite maison ¨¤ Grenelle, que je vous montrerai de la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous voir en ¨¦tat de faire votre fortune. Le m¨¦rite se d¨¦couvre toujours. Vous verrez ma chambre ¨¤ coucher, qui est copi¨¦e sur celle de mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots. Comment va votre bonhomme de p¨¨re? Entre nous, il n¨¦gligeait un peu sa femme et sa r?tisserie. C'est un grand tort chez un homme de sa condition. Mais parlons de vous. --Parlons de vous, mam'selle Catherine, dis-je enfin. Vous ¨ºtes bien jolie, et c'est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il faut bien vous passer les fermiers g¨¦n¨¦raux. --Oh! dit-elle, ne me reprochez point fr¨¨re Ange. Je ne l'ai que pour faire mon salut, et, si je donnais un rival ¨¤ M. de la Gu¨¦ritaude, ce serait.... --Ce serait? --Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous ¨ºtes un ingrat. Car vous savez que je vous ai toujours distingu¨¦. Mais vous n'y preniez pas garde. --J'¨¦tais, au contraire, sensible ¨¤ vos railleries, mam'selle Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n'avais pas de barbe au menton. Vous m'avez dit maintes fois que j'¨¦tais un peu niais. --C'¨¦tait vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez. Que n'avez-vous devin¨¦ que je vous voulais du bien! --Pourquoi, aussi, Catherine, ¨¦tiez-vous jolie ¨¤ faire peur? Je n'osais vous regarder. Et puis, j'ai bien vu qu'un jour vous ¨¦tiez fach¨¦e tout de bon contre moi. --J'avais raison de l'¨ºtre, monsieur Jacques. Vous m'aviez pr¨¦f¨¦r¨¦ cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas. --Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par go?t ni par inclination, mais seulement parce qu'elle prit pour vaincre ma timidit¨¦ des moyens ¨¦nergiques. --Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre a?n¨¦e: la timidit¨¦ est un grand p¨¦ch¨¦ contre l'amour. Mais n'avez-vous pas vu que cette mendiante porte des bas trou¨¦s et qu'elle a une dentelle de crasse et de boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons? --Je l'ai vu, Catherine. --N'avez-vous point vu, Jacques, qu'elle ¨¦tait mal faite, et de plus bien d¨¦faite? --Je l'ai vu, Catherine. --Comment alors aimates-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la peau blanche et des mani¨¨res distingu¨¦es? --Je ne le con?ois pas moi-m¨ºme, Catherine. Il fallut qu'¨¤ ce moment mon imagination f?t pleine de vous. Et, puisque votre seule image me donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd'hui, jugez, Catherine, de mes transports, si je vous avais press¨¦e dans mes bras, vous-m¨ºme ou seulement une fille qui vous ressemblat un peu. Car je vous aimais extr¨ºmement. Elle me prit les mains et soupira. Je repris d'un ton m¨¦lancolique: --Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce moine d¨¦go?tant. Elle se r¨¦cria: --Quel soup?on! vous me fachez. C'est une folie. --Vous n'aimez donc point les capucins? --Fi! Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris la taille; nous nous embrassames, nos l¨¨vres se rencontr¨¨rent, et je sentis tout mon ¨ºtre se fondre de volupt¨¦. Apr¨¨s un moment de mol abandon, elle se d¨¦gagea, les joues roses, l'oeil humide, les l¨¨vres entr'ouvertes. C'est de ce jour que je connus ¨¤ quel point une femme est embellie et par¨¦e du baiser qu'on met sur sa bouche. Le mien avait fait ¨¦clore sur les joues de Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et tremp¨¦ la fleur bleue de ses yeux d'une ¨¦tincelante ros¨¦e. --Vous ¨ºtes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon. Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Gu¨¦ritaude va venir. Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure des rendez-vous. Lisant alors sur mon visage la contrari¨¦t¨¦ que j'en ¨¦prouvais, elle reprit avec une tendre vivacit¨¦: --Mais ¨¦coutez-moi, Jacques: il rentre chaque soir ¨¤ neuf heures chez sa vieille femme, devenue acariatre avec l'age, qui ne souffre plus ses infid¨¦lit¨¦s depuis qu'elle est hors d'¨¦tat de les lui rendre et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir ¨¤ neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconna?trez ¨¤ ses trois fen¨ºtres par ¨¦tage, et au balcon qui est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours aim¨¦ les fleurs. A ce soir! Elle me repoussa d'un geste caressant, o¨´ elle semblait trahir le regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore: --A ce soir! Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des bras de Catherine. Mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je tombai, peu s'en faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure ¨¦tait plant¨¦e comme un arbre au bord de la chauss¨¦e. Je le saluai poliment et lui marquai ma surprise d'un si heureux hasard. --Le hasard, me dit-il, diminue ¨¤ mesure que la connaissance augmente: il est supprim¨¦ pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous rencontrer ici. Il faut que j'aie avec vous un entretien trop longtemps diff¨¦r¨¦. Allons, s'il vous pla?t, chercher la solitude et le silence qu'exig¨¦ le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point un visage soucieux. Les myst¨¨res que je vous d¨¦voilerai sont sublimes, ¨¤ la v¨¦rit¨¦, mais aimables. Ayant parl¨¦ ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu'¨¤ l'?le aux Cygnes, qui s'¨¦levait au milieu du fleuve comme un navire de feuillage. L¨¤, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans l'?le verte, fr¨¦quent¨¦e seulement par quelques invalides qui, dans les beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit allumait ses premi¨¨res ¨¦toiles dans le ciel et donnait une voix aux insectes de l'herbe. L'?le ¨¦tait d¨¦serte. M. d'Astarac s'assit sur un banc de bois, ¨¤ l'extr¨¦mit¨¦ claire d'une all¨¦e de noyers, m'invita ¨¤ prendre place ¨¤ son c?t¨¦, et me parla en ces termes: --Il est trois sortes de gens, mon fils, ¨¤ qui le philosophe doit cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu'il serait imprudent d'ajouter ¨¤ leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer le g¨¦nie impitoyable, et les d¨¦bauch¨¦s, qui trouveraient dans la science cach¨¦e le moyen d'assouvir leurs mauvaises passions. Mais je puis m'ouvrir ¨¤ vous, qui n'¨ºtes ni d¨¦bauch¨¦, car je compte pour rien l'erreur o¨´ tant?t vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni ambitieux, ayant v¨¦cu jusqu'ici content de tourner la broche paternelle. Je peux donc vous d¨¦couvrir sans crainte les lois cach¨¦es de l'univers. "Il ne faut pas croire que la vie soit born¨¦e aux conditions ¨¦troites dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils enseignent que la cr¨¦ation eut l'homme pour objet et pour fin, vos th¨¦ologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l'humidit¨¦ des caves est faite pour eux et que le reste du chateau n'est point habitable. Le syst¨¨me du monde, que le chanoine Copernic enseignait au si¨¨cle dernier, d'apr¨¨s Aristarque de Samos et les philosophes pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu'on en a fait m¨ºme des abr¨¦g¨¦s pour les petits grimauds d'¨¦cole et des dialogues ¨¤ l'usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine qui le d¨¦montre parfaitement, au moyen d'un mouvement d'horloge. "Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre t¨ºte le Chariot de David qui, tra?n¨¦ par Mizar et ses deux compagnes illustres, tourne autour du p?le; Arcturus, V¨¦ga de la Lyre, l'¨¦pi de la Vierge, la Couronne d'Ariane, et sa perle charmante. Ce sont des soleils. Un seul coup d'oeil sur le monde vous fait para?tre que la cr¨¦ation tout enti¨¨re est une oeuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles formes, se nourrir de flammes! "Et qu'est-ce que les plan¨¨tes? Des gouttes de boue, un peu de fange et de moisissure. Contemplez le choeur auguste des ¨¦toiles, l'assembl¨¦e des soleils. Ils ¨¦galent ou surpassent le n?tre en grandeur et en puissance et, lorsque, par quelque claire nuit d'hiver, je vous aurai montr¨¦ Sirius dans ma lunette, vos yeux et votre ame en seront ¨¦blouis. "Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Alta?r, R¨¦gulus, Ald¨¦baran, tous ces soleils enfin, soient seulement des luminaires? Croyez-vous que ce vieux Ph¨¦bus, qui verse incessamment dans les espaces o¨´ nous nageons ses flots d¨¦mesur¨¦s de chaleur et de lumi¨¨re, n'ait d'autre fonction que d'¨¦clairer la terre et quelques autres plan¨¨tes imperceptibles et d¨¦go?tantes? Quelle chandelle! Un million de fois plus grosse que le logis! "J'ai d? vous pr¨¦senter d'abord cette id¨¦e que l'Univers est compos¨¦ de soleils et que les plan¨¨tes qui peuvent s'y trouver sont moins que rien. Mais je pr¨¦vois que vous voulez me faire une objection, et j'y vais r¨¦pondre. Les soleils, m'allez-vous dire, s'¨¦teignent dans la suite des si¨¨cles, et deviennent aussi de la boue. --Non pas! vous r¨¦pondrai-je; car ils s'entretiennent par les com¨¨tes qu'ils attirent et qui y tombent. C'est l'habitacle de la vie v¨¦ritable. Les plan¨¨tes et cette terre, o¨´ nous vivons ne sont que des s¨¦jours de larves. Telles sont les v¨¦rit¨¦s dont il fallait d'abord vous p¨¦n¨¦trer. "Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l'¨¦l¨¦ment par excellence, vous concevrez mieux ce que je vais vous enseigner, qui est plus consid¨¦rable que tout ce que vous avez appris jusqu'ici et m¨ºme que ce que connurent jamais ¨¦rasme, Turn¨¨be et Scaliger. Je ne parle pas des th¨¦ologiens comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous, sont la lie de l'esprit humain et qui n'ont gu¨¨re plus d'entendement qu'un capitaine aux gardes. Ne nous attardons point ¨¤ m¨¦priser ces cervelles comparables, pour le volume et la fa?on, ¨¤ des oeufs de roitelet, et venons-en tout de suite ¨¤ l'objet de mon discours. Tandis que les cr¨¦atures form¨¦es de la terre ne d¨¦passent point un degr¨¦ de perfection qui, pour la beaut¨¦ des formes, fut atteint par Antino¨¹s et par madame de Parab¨¨re, et auquel parvinrent seuls, pour la facult¨¦ de conna?tre, D¨¦mocrite et moi, les ¨ºtres form¨¦s du feu jouissent d'une sagesse et d'une intelligence dont il nous est impossible de concevoir l'¨¦tendue. "Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils: ils poss¨¨dent les lois de l'univers comme nous poss¨¦dons les r¨¨gles du jeu d'¨¦checs, et le cours des astres dans le ciel ne les embarrasse pas plus que ne nous trouble la marche sur le damier du roi, de la tour et du fou. Ces G¨¦nies cr¨¦ent des mondes dans les parties de l'espace o¨´ il ne s'en trouve point encore et les organisent ¨¤ leur gr¨¦. Cela les distrait, un moment, de leur grande affaire qui est de s'unir entre eux par d'ineffables amours. Je tournais hier ma lunette sur le signe de la Vierge et j'y aper?us un tourbillon lointain de lumi¨¨re. Nul doute, mon fils, que ce ne soit l'ouvrage encore informe de quelqu'un de ces ¨ºtres de feu. "L'univers ¨¤ vrai dire n'a pas d'autre origine. Loin d'¨ºtre l'effet d'une volont¨¦ unique, il est le r¨¦sultat des caprices sublimes d'un grand nombre de G¨¦nies qui se sont r¨¦cr¨¦¨¦s en y travaillant chacun en son temps et chacun de son c?t¨¦. C'est ce qui en explique la diversit¨¦, la magnificence et l'imperfection. Car la force et la clairvoyance de ces G¨¦nies, encore qu'immenses, ont des limites. Je vous tromperais si je vous disais qu'un homme, f?t-il philosophe et mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d'eux ne s'est manifest¨¦ ¨¤ moi, et tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par induction et ou? dire. Aussi quoique leur existence soit certaine, je m'avancerais trop en vous d¨¦crivant leurs moeurs et leur caract¨¨re. Il faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que des faits parfaitement observ¨¦s. Laissons donc ces G¨¦nies ou plut?t ces D¨¦miurges ¨¤ leur gloire lointaine et venons-en ¨¤ des ¨ºtres illustres qui nous touchent de plus pr¨¨s. C'est ici, mon fils, qu'il vous faut tendre l'oreille. "En vous parlant, tout ¨¤ l'heure, des plan¨¨tes, si j'ai c¨¦d¨¦ ¨¤ un sentiment de m¨¦pris, c'est que je consid¨¦rais seulement la surface solide et l'¨¦corce de ces petites boules ou toupies, et les animaux qui y rampent tristement. J'eusse parl¨¦ d'un autre ton, si mon esprit avait alors embrass¨¦, avec les plan¨¨tes, l'air et les vapeurs qui les enveloppent. Car l'air est un ¨¦l¨¦ment qui ne le c¨¨de en noblesse qu'au feu, d'o¨´ il suit que la dignit¨¦ et illustration des plan¨¨tes est dans l'air dont elles sont baign¨¦es. Ces nu¨¦es, ces molles vapeurs, ces souffles, ces clart¨¦s, ces ondes bleues, ces ?les mouvantes de pourpre et d'or qui passent sur nos t¨ºtes, sont le s¨¦jour de peuples adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des cr¨¦atures infiniment aimables et belles. Il nous est possible et convenable de former avec elles des unions dont les d¨¦lices ne se peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu'aupr¨¨s d'elles la plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est qu'une r¨¦pugnante guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans doute ou? parler de cette merveille dont M. Descartes ¨¦tait accompagn¨¦ dans ses voyages. Les uns disaient que c'¨¦tait une fille naturelle, qu'il menait partout avec lui; les autres pensaient que c'¨¦tait un automate qu'il avait fabriqu¨¦ avec un art inimitable. En r¨¦alit¨¦ c'¨¦tait une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne amie. Il ne s'en s¨¦parait jamais. Pendant une travers¨¦e qu'il fit dans les mers de Hollande, il la prit ¨¤ bord, renferm¨¦e dans une bo?te faite d'un bois pr¨¦cieux et garnie de satin ¨¤ l'int¨¦rieur. La forme de cette bo?te et les pr¨¦cautions avec lesquelles M. Descartes la gardait attir¨¨rent l'attention du capitaine qui, pendant le sommeil du philosophe, souleva le couvercle et d¨¦couvrit la Salamandre. Cet homme ignorant et grossier s'imagina qu'une si merveilleuse cr¨¦ature ¨¦tait l'oeuvre du diable. D'¨¦pouvant¨¦, il la jeta ¨¤ la mer. Mais vous pensez bien que cette belle personne ne s'y noya pas, et qu'il lui fut ais¨¦ de rejoindre son bon ami M. Descartes. Elle lui demeura fid¨¨le tant qu'il v¨¦cut et quitta cette terre ¨¤ sa mort pour n'y plus revenir. "Je vous cite cet exemple, entre beaucoup d'autres, pour vous faire conna?tre les amours des philosophes et des Salamandres. Ces amours sont trop sublimes pour ¨ºtre assujetties ¨¤ des contrats; et vous conviendrez que l'appareil ridicule qu'on d¨¦ploie dans les mariages ne serait pas de mise en de telles unions. Il serait beau, vraiment, qu'un notaire en perruque et un gros cur¨¦ y missent le nez! Ces messieurs sont propres seulement ¨¤ sceller la vulgaire conjonction d'un homme et d'une femme. Les hymens des Salamandres et des sages ont des t¨¦moins plus augustes. Les peuples a¨¦riens les c¨¦l¨¨brent dans des navires qui, port¨¦s par des souffles l¨¦gers, glissent, la poupe couronn¨¦e de roses, au son des harpes, sur des ondes invisibles. Mais n'allez pas croire que pour n'¨ºtre pas inscrits sur un sale registre dans une vilaine sacristie, ces engagements soient peu solides et puissent ¨ºtre rompus avec facilit¨¦. Ils ont pour garants les Esprits qui se jouent sur les nu¨¦es d'o¨´ jaillit l'¨¦clair et tombe la foudre. Je vous fais l¨¤, mon fils, des r¨¦v¨¦lations qui vous seront utiles, car j'ai reconnu ¨¤ des indices certains, que vous ¨¦tiez destin¨¦ au lit d'une Salamandre. --H¨¦las! monsieur, m'¨¦criai-je, cette destin¨¦e m'effraye, et j'ai presque autant de scrupules que ce capitaine hollandais qui jeta ¨¤ la mer la bonne amie de M. Descartes. Je ne puis me d¨¦fendre de penser comme lui que ces dames a¨¦riennes sont des d¨¦mons. Je craindrais de perdre mon ame avec elles, car enfin, monsieur, ces mariages sont contraires ¨¤ la nature et en opposition avec la loi divine. Que M. J¨¦r?me Coignard, mon bon ma?tre, n'est-il l¨¤ pour vous entendre! Je suis bien s?r qu'il me fortifierait par de bons arguments contre les d¨¦lices de vos Salamandres, monsieur, et de votre ¨¦loquence. --L'abb¨¦ Coignard, reprit M. d'Astarac, est admirable pour traduire du grec. Mais il ne faut pas le tirer de ses livres. Il n'a point de philosophie. Quant ¨¤ vous, mon fils, vous raisonnez avec l'infirmit¨¦ de l'ignorance, et la faiblesse de vos raisons m'afflige. Ces unions, dites-vous, sont contraires ¨¤ la nature. Qu'en savez-vous? Et quel moyen auriez-vous de le savoir? Comment est-il possible de distinguer ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas? Conna?t-on assez l'universelle Isis pour discerner ce qui la seconde de ce qui la contrarie? Mais disons mieux: rien ne la contrarie et tout la seconde, puisque rien n'existe qui n'entre dans le jeu de ses organes et qui ne suive les attitudes innombrables de son corps. D'o¨´ viendraient, je vous prie, des ennemis pour l'offenser? Rien n'agit ni contre elle ni hors d'elle, et les forces qui semblent la combattre ne sont que des mouvements de sa propre vie. "Les ignorants seuls sont assez assur¨¦s pour d¨¦cider si une action est naturelle ou non. Mais entrons un moment dans leur illusion et dans leur pr¨¦jug¨¦ et feignons de reconna?tre qu'on peut commettre des actes contre nature. Ces actes en seront-ils pour cela mauvais et condamnables? je m'en attends sur ce point ¨¤ l'opinion vulgaire des moralistes qui repr¨¦sentent la vertu comme un effort sur les instincts, comme une entreprise sur les inclinations que nous portons en nous, comme une lutte enfin avec l'homme originel. De leur propre aveu, la vertu est contre nature, et ils ne peuvent d¨¨s lors condamner une action, quelle qu'elle soit, pour ce qu'elle a de commun avec la vertu. "J'ai fait cette digression, mon fils, afin de vous repr¨¦senter la l¨¦g¨¨ret¨¦ pitoyable de vos raisons. Je vous offenserais en croyant qu'il vous reste encore quelques doutes sur l'innocence du commerce charnel que les hommes peuvent avoir avec les Salamandres. Apprenez donc maintenant que, loin d'¨ºtre interdits par la loi religieuse, ces mariages sont ordonn¨¦s par cette loi ¨¤ l'exclusion de tous autres. Je vais vous en donner des preuves manifestes. Il s'arr¨ºta de parler, tira sa bo?te de sa poche et se mit dans le nez une prise de tabac. La nuit ¨¦tait profonde. La lune versait sur le fleuve ses clart¨¦s liquides qui y tremblaient avec le reflet des lanternes. Le vol des ¨¦ph¨¦m¨¨res nous enveloppait de ses tourbillons l¨¦gers. La voix aigu? des insectes s'¨¦levait dans le silence de l'univers. Une telle douceur descendait du ciel qu'il semblait qu'il se m¨ºlat du lait ¨¤ la clart¨¦ des ¨¦toiles. M. d'Astarac reprit de la sorte: --La Bible, mon fils, et principalement les livres de Mo?se, contiennent de grandes et utiles v¨¦rit¨¦s. Cette opinion para?t absurde et d¨¦raisonnable, par suite du traitement que les th¨¦ologiens ont inflig¨¦ ¨¤ ce qu'ils appellent l'¨¦criture et dont ils ont fait par leurs commentaires, explications et m¨¦ditations, un manuel d'erreur, une biblioth¨¨que d'absurdit¨¦s, un magasin de niaiseries, un cabinet de mensonges, une galerie de sottises, un lyc¨¦e d'ignorance, un mus¨¦e d'inepties et le garde-meuble enfin de la b¨ºtise et de la m¨¦chancet¨¦ humaines. Sachez, mon fils, que ce fut ¨¤ l'origine un temple rempli d'une lumi¨¨re c¨¦leste. "J'ai ¨¦t¨¦ assez heureux pour le r¨¦tablir dans sa splendeur premi¨¨re. Et la v¨¦rit¨¦ m'oblige ¨¤ d¨¦clarer que Mosa?de m'y a beaucoup aid¨¦ par son intelligence de la langue et de l'alphabet des H¨¦breux. Mais ne perdons point de vue notre principal sujet. Apprenez tout d'abord, mon fils, que le sens de la Bible est figur¨¦ et que la principale erreur des th¨¦ologiens est d'avoir pris ¨¤ la lettre ce qui doit ¨ºtre entendu en mati¨¨re de symbole. Ayez cette v¨¦rit¨¦ pr¨¦sente dans toute la suite de mon discours. "Quand le D¨¦miurge qu'on nomme J¨¦hovah et qui poss¨¨de encore beaucoup d'autres noms, puisqu'on lui applique g¨¦n¨¦ralement tous les termes qui expriment la qualit¨¦ ou la quantit¨¦, eut, je ne dis pas cr¨¦¨¦ le monde, car ce serait dire une sottise, mais am¨¦nag¨¦ un petit canton de l'univers pour en faire le s¨¦jour d'Adam et d'Eve, il y avait dans l'espace des cr¨¦atures subtiles, que J¨¦hovah n'avait point form¨¦es et qu'il n'¨¦tait pas capable de former. C'¨¦tait l'ouvrage de plusieurs autres D¨¦miurges plus anciens que lui et plus habiles. Son artifice n'allait pas au del¨¤ de celui d'un potier tr¨¨s excellent, capable de p¨¦trir dans l'argile des ¨ºtres en fa?on de pots, tels que nous sommes pr¨¦cis¨¦ment. Ce que j'en dis n'est pas pour le d¨¦pr¨¦cier, car un pareil ouvrage est encore bien au-dessus des forces humaines. "Mais il fallait bien marquer le caract¨¨re inf¨¦rieur de l'oeuvre des sept jours. J¨¦hovah travailla, non dans le feu qui seul donne naissance aux chefs-d'oeuvre de la vie, mais dans la boue, o¨´ il ne pouvait produire que les ouvrages d'un c¨¦ramiste ing¨¦nieux. Nous ne sommes pas autre chose, mon fils, qu'une poterie anim¨¦e. L'on ne peut reprocher ¨¤ J¨¦hovah de s'¨ºtre fait illusion sur la qualit¨¦ de son travail. S'il le trouva bon au premier moment et dans l'ardeur de la composition, il ne tarda pas ¨¤ reconna?tre son erreur, et la Bible est pleine de l'expression de son m¨¦contentement, qui alla souvent jusqu'¨¤ la mauvaise humeur et parfois jusqu'¨¤ la col¨¨re. Jamais artisan ne traita les objets de son industrie avec plus de d¨¦go?t et d'aversion. Il pensa les d¨¦truire et, dans le fait, il en noya la plus grande partie. Ce d¨¦luge, dont le souvenir a ¨¦t¨¦ conserv¨¦ par les Juifs, par les Grecs et par les Chinois, pr¨¦para une derni¨¨re d¨¦ception au malheureux D¨¦miurge qui, reconnaissant bient?t l'inutilit¨¦ et le ridicule d'une semblable violence, tomba dans un d¨¦couragement et dans une apathie dont les progr¨¨s n'ont point cess¨¦ depuis No¨¦ jusqu'¨¤ nos jours, o¨´ ils sont extr¨ºmes. Mais je vois que je suis all¨¦ trop avant. C'est l'inconv¨¦nient de ces vastes sujets, de ne pouvoir s'y borner. Notre esprit, quand il s'y jette, ressemble ¨¤ ces fils des soleils, qui passent en un seul bond d'un univers ¨¤ l'autre. "Retournons au Paradis terrestre, o¨´ le D¨¦miurge avait plac¨¦ les deux vases fa?onn¨¦s de sa main, Adam et Eve. Ils n'y vivaient point seuls parmi les animaux et les plantes. Les Esprits de l'air, cr¨¦¨¦s par les D¨¦miurges du feu, flottaient au-dessus d'eux et les regardaient avec une curiosit¨¦ o¨´ se m¨ºlaient la sympathie et la piti¨¦. C'est bien ce que J¨¦hovah avait pr¨¦vu. Hatons-nous de le dire ¨¤ sa louange, il avait compt¨¦ sur les G¨¦nies du feu, auxquels nous pouvons d¨¦sormais donner leurs vrais noms d'Elfes et de Salamandres, pour am¨¦liorer et parfaire ses figurines d'argile. Il s'¨¦tait dit, dans sa prudence: "Mon Adam et mon ¨¨ve, opaques et scell¨¦s dans l'argile, manquent d'air et de lumi¨¨re. Je n'ai pas su leur donner des ailes. Mais, en s'unissant aux Elfes et aux Salamandres, cr¨¦¨¦s par un D¨¦miurge plus puissant et plus subtil que moi, ils donneront naissance ¨¤ des enfants qui proc¨¦deront des races lumineuses autant que de la race d'argile et qui auront ¨¤ leur tour des enfants plus lumineux qu'eux-m¨ºmes, jusqu'¨¤ ce qu'enfin leur post¨¦rit¨¦ ¨¦gale presque en beaut¨¦ les fils et les filles de l'air et du feu. "Il n'avait rien n¨¦glig¨¦, ¨¤ vrai dire, pour attirer sur son Adam et sur son ¨¨ve les regards des Sylphes et des Salamandres. Il avait model¨¦ la femme en forme d'amphore, avec une harmonie de lignes courbes qui suffirait ¨¤ le faire reconna?tre pour le prince des g¨¦om¨¨tres, et il parvint ¨¤ racheter la grossi¨¨ret¨¦ de la mati¨¨re par la magnificence de la forme. Il avait sculpt¨¦ Adam d'une main moins caressante, mais plus ¨¦nergique, formant son corps avec tant d'ordre, selon des proportions si parfaites que, appliqu¨¦es ensuite par les Grecs ¨¤ l'architecture, cette ordonnance et ces mesures firent toute la beaut¨¦ des temples. "Vous voyez donc, mon fils, que J¨¦hovah s'¨¦tait appliqu¨¦ selon ses moyens ¨¤ rendre ses cr¨¦atures dignes des baisers a¨¦riens qu'il esp¨¦rait pour elles. Je n'insiste point sur les soins qu'il prit en vue de rendre ces unions f¨¦condes. L'¨¦conomie des sexes t¨¦moigne assez de sa sagesse ¨¤ cet ¨¦gard. Aussi eut-il d'abord ¨¤ se f¨¦liciter de sa ruse et de son adresse. J'ai dit que les Sylphes et les Salamandres regard¨¨rent Adam et ¨¨ve avec cette curiosit¨¦, cette sympathie, cet attendrissement qui sont les premiers ingr¨¦dients de l'amour. Ils les approch¨¨rent et se prirent aux pi¨¨ges ing¨¦nieux que J¨¦hovah avait dispos¨¦s et tendus ¨¤ leur intention dans le corps et sur la panse m¨ºme de ces deux amphores. Le premier homme et la premi¨¨re femme go?t¨¨rent pendant des si¨¨cles les embrassements d¨¦licieux des G¨¦nies de l'air, qui les conservaient dans une jeunesse ¨¦ternelle. "Tel fut leur sort, tel serait encore le n?tre. Pourquoi fallut-il que les parents du genre humain, fatigu¨¦s de ces volupt¨¦s sublimes, cherchassent l'un pr¨¨s de l'autre des plaisirs criminels? Mais que voulez-vous, mon fils, p¨¦tris d'argile, ils avaient le go?t de la fange. H¨¦las! ils se connurent l'un l'autre de la mani¨¨re qu'ils avaient connu les G¨¦nies. "C'est ce que le D¨¦miurge leur avait d¨¦fendu le plus express¨¦ment. Craignant, avec raison, qu'ils n'eussent ensemble des enfants ¨¦pais comme eux, terreux et lourds, il leur avait interdit, sous les peines les plus s¨¦v¨¨res, de s'approcher l'un de l'autre. Tel est le sens de cette parole d'¨¨ve: "Pour ce qui est du fruit de l'arbre qui est au milieu du Paradis, Dieu nous a command¨¦ de n'en point manger et de n'y point toucher, de peur que nous ne fussions en danger de mourir." Car, vous entendez bien, mon fils, que la pomme qui tenta la pitoyable ¨¨ve n'¨¦tait point le fruit d'un pommier, et que c'est l¨¤ une all¨¦gorie dont je vous ai r¨¦v¨¦l¨¦ le sens. Bien qu'imparfait et quelquefois violent et capricieux, J¨¦hovah ¨¦tait un D¨¦miurge trop intelligent pour se facher au sujet d'une pomme ou d'une grenade. Il faut ¨ºtre ¨¦v¨ºque ou capucin pour soutenir des imaginations aussi extravagantes. Et la preuve que la pomme ¨¦tait ce que j'ai dit, c'est qu'¨¨ve fut frapp¨¦e d'un chatiment assorti ¨¤ sa faute. Il lui fut dit, non point: "Tu dig¨¦reras laborieusement," mais bien: "Tu enfanteras dans la douleur." Or, quel rapport peut-on ¨¦tablir, je vous prie, entre une pomme et un accouchement difficile? Au contraire, la peine est exactement appliqu¨¦e, si la faute est telle que je vous l'ai fait conna?tre. "Voil¨¤, mon fils, la v¨¦ritable explication du p¨¦ch¨¦ originel. Elle vous enseigne votre devoir, qui est de vous tenir ¨¦loign¨¦ des femmes. Le penchant qui vous y porte est funeste. Tous les enfants qui naissent par cette voie sont imb¨¦ciles et mis¨¦rables. --Mais, monsieur, m'¨¦criai-je stup¨¦fait, en saurait-il na?tre par une autre voie? --Il en na?t heureusement, me dit-il, un grand nombre de l'union des hommes avec les G¨¦nies de l'air. Et ceux-l¨¤ sont intelligents et beaux. Ainsi naquirent les g¨¦ants dont parlent H¨¦siode et Mo?se. Ainsi naquit Pythagore, auquel la Salamandre, sa m¨¨re, avait contribu¨¦ jusqu'¨¤ lui faire une cuisse d'or. Ainsi naquirent Alexandre le Grand, qu'on disait fils d'Olympias et d'un serpent, Scipion l'Africain, Aristom¨¨ne de Mess¨¦nie, Jules C¨¦sar, Porphyre, l'empereur Julien, qui r¨¦tablit le culte du feu aboli par Constantin l'Apostat, Merlin l'Enchanteur, n¨¦ d'un Sylphe et d'une religieuse, fille de Charlemagne, saint Thomas d'Aquin, Paracelse et, plus r¨¦cemment, M. Van Helmont. Je promis ¨¤ M. d'Astarac, puisqu'il en ¨¦tait ainsi, de me pr¨ºter ¨¤ l'amiti¨¦ d'une Salamandre, s'il s'en trouvait quelqu'une assez obligeante pour vouloir de moi. Il m'assura que j'en rencontrerais, non pas une, mais vingt ou trente, entre lesquelles je n'aurais que l'embarras de choisir. Et, moins par envie de tenter l'aventure que pour lui complaire, je demandai au philosophe comment il ¨¦tait possible de se mettre en communication avec ces personnes a¨¦riennes. --Rien n'est plus facile, me r¨¦pondit-il. Il suffit d'une boule de verre dont je vous expliquerai l'usage. Je garde chez moi un assez grand nombre de ces boules, et je vous donnerai bient?t, dans mon cabinet, tous les ¨¦claircissements n¨¦cessaires. Mais c'en est assez pour aujourd'hui. Il se leva et marcha vers le bac o¨´ le passeur nous attendait ¨¦tendu sur le dos, et ronflant ¨¤ la lune. Quand nous e?mes touch¨¦ le bord, il s'¨¦loigna vivement et ne tarda pas ¨¤ se perdre dans la nuit. Il me restait de ce long entretien le sentiment confus d'un r¨ºve; l'id¨¦e de Catherine m'¨¦tait plus sensible. En d¨¦pit des sublimit¨¦s que je venais d'entendre, j'avais grande envie de la voir, bien que je n'eusse point soup¨¦. Les id¨¦es du philosophe ne m'¨¦taient point assez entr¨¦ dans le sens pour que j'imaginasse rien de d¨¦go?tant ¨¤ cette jolie fille. J'¨¦tais r¨¦solu ¨¤ pousser jusqu'au bout ma bonne fortune, avant d'¨ºtre en possession de quelqu'une de ces belles furies de l'air qui ne veulent point de rivales terrestres. Ma crainte ¨¦tait qu'¨¤ une heure si avanc¨¦e de la nuit, Catherine se f?t lass¨¦e de m'attendre. Prenant ma course le long du fleuve et passant au galop le pont Royal, je me jetai dans la rue du Bac. J'atteignis en une minute celle de Grenelle, o¨´ j'entendis des cris m¨ºl¨¦s au cliquetis des ¨¦p¨¦es. Le bruit venait de la maison que Catherine m'avait d¨¦crite. L¨¤, sur le pav¨¦, s'agitaient des ombres et des lanternes, et il en sortait des voix: --Au secours, J¨¦sus! On m'assassine!... Sus au capucin! Hardi! piquez-le!--J¨¦sus, Marie, assistez-moi!--Voyez le joli greluchon! Sus! sus! Piquez, coquins, piquez ferme! Les fen¨ºtres s'ouvraient aux maisons d'alentour pour laisser para?tre des t¨ºtes en bonnets de nuit. Soudain tout ce mouvement et tout ce bruit passa devant moi comme une chasse en for¨ºt, et je reconnus fr¨¨re Ange qui d¨¦talait d'une telle vitesse que ses sandales lui donnaient la fess¨¦e, tandis que trois grands diables de laquais, arm¨¦s comme des suisses, le serrant de pr¨¨s, lui lardaient le cuir de la pointe de leurs hallebardes. Leur ma?tre, un jeune gentilhomme courtaud et rougeaud, ne cessait de les encourager de la voix et du geste, comme on fait aux chiens. --Hardi! hardi! Piquez! La b¨ºte est dure. Comme il se trouvait pr¨¨s de moi: --Ah! monsieur, lui dis-je, vous n'avez point de piti¨¦. --Monsieur, me dit-il, on voit bien que ce capucin n'a point caress¨¦ votre ma?tresse et que vous n'avez point surpris madame, que voici, dans les bras de cette b¨ºte puante. On s'accommode de son financier, parce qu'on sait vivre. Mais un capucin ne se peut souffrir. Ardez l'effront¨¦e! Et il me montrait Catherine en chemise, sous la porte, les yeux brillants de larmes, ¨¦chevel¨¦e, se tordant les bras, plus belle que jamais et murmurant d'une voix expirante, qui me d¨¦chirait l'ame: --Ne le faites pas mourir! C'est fr¨¨re Ange, c'est le petit fr¨¨re! Les pendards de laquais revinrent, annon?ant qu'ils avaient cess¨¦ leur poursuite en apercevant le guet, mais non sans avoir enfonc¨¦ d'un demi-doigt leurs piques dans le derri¨¨re du saint homme. Les bonnets de nuit disparurent des fen¨ºtres, qui se referm¨¨rent, et, tandis que le jeune seigneur causait avec ses gens, je m'approchai de Catherine dont les larmes s¨¦chaient sur ses joues, au joli creux de son sourire. --Le pauvre fr¨¨re est sauv¨¦, me dit-elle. Mais j'ai trembl¨¦ pour lui. Les hommes sont terribles. Quand ils vous aiment, ils ne veulent rien entendre. --Catherine, lui dis-je assez piqu¨¦, ne m'avez-vous fait venir que pour assister ¨¤ la querelle de vos amis? H¨¦las! je n'ai pas le droit d'y prendre part. --Vous l'auriez, monsieur Jacques, me dit-elle, vous l'auriez si vous l'aviez voulu. --Mais, lui dis-je encore, vous ¨ºtes la personne de Paris la plus entour¨¦e. Vous ne m'aviez point parl¨¦ de ce jeune gentilhomme. --Aussi bien n'y pensais-je gu¨¨re. Il est venu impromptu. --Et il vous a surprise avec fr¨¨re Ange. --Il a cru voir ce qui n'¨¦tait pas. C'est un emport¨¦ ¨¤ qui l'on ne peut faire entendre raison. Sa chemise entr'ouverte laissait voir dans la dentelle un sein, gonfl¨¦ comme un beau fruit, et fleuri d'une rose naissante. Je la pris dans mes bras et couvris sa poitrine de baisers. --Ciel! s'¨¦cria-t-elle, dans la rue! devant M. d'Anquetil, qui nous voit! --Qui est ?a, M. d'Anquetil? --C'est le meurtrier de fr¨¨re Ange, pardi! Quel autre voulez-vous que ce soit? --Il est vrai, Catherine, qu'il n'en faut pas d'autres, vos amis sont pr¨¨s de vous en forces suffisantes. --Monsieur Jacques, ne m'insultez pas, je vous prie. --Je ne vous insulte pas, Catherine; je reconnais vos attraits, auxquels je voudrais rendre le m¨ºme hommage que tant d'autres. --Monsieur Jacques, ce que vous dites sent odieusement la r?tisserie de votre bonhomme de p¨¨re. --Vous ¨¦tiez nagu¨¨re bien contente, mam'selle Catherine, d'en flairer la chemin¨¦e. --Fi! le vilain! le pied plat! Il outrage une femme! Comme elle commen?ait ¨¤ glapir et ¨¤ s'agiter, M. d'Anquetil quitta ses gens, vint ¨¤ nous, la poussa dans le logis en l'appelant friponne et d¨¦vergond¨¦e, entra derri¨¨re elle dans l'all¨¦e, et me ferma la porte au nez. La pens¨¦e de Catherine occupa mon esprit pendant toute la semaine qui suivit cette facheuse aventure. Son image brillait aux feuillets des in-folios sur lesquels je me courbais, dans la biblioth¨¨que, ¨¤ c?t¨¦ de mon bon ma?tre; si bien que Photius, Olympiodore, Fabricius, Vossius, ne me parlaient plus que d'une petite demoiselle en chemise de dentelle. Ces visions m'inclinaient ¨¤ la paresse. Mais, indulgent ¨¤ autrui comme ¨¤ lui-m¨ºme, M. J¨¦r?me Coignard souriait avec bont¨¦ de mon trouble et de mes distractions. --Jacques Tournebroche, me dit un jour ce bon ma?tre, n'¨ºtes-vous point frapp¨¦ des variations de la morale ¨¤ travers les si¨¨cles? Les livres assembl¨¦s dans cette admirable Astaracienne t¨¦moignent de l'incertitude des hommes ¨¤ ce sujet. Si j'y fais r¨¦flexion, mon fils, c'est pour loger dans votre esprit cette id¨¦e solide et salutaire qu'il n'est point de bonnes moeurs en dehors de la religion et que les maximes des philosophes, qui pr¨¦tendent instituer une morale naturelle, ne sont que lubies et billeves¨¦es. La raison des bonnes moeurs ne se trouve point dans la nature qui est, par elle-m¨ºme, indiff¨¦rente, ignorant le mal comme le bien. Elle est dans la Parole divine, qu'il ne faut point transgresser, ¨¤ moins de s'en repentir ensuite convenablement. Les lois humaines sont fond¨¦es sur l'utilit¨¦, et ce ne peut ¨ºtre qu'une utilit¨¦ apparente et illusoire, car on ne sait pas naturellement ce qui est utile aux hommes, ni ce qui leur convient en r¨¦alit¨¦. Encore y a-t-il dans nos Coutumiers une bonne moiti¨¦ des articles auxquels le pr¨¦jug¨¦ seul a donn¨¦ naissance. Soutenues par la menace du chatiment, les lois humaines peuvent ¨ºtre ¨¦lud¨¦es par ruse et dissimulation. Tout homme capable de r¨¦flexion est au-dessus d'elles. Ce sont proprement des attrape-nigauds. "Il n'en est pas de m¨ºme, mon fils, des lois divines. Celles-l¨¤ sont imprescriptibles, in¨¦luctables et stables. Leur absurdit¨¦ n'est qu'apparente et cache une sagesse inconcevable. Si elles blessent notre raison, c'est parce qu'elles y sont sup¨¦rieures et qu'elles s'accordent avec les vraies fins de l'homme, et non avec ses fins apparentes. Il convient de les observer, quand on a le bonheur de les conna?tre. Toutefois, je ne fais pas de difficult¨¦ d'avouer que l'observation de ces lois, contenues dans le D¨¦calogue et dans les commandements de l'¨¦glise, est difficile, la plupart du temps, et m¨ºme impossible sans la grace qui se fait parfois attendre, puisque c'est un devoir de l'esp¨¦rer. C'est pourquoi nous sommes tous de pauvres p¨¦cheurs. "Et c'est l¨¤ qu'il faut admirer l'¨¦conomie de la religion chr¨¦tienne, qui fonde principalement le salut sur le repentir. Il est ¨¤ remarquer, mon fils, que les plus grands saints sont des p¨¦nitents, et, comme le repentir se proportionne ¨¤ la faute, c'est dans les plus grands p¨¦cheurs que se trouve l'¨¦toffe des plus grands saints. Je pourrais illustrer cette doctrine d'un grand nombre d'exemples admirables. Mais j'en ai dit assez pour vous faire sentir que la mati¨¨re premi¨¨re de la saintet¨¦ est la concupiscence, l'incontinence, toutes les impuret¨¦s de la chair et de l'esprit. Il importe seulement, apr¨¨s avoir amass¨¦ cette mati¨¨re, de la travailler selon l'art th¨¦ologique et de la modeler pour ainsi dire en figure de p¨¦nitence, ce qui est l'affaire de quelques ann¨¦es, de quelques jours et parfois d'un seul instant, comme il se voit dans le cas de la contrition parfaite. Jacques Tournebroche, si vous m'avez bien entendu, vous ne vous ¨¦puiserez pas dans des soins mis¨¦rables pour devenir honn¨ºte homme selon le monde, et vous vous ¨¦tudierez uniquement ¨¤ satisfaire ¨¤ la justice divine. Je ne laissai pas de sentir la haute sagesse renferm¨¦e dans les maximes de mon bon ma?tre. Je craignais seulement que cette morale, au cas o¨´ elle serait pratiqu¨¦e sans discernement, ne portat l'homme aux plus grands d¨¦sordres. Je fis part de mes doutes ¨¤ M. J¨¦r?me Goignard, qui me rassura en ces termes: --Jacobus Tournebroche, vous ne prenez pas garde ¨¤ ce que je viens de vous dire express¨¦ment, ¨¤ savoir que ce que vous appelez d¨¦sordres, n'est tel en effet que dans l'opinion des l¨¦gistes et des juges tant civils qu'eccl¨¦siastiques et par rapport aux lois humaines, qui sont arbitraires et transitoires, et qu'en un mot se conduire selon ces lois est le fait d'une ame moutonni¨¨re. Un homme d'esprit ne se pique pas d'agir selon les r¨¨gles en usage au Chatelet et chez l'official. Il s'inqui¨¨te de faire son salut et il ne se croit pas d¨¦shonor¨¦ pour aller au ciel par les voies d¨¦tourn¨¦es que suivirent les plus grands saints. Si la bienheureuse P¨¦lagie n'avait point exerc¨¦ la profession de laquelle vous savez que vit Jeannette la vielleuse, sous le porche de Saint-Beno?t-le-B¨¦tourn¨¦, cette sainte n'aurait pas eu lieu d'en faire une ample et copieuse p¨¦nitence, et il est infiniment probable qu'apr¨¨s avoir v¨¦cu comme une matrone dans une m¨¦diocre et banale honn¨ºtet¨¦, elle ne jouerait pas du psalt¨¦rion, au moment o¨´ je vous parle, devant le tabernacle o¨´ le Saint des Saints repose dans sa gloire. Appelez-vous d¨¦sordre une si belle ordonnance de la vie d'une pr¨¦destin¨¦e? Non point! Il faut laisser ces fa?ons basses de dire ¨¤ M. le lieutenant de police qui, apr¨¨s sa mort, ne trouvera peut-¨ºtre pas une petite place derri¨¨re les malheureuses qu'aujourd'hui il tra?ne ignominieusement ¨¤ l'h?pital. Hors la perte de l'ame et la damnation ¨¦ternelle, il ne saurait y avoir ni d¨¦sordre, ni crime, ni mal aucun dans ce monde p¨¦rissable, o¨´ tout doit se r¨¦gler et s'ajuster en vue du monde divin. Reconnaissez donc, Tournebroche, mon fils, que les actes les plus r¨¦pr¨¦hensibles dans l'opinion des hommes peuvent conduire ¨¤ une bonne fin, et n'essayez plus de concilier la justice des hommes avec celle de Dieu, qui seule est juste, non point ¨¤ notre sens, mais par d¨¦finition. Pour le moment, vous m'obligerez, mon fils, en cherchant dans Vossius la signification de cinq ou six termes obscurs qu'emploie le Panopolitain, avec lequel il faut se battre dans les t¨¦n¨¨bres de cette fa?on insidieuse qui ¨¦tonnait m¨ºme le grand coeur d'Ajax, au rapport d'Hom¨¨re, prince des po¨¨tes et des historiens. Ces vieux alchimistes avaient le style dur; Manilius, n'en d¨¦plaise ¨¤ M. d'Astarac, ¨¦crivait sur les m¨ºmes mati¨¨res avec plus d'¨¦l¨¦gance. A peine mon bon ma?tre avait-il prononc¨¦ ces derniers mots, qu'une ombre s'¨¦leva entre lui et moi. C'¨¦tait celle de M. d'Astarac, ou plut?t c'¨¦tait M. d'Astarac lui-m¨ºme, mince et noir comme une ombre. Soit qu'il n'e?t point entendu ce propos, soit qu'il le d¨¦daignat, il ne laissa voir aucun ressentiment. Il f¨¦licita, au contraire, M. J¨¦r?me Coignard de son z¨¨le et de son savoir, et il ajouta qu'il comptait sur ses lumi¨¨res pour l'ach¨¨vement de la plus grande oeuvre qu'un homme e?t encore tent¨¦e. Puis, se tournant vers moi: --Mon fils, me dit-il, je vous prie de descendre un moment dans mon cabinet, o¨´ je veux vous communiquer un secret de cons¨¦quence. Je le suivis dans la pi¨¨ce o¨´ il nous avait d'abord re?us, mon bon ma?tre et moi, le jour qu'il nous prit tous deux ¨¤ son service. J'y retrouvai, rang¨¦s contre les murs, les vieux ¨¦gyptiens au visage d'or. Un globe de verre, de la grosseur d'une citrouille, ¨¦tait pos¨¦ sur la table. M. d'Astarac se laissa tomber sur un sopha, me fit signe de m'asseoir devant lui et, s'¨¦tant pass¨¦ deux ou trois fois sur le front une main charg¨¦e de pierreries et d'amulettes, me dit: --Mon fils, je ne vous fais point l'injure de croire qu'apr¨¨s notre entretien dans l'?le des Cygnes, il vous reste encore un doute sur l'existence des Sylphes et des Salamandres, qui est aussi r¨¦elle que celle des hommes et qui m¨ºme l'est beaucoup plus, si l'on mesure la r¨¦alit¨¦ ¨¤ la dur¨¦e des apparences par lesquelles elle se manifeste, car cette existence est bien plus longue que la n?tre. Les Salamandres prom¨¨nent de si¨¨cle en si¨¨cle leur inalt¨¦rable jeunesse; quelques-unes ont vu No¨¦, M¨¦n¨¨s et Pythagore. La richesse de leurs souvenirs et la fra?cheur de leur m¨¦moire rendent leur conversation extr¨ºmement attrayante. On a pr¨¦tendu m¨ºme qu'elles acqu¨¦raient l'immortalit¨¦ dans les bras des hommes et que l'espoir de ne point mourir les attirait dans le lit des philosophes. Mais ce sont l¨¤ des mensonges qui ne peuvent s¨¦duire un esprit r¨¦fl¨¦chi. Toute union des sexes, loin d'assurer l'immortalit¨¦ aux amants, est un signe de mort, et nous ne conna?trions pas l'amour, si nous devions vivre toujours. Il n'en saurait ¨ºtre autrement des Salamandres, qui ne cherchent dans les bras des sages qu'une seule esp¨¨ce d'immortalit¨¦: celle de la race. C'est aussi la seule qu'il soit raisonnable d'esp¨¦rer. Et, bien que je me promette, avec le secours de la science, de prolonger d'une fa?on notable la vie humaine, et de l'¨¦tendre ¨¤ cinq ou six si¨¨cles pour le moins, je ne me suis jamais flatt¨¦ d'en assurer ind¨¦finiment la dur¨¦e. Il serait insens¨¦ d'entreprendre contre l'ordre naturel. Repoussez donc, mon fils, comme de vaines fables, l'id¨¦e de cette immortalit¨¦ puis¨¦e dans un baiser. C'est la honte de plusieurs cabbalistes de l'avoir seulement con?ue. Il n'en est pas moins vrai que les Salamandres sont enclines ¨¤ l'amour des hommes. Vous en ferez l'exp¨¦rience sans tarder. Je vous ai suffisamment pr¨¦par¨¦ ¨¤ leur visite, et, puisque, ¨¤ compter de la nuit de votre initiation, vous n'avez point eu de commerce impur avec une femme, vous allez recevoir le prix de votre continence. Mon ing¨¦nuit¨¦ naturelle souffrait de recevoir des louanges que j'avais m¨¦rit¨¦es malgr¨¦ moi, et je pensai avouer ¨¤ M. d'Astarac mes coupables pens¨¦es. Il ne me laissa point le temps de les confesser, et reprit avec vivacit¨¦: --Il ne me reste plus, mon fils, qu'¨¤ vous donner la clef qui vous ouvrira l'empire des G¨¦nies. C'est ce que je vais faire incontinent. Et, s'¨¦tant lev¨¦, il alla poser la main sur le globe qui tenait la moiti¨¦ de la table. --Ce ballon, ajouta-t-il, est plein d'une poudre solaire qui ¨¦chappe ¨¤ vos regards par sa puret¨¦ m¨ºme. Car elle est beaucoup trop fine pour tomber sous les sens grossiers des hommes. C'est ainsi, mon fils, que les plus belles parties de l'univers se d¨¦robent ¨¤ notre vue et ne se r¨¦v¨¨lent qu'au savant muni d'appareils propres ¨¤ les d¨¦couvrir. Les fleuves et les campagnes de l'air, par exemple, vous demeurent invisibles, bien qu'en r¨¦alit¨¦ l'aspect en soit mille fois plus riche et plus vari¨¦ que celui du plus beau paysage terrestre. "Sachez donc qu'il se trouve dans ce ballon une poudre solaire souverainement propre ¨¤ exalter le feu qui est en nous. Et l'effet de cette exaltation ne se fait gu¨¨re attendre. Il consiste en une subtilit¨¦ des sens qui nous permet de voir et de toucher les figures a¨¦riennes flottant autour de nous. Sit?t que vous aurez rompu le sceau qui ferme l'orifice de ce ballon et respir¨¦ la poudre solaire qui s'en ¨¦chappera, vous d¨¦couvrirez dans cette chambre une ou plusieurs cr¨¦atures ressemblant ¨¤ des femmes par le syst¨¨me de lignes courbes qui forme leurs corps, mais beaucoup plus belles que ne fut jamais aucune femme, et qui sont effectivement des Salamandres. Nul doute que celle que je vis, l'an pass¨¦, dans la r?tisserie de votre p¨¨re ne vous apparaisse la premi¨¨re, car elle a du go?t pour vous, et je vous conseille de contenter au plus t?t ses d¨¦sirs. Ainsi donc, mettez-vous ¨¤ votre aise dans ce fauteuil, devant cette table, d¨¦bouchez ce ballon et respirez-en doucement le contenu. Bient?t vous verrez tout ce que je vous ai annonc¨¦ se r¨¦aliser de point en point. Je vous quitte. Adieu. Et il disparut ¨¤ sa mani¨¨re, qui ¨¦tait ¨¦trangement soudaine. Je demeurai seul, devant ce ballon de verre, h¨¦sitant ¨¤ le d¨¦boucher, de peur qu'il ne s'en ¨¦chappat quelque exhalaison stup¨¦fiante. Je songeais que, peut-¨ºtre, M. d'Astarac y avait introduit, selon l'art, des vapeurs qui endorment ceux qui les respirent en leur donnant des r¨ºves de Salamandres. Je n'¨¦tais pas encore assez philosophe pour me soucier d'¨ºtre heureux de cette fa?on. Peut-¨ºtre, me disais-je, ces vapeurs disposent ¨¤ la folie. Enfin, j'avais assez de d¨¦fiance pour songer un moment ¨¤ aller dans la biblioth¨¨que demander conseil ¨¤ M. l'abb¨¦ Coignard, mon bon ma?tre. Mais je reconnus tout de suite que ce serait prendre un soin inutile. D¨¨s qu'il m'entendra parler, me dis-je, de poudre solaire et de G¨¦nies de l'air, il me r¨¦pondra: "Jacques Tournebroche, souvenez-vous, mon fils, de ne jamais ajouter foi ¨¤ des absurdit¨¦s, mais de vous en rapporter ¨¤ votre raison en toutes choses, hors aux choses de notre sainte religion. Laissez-moi ces ballons et cette poudre, avec toutes les autres folies de la cabbale et de l'art spagyrique." Je croyais l'entendre lui-m¨ºme faire ce petit discours entre deux prises de tabac, et je ne savais que r¨¦pondre ¨¤ un langage si chr¨¦tien. D'autre part, je consid¨¦rais par avance dans quel embarras je me trouverais devant M. d'Astarac, quand il me demanderait des nouvelles de la Salamandre. Que lui r¨¦pondre? Comment lui avouer ma r¨¦serve et mon abstention, sans trahir en m¨ºme temps ma d¨¦fiance et ma peur? Et puis, j'¨¦tais, ¨¤ mon insu, curieux de tenter l'aventure. Je ne suis pas cr¨¦dule. J'ai au contraire une propension merveilleuse au doute, et ce penchant me porte ¨¤ me d¨¦fier du sens commun et m¨ºme de l'¨¦vidence comme du reste. A tout ce qu'on me dit d'¨¦trange, je me dis: "Pourquoi pas?" Ce "pourquoi pas" faisait tort, devant le ballon, ¨¤ mon intelligence naturelle. Ce "pourquoi pas" m'inclinait ¨¤ la cr¨¦dulit¨¦, et il est int¨¦ressant de remarquer ¨¤ cette occasion que: ne rien croire, c'est tout croire, et qu'il ne faut pas se tenir l'esprit trop libre et trop vacant, de peur qu'il ne s'y emmagasine d'aventure des denr¨¦es d'une forme et d'un poids extravagant, qui ne sauraient trouver place dans des esprits raisonnablement et m¨¦diocrement meubl¨¦s de croyances. Tandis que, la main sur le cachet de cire, je me rappelais ce que ma m¨¨re m'avait cont¨¦ des carafes magiques, mon "pourquoi pas", me soufflait que peut-¨ºtre apr¨¨s tout voit-on, ¨¤ la poussi¨¨re du soleil, les f¨¦es a¨¦riennes. Mais, d¨¨s que cette id¨¦e, apr¨¨s avoir mis le pied dans mon esprit, faisait mine de s'y loger et d'y prendre des aises, je la trouvais baroque, absurde et grotesque. Les id¨¦es, quand elles s'imposent, deviennent vite impertinentes. Il en est peu qui puissent faire autre chose que d'agr¨¦ables passantes; et d¨¦cid¨¦ment celle-l¨¤ avait un air de folie. Pendant que je me demandais: Ouvrirai-je, n'ouvrirai-je pas? le cachet, que je ne cessais de presser entre mes doigts, se brisa soudainement dans ma main, et le flacon se trouva d¨¦bouch¨¦. J'attendis, j'observai. Je ne vis rien, je ne sentis rien. J'en fus d¨¦?u, tant l'espoir de sortir de la nature est habile et prompt ¨¤ se glisser dans nos ames! Rien! pas m¨ºme une vague et confuse illusion, une incertaine image! Il arrivait ce que j'avais pr¨¦vu: quelle d¨¦ception! J'en ressentis une sorte de d¨¦pit. Renvers¨¦ dans mon fauteuil, je me jurai, devant ces ¨¦gyptiens aux longs yeux noirs qui m'entouraient, de mieux fermer ¨¤ l'avenir mon ame aux mensonges des cabbalistes. Je reconnus une fois de plus la sagesse de mon bon ma?tre, et je r¨¦solus, ¨¤ son exemple, de me conduire par la raison dans toutes les affaires qui n'int¨¦ressent pas la foi chr¨¦tienne et catholique. Attendre la visite d'une dame salamandre, quelle simplicit¨¦! Est-il possible qu'il soit des Salamandres? Mais qu'en sait-on, et "pourquoi pas"? Le temps, d¨¦j¨¤ lourd depuis midi, devenait accablant. Engourdi par de longs jours tranquilles et reclus, je sentais un poids sur mon front et sur mes paupi¨¨res. L'approche de l'orage acheva de m'appesantir. Je laissai tomber mes bras et, la t¨ºte renvers¨¦e, les yeux clos, je glissai dans un demi-sommeil plein d'¨¦gyptiens d'or et d'ombres lascives. Cet ¨¦tat incertain, pendant lequel le sens de l'amour vivait seul en moi comme un feu dans la nuit, durait depuis un temps que je ne puis dire, quand je fus r¨¦veill¨¦ par un bruit l¨¦ger de pas et d'¨¦toffes froiss¨¦es, j'ouvris les yeux et poussai un grand cri. Une merveilleuse cr¨¦ature ¨¦tait debout devant moi, en robe de satin noir, coiff¨¦e de dentelle, brune avec des yeux bleus, les traits fermes dans une chair jeune et pure, les joues rondes et la bouche anim¨¦e par un invisible baiser. Sa robe courte laissait voir des pieds petits, hardis, gais et spirituels. Elle se tenait droite, ronde, un peu ramass¨¦e dans sa perfection voluptueuse. On voyait, sous le ruban de velours pass¨¦ ¨¤ son cou, un carr¨¦ de gorge brune et pourtant ¨¦clatante. Elle me regardait avec un air de curiosit¨¦. J'ai dit que mon sommeil m'avait excit¨¦ ¨¤ l'amour. Je me levai, je m'¨¦lan?ai. --Excusez-moi, me dit-elle, je cherchais M. d'Astarac. Je lui dis: --Madame, il n'y a pas de M. d'Astarac. Il y a vous et moi. Je vous attendais. Vous ¨ºtes ma Salamandre. J'ai ouvert le flacon de cristal. Vous ¨ºtes venue, vous ¨ºtes ¨¤ moi. Je la pris dans mes bras et couvris de baisers tout ce que mes l¨¨vres purent trouver de chair au bord des habits. Elle se d¨¦gagea et me dit: --Vous ¨ºtes fou. --C'est bien naturel, lui r¨¦pondis-je. Qui ne le serait ¨¤ ma place? Elle baissa les yeux, rougit et sourit. Je me jetai ¨¤ ses pieds. --Puisque M. d'Astarac n'est pas ici, dit-elle, je n'ai qu'¨¤ me retirer. --Restez, m'¨¦criai-je, en poussant le verrou. Elle me demanda: --Savez-vous s'il reviendra bient?t? --Non! madame, il ne reviendra point de longtemps. Il m'a laiss¨¦ seul avec les Salamandres. Je n'en veux qu'une, et c'est vous. Je la pris dans mes bras, je la portai sur le sopha, j'y tombai avec elle, je la couvris de baisers. Je ne me connaissais plus. Elle criait, je ne l'entendais point. Ses paumes ouvertes me repoussaient, ses ongles me griffaient, et ces vaines d¨¦fenses irritaient mes d¨¦sirs. Je la pressais, je l'enveloppais, renvers¨¦e et d¨¦faite. Son corps amolli c¨¦da, elle ferma les yeux; je sentis bient?t, dans mon triomphe, ses beaux bras r¨¦concili¨¦s me serrer contre elle. Puis d¨¦li¨¦s, h¨¦las! de cette ¨¦treinte d¨¦licieuse, nous nous regardames tous deux avec surprise. Occup¨¦e ¨¤ rena?tre avec d¨¦cence, elle arrangeait ses jupes et se taisait. --Je vous aime, lui dis-je. Comment vous appelez-vous? Je ne pensais pas qu'elle f?t une Salamandre et, ¨¤ vrai dire, je ne l'avais pas cru v¨¦ritablement. --Je me nomme Jahel, me dit-elle. --Quoi! vous ¨ºtes la ni¨¨ce de Mosa?de? --Oui, mais taisez-vous. S'il savait ... --Que ferait-il? --Oh! ¨¤ moi, rien du tout. Mais ¨¤ vous beaucoup de mal. Il n'aime pas les chr¨¦tiens. --Et vous? --Oh! moi, je n'aime pas les juifs. --Jahel, m'aimez-vous un peu? --Mais il me semble, monsieur, qu'apr¨¨s ce que nous venons de nous dire, votre question est une offense. --Il est vrai, mademoiselle, mais je tache de me faire pardonner une vivacit¨¦, une ardeur, qui n'avaient pas pris soin de consulter vos sentiments. --Oh! monsieur, ne vous faites pas plus coupable que vous n'¨ºtes. Toute votre violence et toutes vos ardeurs ne vous auraient servi de rien si vous ne m'aviez pas plu. Tout ¨¤ l'heure, en vous voyant endormi dans ce fauteuil, je vous ai trouv¨¦ du m¨¦rite, j'ai attendu votre r¨¦veil, et vous savez le reste. Je lui r¨¦pondis par un baiser. Elle me le rendit. Quel baiser! Je crus sentir des fraises des bois se fondre dans ma bouche. Mes d¨¦sirs se ranim¨¨rent et je la pressai ardemment sur mon coeur. --Cette fois, me dit-elle, soyez moins emport¨¦, et ne pensez pas qu'¨¤ vous. Il ne faut pas ¨ºtre ¨¦go?ste en amour. C'est ce que les jeunes gens ne savent pas assez. Mais on les forme. Nous nous plongeames dans l'ab?me des d¨¦lices. Apr¨¨s quoi, la divine Jahel me dit: --Avez-vous un peigne? Je suis faite comme une sorci¨¨re. --Jahel, lui r¨¦pondis-je, je n'ai point de peigne; j'attendais une Salamandre. Je vous adore. --Adorez-moi, mon ami, mais soyez discret. Vous ne connaissez pas Mosa?de. --Quoi! Jahel! est-il donc si terrible ¨¤ cent trente ans, dont il passa soixante-quinze dans une pyramide? --Je vois, mon ami, qu'on vous a fait des contes sur mon oncle, et que vous avez eu la simplicit¨¦ de les croire. On ne sait pas son age; moi-m¨ºme je l'ignore, je l'ai toujours connu vieux. Je sais seulement qu'il est robuste et d'une force peu commune. Il faisait la banque ¨¤ Lisbonne, o¨´ il lui arriva de tuer un chr¨¦tien, qu'il avait surpris avec ma tante Myriam. Il s'enfuit et m'emmena avec lui. Depuis lors, il m'aime avec la tendresse d'une m¨¨re. Il me dit des choses qu'on ne dit qu'aux petits enfants, et il pleure en me regardant dormir. --Vous habitez avec lui? --Oui, dans le pavillon du garde, ¨¤ l'autre bout du parc. --Je sais, on y va par le sentier des Mandragores. Comment ne vous ai-je pas rencontr¨¦e plus t?t? Par quel sort funeste, demeurant si pr¨¨s de vous, ai-je v¨¦cu sans vous voir? Mais, que dis-je, vivre? Est-ce vivre que ne vous point conna?tre? Vous ¨ºtes donc renferm¨¦e dans ce pavillon? --Il est vrai que je suis tr¨¨s recluse et que je ne puis aller comme je le voudrais dans les promenades, dans les magasins et ¨¤ la com¨¦die. La tendresse de Mosa?de ne me laisse point de libert¨¦. Il me garde en jaloux et, avec six petites tasses d'or qu'il a emport¨¦es de Lisbonne, il n'aime que moi au monde. Comme il a beaucoup plus d'attachement pour moi qu'il n'en eut pour ma tante Myriam, il vous tuerait, mon ami, de meilleur coeur qu'il n'a tu¨¦ le Portugais. Je vous en avertis pour vous rendre discret et parce que ce n'est pas une consid¨¦ration qui puisse arr¨ºter un homme de coeur. ¨ºtes-vous de qualit¨¦ et fils de famille, mon ami? --H¨¦las! non, r¨¦pondis-je, mon p¨¨re est adonn¨¦ ¨¤ quelque art m¨¦canique et ¨¤ une sorte de n¨¦goce. --Est-il seulement dans les partis, a-t-il une charge de finance? Non? C'est dommage. Il faut donc vous aimer pour vous-m¨ºme. Mais dites-moi la v¨¦rit¨¦: M. d'Astarac ne viendra-t-il pas bient?t? A ce nom, ¨¤ cette demande, un doute horrible traversa mon esprit. Je soup?onnai cette ravissante Jahel de m'avoir ¨¦t¨¦ envoy¨¦e par le cabbaliste pour jouer avec moi le r?le de Salamandre. Je l'accusai m¨ºme int¨¦rieurement d'¨ºtre la nymphe de ce vieux fou. Pour en ¨ºtre tout de suite ¨¦clair¨¦, je lui demandai rudement si elle avait coutume de faire la Salamandre dans ce chateau. --Je ne vous entends point, me r¨¦pondit-elle, en me regardant avec des yeux pleins d'une innocente surprise. Vous parlez comme M. d'Astarac lui-m¨ºme, et je vous croirais atteint de sa manie, si je n'avais pas ¨¦prouv¨¦ que vous ne partagez point l'aversion que les femmes lui donnent. Il ne peut en souffrir une, et c'est pour moi une v¨¦ritable g¨ºne de le voir et de lui parler. Pourtant, je le cherchais tout ¨¤ l'heure quand je vous ai trouv¨¦. Dans ma joie d'¨ºtre rassur¨¦, je la couvris de baisers. Elle s'arrangea pour me faire voir qu'elle avait des bas noirs, attach¨¦s au-dessus du genou par des jarreti¨¨res ¨¤ boucles de diamants, et cette vue ramena mes esprits aux id¨¦es qui lui plaisaient. Au surplus, elle me sollicita sur ce sujet avec beaucoup d'adresse et d'ardeur, et je m'aper?us qu'elle commen?ait ¨¤ s'animer au jeu dans le moment m¨ºme o¨´ j'allais en ¨ºtre fatigu¨¦. Pourtant, je fis de mon mieux et fus assez heureux cette fois encore pour ¨¦pargner ¨¤ cette belle personne l'affront qu'elle m¨¦ritait le moins. Il me sembla qu'elle n'¨¦tait pas m¨¦contente de moi. Elle se leva, l'air tranquille, et me dit: --Ne savez-vous pas vraiment si M. d'Astarac ne reviendra pas bient?t? Je vous avouerai que je venais lui demander sur la pension qu'il doit ¨¤ mon oncle une petite somme d'argent qui, pour l'heure, me fait grandement d¨¦faut. Je tirai de ma bourse, en m'excusant, trois ¨¦cus qui s'y trouvaient et qu'elle me fit la grace d'accepter. C'¨¦tait tout ce qui me restait des lib¨¦ralit¨¦s trop rares du cabbaliste qui, faisant profession de m¨¦priser l'argent, oubliait malheureusement de me payer mes gages. Je demandai ¨¤ mademoiselle Jahel si je n'aurais pas l'heur de la revoir. --Vous l'aurez, me dit-elle. Et nous conv?nmes qu'elle monterait la nuit dans ma chambre toutes les fois qu'elle pourrait s'¨¦chapper du pavillon o¨´ elle ¨¦tait gard¨¦e. --Faites attention seulement, lui dis-je, que ma porte est la quatri¨¨me ¨¤ droite, dans le corridor, et que la cinqui¨¨me est celle de l'abb¨¦ Coignard, mon bon ma?tre. Quant aux autres, ajoutai-je, elles ne donnent acc¨¨s que dans des greniers o¨´ logent deux ou trois marmitons et plusieurs centaines de rats. Elle m'assura qu'elle n'aurait garde de s'y tromper, et qu'elle gratterait ¨¤ ma porte, non pas ¨¤ quelque autre. --Au reste, me dit-elle encore, votre abb¨¦ Coignard me semble un assez bon homme. Je crois que nous n'avons rien ¨¤ craindre de lui. Je l'ai vu, par un judas, le jour o¨´ il rendait visite avec vous ¨¤ mon oncle. Il me parut aimable, quoique je n'entendisse gu¨¨re ce qu'il disait. Son nez surtout me sembla tout ¨¤ fait ing¨¦nieux et capable. Celui qui le porte doit ¨ºtre homme de ressources et je d¨¦sire faire sa connaissance. On a toujours ¨¤ gagner ¨¤ la fr¨¦quentation des gens d'esprit. Je suis fach¨¦e seulement qu'il ait d¨¦plu ¨¤ mon oncle par la libert¨¦ de ses paroles et par son humeur railleuse. Mosa?de le hait, et il a pour la haine une capacit¨¦ dont un chr¨¦tien ne peut se faire id¨¦e. --Mademoiselle, lui r¨¦pondis-je, M. l'abb¨¦ J¨¦r?me Coignard est un tr¨¨s savant homme et il a, de plus, de la philosophie et de la bienveillance. Il conna?t le monde, et vous avez raison de le croire de bon conseil. Je me gouverne enti¨¨rement sur ses avis. Mais, r¨¦pondez-moi, ne me v?tes-vous pas aussi, ce jour-l¨¤, dans le pavillon, ¨¤ travers ce judas que vous dites? --Je vous vis, me dit-elle, et je ne vous cacherai pas que je vous distinguai. Mais il faut que je retourne chez mon oncle. Adieu. M. d'Astarac ne manqua pas de me demander, le soir, apr¨¨s le souper, des nouvelles de la Salamandre. Sa curiosit¨¦ m'embarrassait un peu. Je r¨¦pondis que la rencontre avait pass¨¦ mes esp¨¦rances, mais qu'au surplus je croyais devoir me renfermer dans la discr¨¦tion convenable ¨¤ ces sortes d'aventures. --Cette discr¨¦tion, mon fils, me dit-il, n'est point aussi utile en votre affaire que vous vous le figurez. Les Salamandres ne demandent point le secret sur des amours dont elles n'ont point de honte. Une de ces Nymphes, qui m'aime, n'a point de passe-temps plus doux, en mon absence, que de graver mon chiffre enlac¨¦ au sien dans l'¨¦corce des arbres, comme vous pourrez vous en assurer en examinant le tronc de cinq ou six pins dont vous voyez d'ici les t¨ºtes ¨¦l¨¦gantes. Mais n'avez-vous point remarqu¨¦, mon fils, que ces sortes d'amours, vraiment sublimes, loin de laisser quelque fatigue, communiquent au coeur une vigueur nouvelle? Je suis s?r qu'apr¨¨s ce qui s'est pass¨¦, vous occuperez votre nuit ¨¤ traduire pour le moins soixante pages de Zozime le Panopolitain. Je lui avouai que je ressentais au contraire une grande envie de dormir, qu'il expliqua par l'¨¦tonnement d'une premi¨¨re rencontre. Ainsi ce grand homme demeura persuad¨¦ que j'avais eu commerce avec une Salamandre. J'avais scrupule ¨¤ le tromper, mais j'y ¨¦tais oblig¨¦ et il se trompait si bien lui-m¨ºme qu'on ne pouvait ajouter grand'chose ¨¤ ses illusions. J'allai donc me coucher en paix: et, m'¨¦tant mis au lit, je soufflai ma chandelle sur le plus beau de mes jours. Jahel tint parole. D¨¨s le surlendemain elle vint gratter ¨¤ ma porte. Nous f?mes bien plus ¨¤ notre aise dans ma chambre, que nous ne l'avions ¨¦t¨¦ dans le cabinet de M. d'Astarac, et ce qui s'¨¦tait pass¨¦ lors de notre premi¨¨re connaissance n'¨¦tait que jeux d'enfants au prix de ce que l'amour nous inspira en cette seconde rencontre. Elle s'arracha de mes bras au petit jour, avec mille serments de me rejoindre bient?t, m'appelant son ame, sa vie, et son greluchon. Je me levai fort tard ce jour-l¨¤. Quand je descendis dans la biblioth¨¨que, mon ma?tre y ¨¦tait ¨¦tabli sur le papyrus de Zozime, sa plume dans une main, sa loupe dans l'autre, et digne de l'admiration de quiconque sait estimer les bonnes lettres. --Jacques Tournebroche, me dit-il, la principale difficult¨¦ de cette lecture consiste en ce que diverses lettres peuvent ¨ºtre ais¨¦ment confondues avec d'autres, et il importe au succ¨¨s du d¨¦chiffrement de dresser un tableau des caract¨¨res qui pr¨ºtent ¨¤ de semblables m¨¦prises, car, faute de prendre ce soin, nous risquerions d'adopter de mauvaises le?ons, ¨¤ notre honte ¨¦ternelle et juste vitup¨¨re. J'ai fait aujourd'hui m¨ºme de risibles b¨¦vues. Il fallait que j'eusse, d¨¨s matines, l'esprit troubl¨¦ par ce que j'ai vu cette nuit et dont je vais vous faire le r¨¦cit. "M'¨¦tant r¨¦veill¨¦ au petit jour, il me prit l'envie d'aller boire un coup de ce petit vin blanc, dont il vous souvient que je fis hier compliment ¨¤ M. d'Astarac. Car il existe, mon fils, entre le vin blanc et le chant du coq, une sympathie qui date assur¨¦ment du temps de No¨¦, et je suis certain que si saint Pierre, dans la sacr¨¦e nuit qu'il passa dans la cour du grand sacrificateur, avait bu un doigt de vin clairet de la Moselle, ou seulement d'Orl¨¦ans, il n'aurait pas reni¨¦ J¨¦sus avant que le coq e?t chant¨¦ pour la seconde fois. Mais nous ne devons en aucune mani¨¨re, mon fils, regretter cette mauvaise action, car il importait que les proph¨¦ties fussent accomplies; et si ce Pierre ou C¨¦phas n'avait pas fait, cette nuit-l¨¤, la derni¨¨re des infamies, il ne serait pas aujourd'hui le plus grand saint du paradis et la pierre angulaire de notre sainte ¨¦glise, pour la confusion des honn¨ºtes gens selon le monde qui voient les clefs de leur f¨¦licit¨¦ ¨¦ternelle tenues par un lache coquin. O salutaire exemple qui, tirant l'homme hors des fallacieuses inspirations de l'honneur humain, le conduit dans les voies du salut! O savante ¨¦conomie de la religion! O sagesse divine, qui exalte les humbles et les mis¨¦rables pour abaisser les superbes! O merveille! O myst¨¨re! A la honte ¨¦ternelle des pharisiens et des gens de justice, un grossier marinier du lac de Tib¨¦riade, devenu par sa lachet¨¦ ¨¦paisse la ris¨¦e des filles de cuisine qui se chauffaient avec lui, dans la cour du grand pr¨ºtre, un rustre et un couard qui renon?a son ma?tre et sa foi devant des maritornes bien moins jolies sans doute, que la femme de chambre de madame la baillive de S¨¦ez, porte au front la triple couronne, au doigt l'anneau pontifical, est ¨¦tabli au dessus des princes-¨¦v¨ºques, des rois et de l'empereur, est investi du droit de lier et de d¨¦lier; le plus respectable homme, la plus honn¨ºte dame n'entreront au ciel que s'il leur en donne l'acc¨¨s. Mais dites-moi, s'il vous pla?t, Tournebroche, mon fils, ¨¤ quel endroit de mon r¨¦cit j'en ¨¦tais quand j'en embrouillai le fil ¨¤ ce grand saint Pierre, le prince des ap?tres. Je crois pourtant que je vous parlais d'un verre de vin blanc que je bus ¨¤ l'aube. Je descendis en chemise ¨¤ l'office et tirai d'une certaine armoire, dont la veille je m'¨¦tais prudemment assur¨¦ la clef, une bouteille que je vidai avec plaisir. Apr¨¨s quoi, remontant l'escalier, je rencontrai entre les deuxi¨¨me et troisi¨¨me ¨¦tages une petite demoiselle en pierrot, qui descendait les degr¨¦s. Elle parut tr¨¨s effray¨¦e et s'enfuit au fond du corridor. Je la poursuivis, je la rejoignis, je la saisis dans mes bras et je l'embrassai par soudaine et irr¨¦sistible sympathie. Ne m'en blamez point, mon fils; vous en eussiez fait tout autant ¨¤ ma place, et peut-¨ºtre davantage. C'est une jolie fille, elle ressemble ¨¤ la chambri¨¨re de la baillive, avec plus de vivacit¨¦ dans le regard. Elle n'osait crier. Elle me soufflait ¨¤ l'oreille: "Laissez-moi, laissez-moi, vous ¨ºtes fou!" Voyez, Tournebroche, je porte encore au poignet les marques de ses ongles. Que n'ai-je gard¨¦ aussi vive sur mes l¨¨vres l'impression du baiser qu'elle me donna! --Quoi, monsieur l'abb¨¦, m'¨¦criai-je, elle vous donna un baiser? --Soyez assur¨¦, mon fils, me r¨¦pondit mon bon ma?tre, qu'¨¤ ma place vous en eussiez re?u un tout semblable, ¨¤ la condition toutefois que vous eussiez saisi, comme j'ai fait, l'occasion. Je crois vous avoir dit que je tenais cette demoiselle ¨¦troitement embrass¨¦e. Elle essayait de fuir, elle ¨¦touffait ses cris, elle murmurait des plaintes. --Lachez-moi, de grace! Voici le jour, un moment de plus et je suis perdue. Ses craintes, sa frayeur, son p¨¦ril, quel barbare n'en aurait point ¨¦t¨¦ touch¨¦? Je ne suis point inhumain. Je mis sa libert¨¦ au prix d'un baiser qu'elle me donna tout de suite. Croyez-m'en sur ma parole; je n'en re?us jamais de plus d¨¦licieux. A cet endroit de son r¨¦cit, mon bon ma?tre, levant le nez pour humer une prise de tabac, vit mon trouble et ma douleur qu'il prit pour de la surprise. --Jacques Tournebroche, reprit-il, tout ce qui me reste ¨¤ dire vous surprendra bien davantage. Je laissai donc aller ¨¤ regret cette jolie demoiselle; mais ma curiosit¨¦ m'invita ¨¤ la suivre. Je descendis l'escalier sur ses pas, je la vis traverser le vestibule, sortir par la petite porte qui donne sur les champs, du c?t¨¦ o¨´ le parc est le plus ¨¦tendu, et courir dans l'all¨¦e. J'y courus sur ses pas. Je pensais bien qu'elle n'irait pas loin en pierrot et en bonnet de nuit. Elle prit le chemin des Mandragores. Ma curiosit¨¦ en redoubla et je la suivis jusqu'au pavillon de Mosa?de. Dans ce moment, ce vilain juif parut ¨¤ sa fen¨ºtre avec sa robe et son grand bonnet, comme ces figures qu'on voit se montrer ¨¤ midi dans ces vieilles horloges plus gothiques et plus ridicules que les ¨¦glises o¨´ elles sont conserv¨¦es, pour la joie des rustres et le profit du bedeau. "Il me d¨¦couvrit sous la feuill¨¦e, au moment m¨ºme o¨´ cette jolie fille, prompte comme Galat¨¦e, se coulait dans le pavillon; en sorte que j'avais l'air de la poursuivre ¨¤ la mani¨¨re, fa?on et usage de ces satyres dont nous parlames un jour, en conf¨¦rant les beaux endroits d'Ovide. Et mon habit ajoutait ¨¤ la ressemblance, car je crois que je vous ai dit, mon fils, que j'¨¦tais en chemise. A ma vue, les yeux de Mosa?de ¨¦tincel¨¨rent. Il tira de sa sale houppelande jaune un stylet assez coquet et l'agita par la fen¨ºtre d'un bras qui ne semblait point appesanti par la vieillesse. Cependant, il me jetait des injures bilingues. Oui, Tournebroche, mes connaissances grammaticales m'autorisent ¨¤ dire qu'elles ¨¦taient bilingues et que l'espagnol ou plut?t le portugais s'y m¨ºlait avec l'h¨¦breu. J'enrageais de n'en point saisir le sens exact, car je n'entends point ces langues, encore que je les reconnaisse ¨¤ certains sons qui y reviennent fr¨¦quemment. Mais il est vraisemblable qu'il m'accusait de vouloir suborner cette fille, que je crois ¨ºtre sa ni¨¨ce Jahel, que M. d'Astarac, s'il vous en souvient, nous a plusieurs fois nomm¨¦e; en quoi ses invectives contenaient une part de flatterie, car tel que je suis devenu, mon fils, par les progr¨¨s de l'age et les fatigues d'une vie agit¨¦e, je ne puis plus pr¨¦tendre ¨¤ l'amour des jeunes pucelles. H¨¦las! ¨¤ moins de devenir ¨¦v¨ºque, c'est un plat dont je ne go?terai plus jamais. J'y ai regret. Mais il ne faut pas s'attacher trop obstin¨¦ment aux biens p¨¦rissables de ce monde, et nous devons quitter ce qui nous quitte. Donc Mosa?de, maniant son stylet, tirait de sa gorge des sons rauques qui alternaient avec des glapissements aigus, de sorte que j'¨¦tais injuri¨¦ et vitup¨¦r¨¦ en mani¨¨re de chant ou de cantil¨¨ne. Et sans me flatter, mon fils, je puis dire que je fus trait¨¦ de paillard et de suborneur sur un ton solennel et c¨¦r¨¦monieux. Quand ce Mosa?de fut au bout de ses impr¨¦cations, je m'¨¦tudiai ¨¤ lui faire une riposte bilingue, comme l'attaque. Je lui r¨¦pondis en latin et en fran?ais qu'il ¨¦tait homicide et sacril¨¨ge, ayant ¨¦gorg¨¦ des petits enfants et poignard¨¦ des hosties consacr¨¦es. Le vent frais du matin, en glissant sur mes jambes, me rappelait que j'¨¦tais en chemise. J'en ¨¦prouvai quelque embarras, car il est ¨¦vident, mon fils, qu'un homme qui n'a point de culotte est en mauvais ¨¦tat pour faire para?tre les sacr¨¦es v¨¦rit¨¦s, confondre l'erreur et poursuivre le crime. Toutefois, je lui fis des tableaux effroyables de ses attentats et le mena?ai de la justice divine et de la justice humaine. --Quoi! mon bon ma?tre m'¨¦criai-je, ce Mosa?de, qui a une si jolie ni¨¨ce, ¨¦gorgea des nouveau-n¨¦s et poignarda des hosties? --Je n'en sais rien, me r¨¦pondit M. J¨¦r?me Coignard, et n'en puis rien savoir. Mais ces crimes lui appartiennent, ¨¦tant ceux de sa race, et je puis les lui donner sans injure. Je poursuivais sur ce m¨¦cr¨¦ant une longue suite d'a?eux sc¨¦l¨¦rats. Car vous n'ignorez point ce qu'on dit des juifs et de leurs rites abominables. Il y a dans la vieille cosmographie de M¨¹nster une figure repr¨¦sentant des juifs mutilant un enfant, et ils y sont reconnaissables ¨¤ la roue ou rouelle de drap qu'ils portent sur leurs v¨ºtements, en signe d'infamie. Je ne crois pas pourtant que ce soit chez eux un usage domestique et quotidien. Je doute aussi que tous ces isra¨¦lites soient si port¨¦s ¨¤ outrager les saintes esp¨¨ces. Les en accuser, c'est les croire p¨¦n¨¦tr¨¦s aussi profond¨¦ment que nous de la divinit¨¦ de Notre-Seigneur J¨¦sus-Christ. Car on ne con?oit pas le sacril¨¨ge sans la foi, et le juif qui poignarda la sainte hostie rendit par cela m¨ºme un sinc¨¨re hommage ¨¤ la v¨¦rit¨¦ de la transsubstantiation. Ce sont l¨¤, mon fils, des fables qu'il faut laisser aux ignorants, et, si je les jetai ¨¤ la face de cet horrible Mosa?de, ce fut moins par les conseils d'une saine critique que par les imp¨¦rieuses suggestions du ressentiment et de la col¨¨re. --Ah! monsieur, lui dis-je, vous pouviez vous contenter de lui reprocher le Portugais qu'il a tu¨¦ par jalousie, car c'est l¨¤ un meurtre v¨¦ritable. --Quoi! s'¨¦cria mon bon ma?tre; Mosa?de a tu¨¦ un chr¨¦tien. Nous avons en lui, Tournebroche, un voisin dangereux. Mais vous tirerez de cette aventure les conclusions que j'en tire moi-m¨ºme. Il est certain que sa ni¨¨ce est la bonne amie de M. d'Astarac, dont elle quittait assur¨¦ment la chambre quand je la rencontrai dans l'escalier. "J'ai trop de religion pour ne pas regretter qu'une si aimable personne sorte de la race qui a crucifi¨¦ J¨¦sus-Christ. H¨¦las! n'en doutez pas, mon fils, ce vilain Mardoch¨¦e est l'oncle d'une Esther qui n'a point besoin de mac¨¦rer six mois dans la myrrhe pour ¨ºtre digne du lit d'un roi. Le vieux corbeau spagyrique n'est point ce qui convient ¨¤ une telle beaut¨¦, et je me sens enclin ¨¤ m'int¨¦resser ¨¤ elle. "Il faut que Mosa?de la cache bien secr¨¨tement, car, si elle se montrait un jour au cours ou ¨¤ la com¨¦die, elle aurait le lendemain tout le monde ¨¤ ses pieds. Ne souhaitez-vous point la voir, Tournebroche? Je r¨¦pondis que je le souhaitais vivement, et nous nous renfon?ames tous deux dans notre grec. Ce soir-l¨¤, nous trouvant, mon bon ma?tre et moi, dans la rue du Bac, comme il faisait chaud, M. J¨¦r?me Coignard me dit: --Jacques Tournebroche, mon fils, ne vous plairait-il point tirer ¨¤ gauche, dans la rue de Grenelle, ¨¤ la recherche d'un cabaret? Encore nous faut-il chercher un h?te qui vende du vin ¨¤ deux sous le pot. Car je suis d¨¦muni d'argent et je pense, mon fils, que vous n'¨ºtes pas mieux pourvu que moi, par l'injure de M. d'Astarac, qui fait peut-¨ºtre de l'or, mais qui n'en donne point ¨¤ ses secr¨¦taires et domestiques, ainsi qu'il appara?t par votre exemple et le mien. L'¨¦tat o¨´ il nous laisse est lamentable. Je n'ai pas un sou vaillant dans ma poche, et je vois qu'il faudra que je rem¨¦die par industrie et ruse ¨¤ ce grand mal. Il est beau de supporter la pauvret¨¦ d'une ame ¨¦gale, comme ¨¦pict¨¨te, qui y acquit une gloire imp¨¦rissable. Mais c'est un exercice dont je suis las, et qui m'est devenu fastidieux par l'accoutumance. Je sens qu'il est temps que je change de vertu et que je m'instruise ¨¤ poss¨¦der des richesses sans qu'elles me poss¨¨dent, ce qui est l'¨¦tat le plus noble o¨´ se puisse hausser l'ame d'un philosophe. Je veux bient?t faire quelque gain, afin de montrer que ma sagesse ne se d¨¦ment pas m¨ºme dans la prosp¨¦rit¨¦. J'en cherche les moyens, et tu m'y vois songer, Tournebroche. Tandis que mon bon ma?tre parlait de la sorte avec une noble ¨¦l¨¦gance, nous approchions du joli h?tel o¨´ M. de la Gu¨¦ritaude avait log¨¦ mam'selle Catherine. "Vous le reconna?trez, m'avait-elle dit, aux rosiers du balcon." Il ne faisait pas assez jour pour que je visse les roses, mais je croyais les sentir. Apr¨¨s avoir fait quelques pas, je la reconnus ¨¤ la fen¨ºtre, un pot ¨¤ eau ¨¤ la main, arrosant ses fleurs. En me reconnaissant de m¨ºme dans la rue, elle rit et m'envoya un baiser. Sur quoi, une main, passant par la crois¨¦e, lui donna sur la joue un soufflet dont elle fut si ¨¦tonn¨¦e qu'elle lacha le pot ¨¤ eau, qui tomba, peu s'en faut, sur la t¨ºte de mon bon ma?tre. Puis la belle soufflet¨¦e disparut et le souffleteur, paraissant ¨¤ sa place ¨¤ la fen¨ºtre, se pencha sur la grille et me cria: --Dieu soit lou¨¦, monsieur, vous n'¨ºtes point le capucin! Je ne puis souffrir que ma ma?tresse envoie des baisers ¨¤ cette b¨ºte puante qui r?de sans cesse sous cette fen¨ºtre. Cette fois du moins je n'ai point ¨¤ rougir de son choix. Vous me semblez honn¨ºte homme, et je crois vous avoir d¨¦j¨¤ vu. Faites-moi l'honneur de monter. Il y a c¨¦ans un souper pr¨¦par¨¦. Vous m'obligerez d'y prendre part avec M. l'abb¨¦ qui vient de recevoir une pot¨¦e d'eau sur la t¨ºte et qui se secoue comme un chien mouill¨¦. Apr¨¨s souper, nous jouerons aux cartes, et, quand il fera jour, nous irons nous couper la gorge. Mais ce sera civilit¨¦ pure et seulement pour vous faire honneur, monsieur, car ¨¤ la v¨¦rit¨¦ cette fille ne vaut pas un coup d'¨¦p¨¦e. C'est une coquine que je ne veux revoir de ma vie. Je reconnus en celui qui parlait de la sorte ce monsieur d'Anquetil, que j'avais vu nagu¨¨re exciter si vivement ses gens ¨¤ piquer le fr¨¨re Ange au derri¨¨re. Il parlait poliment et me traitait en gentilhomme. Je sentis toute la faveur qu'il me faisait en consentant ¨¤ me couper la gorge. Mon bon ma?tre n'¨¦tait pas moins sensible ¨¤ tant d'urbanit¨¦. S'¨¦tant suffisamment secou¨¦: --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, nous ne pouvons pas refuser une si gracieuse invitation. D¨¦j¨¤ deux laquais ¨¦taient descendus avec des flambeaux. Ils nous conduisirent dans une salle o¨´ un ambigu ¨¦tait pr¨¦par¨¦ sur une table ¨¦clair¨¦e par deux cand¨¦labres d'argent. M. d'Anquetil nous pria d'y prendre place et mon bon ma?tre noua sa serviette ¨¤ son cou. Il avait d¨¦j¨¤ piqu¨¦ une grive ¨¤ sa fourchette quand un bruit de sanglots d¨¦chira nos oreilles. --Ne prenez point garde ¨¤ ces cris, dit M. d'Anquetil, c'est Catherine qui g¨¦mit dans la chambre o¨´ je l'ai enferm¨¦e. --Ah! monsieur, il faut lui pardonner, r¨¦pondit mon bon ma?tre qui regardait tristement le petit oiseau au bout de sa fourchette. Les mets les plus agr¨¦ables semblent amers, assaisonn¨¦s de larmes et de g¨¦missements. Auriez-vous le coeur de laisser pleurer une femme? Faites grace ¨¤ celle-ci, je vous prie! Est-elle donc si coupable d'avoir envoy¨¦ un baiser ¨¤ mon jeune disciple, qui fut son voisin et son compagnon au temps de leur m¨¦diocrit¨¦ commune, alors que les charmes de cette jolie fille n'¨¦taient encore c¨¦l¨¨bres que sous la treille du Petit Bacchus. Il n'y a rien l¨¤ que d'innocent, si tant est qu'une action humaine et particuli¨¨rement l'action d'une femme puisse ¨ºtre jamais innocente et tout ¨¤ fait nette de la tache originelle. Souffrez encore, monsieur, que je vous dise que la jalousie est un sentiment gothique, un triste reste des moeurs barbares qui ne doit point subsister dans une ame ¨¦l¨¦gante et bien n¨¦e. --Monsieur l'abb¨¦, r¨¦pondit M. d'Anquetil, sur quoi jugez-vous que je suis jaloux? Je ne le suis pas. Mais je ne souffre pas qu'une femme se moque de moi. --Nous sommes le jouet des vents, dit mon bon ma?tre avec un soupir. Tout se rit de nous, le ciel, les astres, la pluie, les z¨¦phires, l'ombre, la lumi¨¨re et la femme. Souffrez, monsieur, que Catherine soupe avec nous. Elle est jolie, elle ¨¦gayera votre table. Tout ce qu'elle a pu faire, ce baiser et le reste, ne la rend pas moins agr¨¦able ¨¤ voir. Les infid¨¦lit¨¦s des femmes ne gatent point leur visage: La nature, qui se pla?t ¨¤ les orner, est indiff¨¦rente ¨¤ leurs fautes. Imitez-la, monsieur, et pardonnez ¨¤ Catherine. Je joignis mes pri¨¨res ¨¤ celles de mon bon ma?tre, et M. d'Anquetil consentit ¨¤ d¨¦livrer la prisonni¨¨re. Il s'approcha de la porte d'o¨´ partaient les cris, l'ouvrit et appela Catherine qui ne r¨¦pondit que par le redoublement de ses plaintes. --Messieurs, nous dit son amant, elle est l¨¤, couch¨¦e ¨¤ plat ventre sur le lit, la t¨ºte dans l'oreiller et soulevant ¨¤ chaque sanglot une croupe ridicule. Regardez cela. Voil¨¤ donc pourquoi nous nous donnons tant de peine et faisons tant de sottises!... Catherine, venez souper. Mais Catherine ne bougeait point et pleurait encore. Il l'alla tirer par le bras, par la taille. Elle r¨¦sistait. Il fut pressant: --Allons! viens, mignonne. Elle s'ent¨ºtait ¨¤ ne point changer de place, tenant embrass¨¦s le lit et les matelas. Son amant perdit patience, et cria d'une voix rude avec mille jurements: --L¨¨ve-toi, garce! Aussit?t elle se leva et, souriant dans les larmes, lui prit le bras et entra dans la salle ¨¤ manger, avec un air de victime heureuse. Elle s'assit entre M. d'Anquetil et moi, la t¨ºte renvers¨¦e sur l'¨¦paule de son amant et cherchant du pied mon pied sous la table. --Messieurs, dit notre h?te, pardonnez ¨¤ ma vivacit¨¦ un mouvement que je ne saurais regretter, puisqu'il me donne l'honneur de vous traiter ici. Je ne puis en v¨¦rit¨¦ souffrir tous les caprices de cette jolie fille, et je suis devenu tr¨¨s ombrageux depuis que je l'ai surprise avec son capucin. --Mon ami, lui dit Catherine en pressant mon pied sous le sien, votre jalousie s'¨¦gare. Sachez que je n'ai de go?t que pour M. Jacques. --Elle raille, dit M. d'Anquetil. --N'en doutez point, r¨¦pondis-je. On voit qu'elle n'aime que vous. --Sans me flatter, r¨¦pliqua-t-il, je lui ai inspir¨¦ quelque attachement. Mais elle est coquette. --A boire! dit M. l'abb¨¦ Coignard. M. d'Anquetil passa la dame-jeanne ¨¤ mon bon ma?tre et s'¨¦cria: --Pardi, l'abb¨¦, vous qui ¨ºtes d'¨¦glise, vous nous direz pourquoi les femmes aiment les capucins. M. Coignard s'essuya les l¨¨vres et dit: --La raison en est que les capucins aiment avec humilit¨¦ et ne se refusent ¨¤ rien. La raison en est encore que ni la r¨¦flexion ni la politesse n'affaiblit leurs instincts naturels. Monsieur, votre vin est g¨¦n¨¦reux. --Vous me faites trop d'honneur, r¨¦pondit M. d'Anquetil. C'est le vin de M. de la Gu¨¦ritaude. Je lui ai pris sa ma?tresse. Je puis bien lui prendre ses bouteilles. --Rien n'est plus juste, r¨¦pliqua mon bon ma?tre. Je vois, monsieur, que vous vous ¨¦levez au-dessus des pr¨¦jug¨¦s. --Ne m'en louez pas plus qu'il ne convient, l'abb¨¦, r¨¦pondit M. d'Anquetil. Ma naissance me rend ais¨¦ ce qui serait difficile au vulgaire. Un homme du commun est forc¨¦ de mettre de la retenue dans toutes ses actions. Il est assujetti ¨¤ une exacte probit¨¦; mais un gentilhomme a l'honneur de se battre pour le Roi et pour le plaisir. Cela le dispense de s'embarrasser dans des niaiseries. J'ai servi sous M. de Villars, j'ai fait la guerre de succession et j'ai risqu¨¦ d'¨ºtre tu¨¦ sans raison ¨¤ la bataille de Parme. C'est bien le moins qu'en retour je puisse rosser mes gens, frustrer mes cr¨¦anciers et prendre ¨¤ mes amis, s'il me pla?t, leur femme ou m¨ºme leur ma?tresse. --Vous parlez noblement, dit mon bon ma?tre, et vous montrez jaloux de maintenir les pr¨¦rogatives de la noblesse. --Je n'ai point, reprit M. d'Anquetil, de ces scrupules qui intimident la foule des hommes et que je tiens bons seulement pour arr¨ºter les timides et contenir les malheureux. --A la bonne heure! dit mon bon ma?tre. --Je ne crois pas ¨¤ la vertu, dit l'autre. --Vous avez raison, dit encore mon ma?tre. De la fa?on qu'est fait, l'animal humain, il ne saurait ¨ºtre vertueux sans quelque d¨¦formation. Voyez, par exemple, cette jolie fille qui soupe avec nous: sa petite t¨ºte, sa belle gorge, son ventre d'une merveilleuse rondeur, et le reste. En quel endroit de sa personne pourrait-elle loger un grain de vertu? Il n'y a point la place, tant tout cela est ferme, plein de suc, solide et rebondi. La vertu, comme le corbeau, niche dans les ruines. Elle habite les creux et les rides des corps. Moi-m¨ºme, monsieur, qui m¨¦ditai d¨¨s mon enfance les maximes aust¨¨res de la religion et de la philosophie, je n'ai pu insinuer en moi quelque vertu qu'¨¤ travers les br¨¨ches faites par la souffrance et par l'age ¨¤ ma constitution. Encore me suis-je, ¨¤ chaque fois, insuffl¨¦ moins de vertu que d'orgueil. Aussi ai-je coutume de faire au divin Cr¨¦ateur du monde cette pri¨¨re: "Mon Dieu, gardez-moi de la vertu, si elle m'¨¦loigne de la saintet¨¦." Ah! la saintet¨¦, voil¨¤ ce qu'il est possible et n¨¦cessaire d'atteindre! Voil¨¤ notre convenable fin! Puissions-nous y parvenir un jour! En attendant, donnez-moi ¨¤ boire. --Je vous confierai, dit M. d'Anquetil, que je ne crois pas en Dieu. --Pour le coup, dit l'abb¨¦, je vous blame, monsieur. Il faut croire en Dieu et dans toutes les v¨¦rit¨¦s de notre sainte religion. M. d'Anquetil se r¨¦cria: --Vous vous moquez, l'abb¨¦, et nous prenez pour plus niais que nous ne sommes. Je ne crois, vous dis-je, ni ¨¤ Dieu, ni au diable, et ne vais jamais ¨¤ la messe, si ce n'est ¨¤ la messe du Roi. Les sermons des pr¨ºtres ne sont que des contes de bonne femme, supportables tout au plus pour les temps o¨´ ma grand'm¨¨re vit l'abb¨¦ de Choisy rendre, habill¨¦ en femme, le pain b¨¦nit ¨¤ Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il y avait peut-¨ºtre de la religion en ce temps-l¨¤. Il n'y en a plus, Dieu merci! --Par tous les saints et par tous les diables, mon ami, ne parlez pas ainsi, s'¨¦cria Catherine. Dieu existe, aussi vrai que ce pat¨¦ est sur la table, et la preuve en est que, me trouvant un certain jour de l'an pass¨¦ en grande d¨¦tresse et d¨¦nuement, j'allai, sur le conseil de fr¨¨re Ange, br?ler un cierge dans l'¨¦glise des Capucins, et que le lendemain, je rencontrai ¨¤ la promenade M. de la Gu¨¦ritaude, qui me donna cet h?tel avec tous les meubles, et le cellier plein de ce vin que nous buvons aujourd'hui, et assez d'argent pour vivre honn¨ºtement. --Fi, fi! dit M. d'Anquetil, la sotte qui met Dieu dans de sales affaires, ce qui est si choquant qu'on en est bless¨¦, m¨ºme ath¨¦e. --Monsieur, dit mon bon ma?tre, il vaut infiniment mieux compromettre Dieu dans de sales affaires, comme fait cette simple fille, que de le chasser, ¨¤ votre exemple, du monde qu'il a cr¨¦¨¦. S'il n'a pas sp¨¦cialement envoy¨¦ ce gros traitant ¨¤ Catherine, sa cr¨¦ature, il a du moins permis qu'elle le rencontrat. Nous ignorons ses voies, et ce que dit cette innocente contient plus de v¨¦rit¨¦, encore qu'il s'y trouve quelque m¨¦lange et alliage de blasph¨¨me, que toutes les vaines paroles que l'impie tire glorieusement du vide de son coeur. Il n'est rien de plus d¨¦testable que ce libertinage d'esprit que la jeunesse ¨¦tale aujourd'hui. Vos paroles font fr¨¦mir. Y r¨¦pondrai-je par des preuves tir¨¦es des livres saints et des ¨¦crits des P¨¨res? Vous ferai-je entendre Dieu parlant aux patriarches et aux proph¨¨tes: _Si locutus est Abraham et semini ejus in saecula_? D¨¦roulerai-je ¨¤ vos yeux la tradition de l'¨¦glise? Invoquerai-je contre vous l'autorit¨¦ des deux Testaments? Vous confondrai-je avec les miracles du Christ et sa parole aussi miraculeuse que ses actes? Non! je ne prendrai point ces saintes armes; je craindrais trop de les profaner dans ce combat, qui n'est point solennel. L'¨¦glise nous avertit, dans sa prudence, qu'il ne faut point s'exposer ¨¤ ce que l'¨¦dification se tourne en scandale. C'est pourquoi je me tairai, monsieur, sur les v¨¦rit¨¦s dans lesquelles je fus nourri au pied des sanctuaires. Mais, sans faire violence ¨¤ la chaste modestie de mon ame et sans exposer aux profanations les sacr¨¦s myst¨¨res, je vous montrerai Dieu s'imposant ¨¤ la raison des hommes; je vous le montrerai dans la philosophie des pa?ens et jusque dans les propos des impies. Oui, monsieur, je vous ferai conna?tre que vous le confessez vous-m¨ºme malgr¨¦ vous, alors que vous pr¨¦tendez qu'il n'existe pas. Car vous m'accorderez bien que, s'il y a dans le monde un ordre, cet ordre est divin et coule de la source et fontaine de tout ordre. --Je vous l'accorde, r¨¦pondit M. d'Anquetil renvers¨¦ dans son fauteuil et caressant son mollet, qu'il avait beau. --Prenez-y donc garde, reprit mon bon ma?tre. Quand vous dites que Dieu n'existe pas, que faites-vous qu'encha?ner des pens¨¦es, ordonner des raisons et manifester en vous-m¨ºme le principe de toute pens¨¦e et de toute raison, qui est Dieu? Et peut-on seulement tenter d'¨¦tablir qu'il n'est pas, sans faire briller par le plus m¨¦chant raisonnement, qui est encore un raisonnement, quelque reste de l'harmonie qu'il a ¨¦tablie dans l'univers? --L'abb¨¦, r¨¦pondit M. d'Anquetil, vous ¨ºtes un plaisant sophiste. On sait aujourd'hui que le monde est l'ouvrage du seul hasard, et il ne faut plus parler de providence depuis que les physiciens ont vu dans la lune, au bout de leur lunette, des grenouilles ail¨¦es. --Eh bien, monsieur, r¨¦pliqua mon bon ma?tre, je ne suis pas fach¨¦ qu'il y ait dans la lune des grenouilles ail¨¦es; ces oiseaux mar¨¦cageux sont les tr¨¨s dignes habitants d'un monde qui n'a pas ¨¦t¨¦ sanctifi¨¦ par le sang de Notre-Seigneur J¨¦sus-Christ. Nous ne connaissons, j'en conviens, qu'une petite partie de l'univers, et il se peut, comme le dit M. d'Astarac, qui d'ailleurs est fou, que ce monde ne soit qu'une goutte de boue dans l'infinit¨¦ des mondes. Il se peut que l'astrologue Copernic n'ait pas tout ¨¤ fait r¨ºv¨¦ en enseignant que la terre n'est point math¨¦matiquement le centre de la cr¨¦ation. J'ai lu qu'un Italien du nom de Galil¨¦e, qui mourut mis¨¦rablement, pensa comme ce Copernic; et nous voyons aujourd'hui le petit M. de Fontenelle entrer dans ces raisons. Mais ce n'est l¨¤ qu'une vaine imagerie, propre seulement ¨¤ troubler les esprits faibles. Qu'importe que le monde physique soit plus grand ou plus petit, et d'une forme ou d'une autre? Il suffit qu'il ne puisse ¨ºtre consid¨¦r¨¦ que sous les caract¨¨res de l'intelligence et de la raison, pour que Dieu y soit manifeste. "Si les m¨¦ditations d'un sage peuvent vous ¨ºtre de quelque profit, monsieur, je vous apprendrai comment cette preuve de l'existence de Dieu, meilleure que la preuve de saint Anselme et tout ¨¤ fait ind¨¦pendante de celles qui r¨¦sultent de la R¨¦v¨¦lation, m'apparut soudainement dans toute sa clart¨¦. C'¨¦tait ¨¤ S¨¦ez, il y a vingt-cinq ans. J'¨¦tais biblioth¨¦caire de M. l'¨¦v¨ºque, et les fen¨ºtres de la galerie donnaient sur une cour o¨´ je voyais tous les matins une fille de cuisine r¨¦curer les casseroles de Monseigneur. Elle ¨¦tait jeune, grande et robuste. Un l¨¦ger duvet qui faisait une ombre sur ses l¨¨vres donnait ¨¤ son visage une grace irritante et fi¨¨re. Ses cheveux emm¨ºl¨¦s, sa maigre poitrine, ses longs bras nus ¨¦taient dignes d'Adonis autant que de Diane, et c'¨¦tait une beaut¨¦ gar?onni¨¨re. Je l'aimais pour cela; j'aimais ses mains fortes et rouges. Cette fille enfin m'inspirait une convoitise rude et brutale comme elle-m¨ºme. Vous n'ignorez pas combien de tels sentiments sont imp¨¦rieux. Je lui fis conna?tre les miens de ma fen¨ºtre, par un petit nombre de gestes et de paroles. Elle me fit conna?tre plus bri¨¨vement encore qu'elle correspondait ¨¤ mes sentiments, et me donna rendez-vous, pour la nuit prochaine, dans le grenier o¨´ elle couchait sur le foin, par l'effet des bont¨¦s de Monseigneur, dont elle lavait les ¨¦cuelles. J'attendis la nuit avec impatience. Quand elle vint enfin couvrir la terre, je pris une ¨¦chelle et montai dans le grenier o¨´ cette fille m'attendait. Ma premi¨¨re pens¨¦e fut de l'embrasser; la seconde, d'admirer cet encha?nement qui m'avait conduit dans ses bras. Car enfin, monsieur, un jeune eccl¨¦siastique, une fille de cuisine, une ¨¦chelle, une botte de foin! quelle suite, quelle ordonnance! quel concours d'harmonies pr¨¦¨¦tablies, quel encha?nement d'effets et de causes! quelle preuve de l'existence de Dieu! C'est ce dont je fus ¨¦trangement frapp¨¦, et je me r¨¦jouis de pouvoir ajouter cette d¨¦monstration profane aux raisons que fournit la th¨¦ologie et qui sont, d'ailleurs, amplement suffisantes. --L'abb¨¦, dit Catherine, ce qu'il y a de mauvais dans votre affaire, c'est que cette fille n'avait pas de poitrine. Une femme sans poitrine, c'est un lit sans oreillers. Mais ne savez-vous pas, d'Anquetil, ce qu'il convient de faire? --Oui, dit-il, c'est de jouer ¨¤ l'hombre, qui se joue ¨¤ trois. --Si vous voulez, reprit-elle. Mais je vous prie, mon ami, de faire apporter des pipes. Rien n'est plus agr¨¦able que de fumer une pipe de tabac en buvant du vin. Un laquais apporta des cartes et les pipes que nous allumames. La chambre fut bient?t remplie d'une ¨¦paisse fum¨¦e au milieu de laquelle notre h?te et M. l'abb¨¦ Coignard jouaient gravement au piquet. La chance favorisa mon bon ma?tre, jusqu'au moment o¨´ M. d'Anquetil, croyant le voir pour la troisi¨¨me fois marquer cinquante-cinq lorsqu'il n'avait que quarante, l'appela grec, vilain pipeur, chevalier de Transylvanie et lui jeta ¨¤ la t¨ºte une bouteille qui se brisa sur la table qu'elle inonda de vin. --Il faudra donc, monsieur, dit l'abb¨¦, que vous preniez la peine de faire d¨¦boucher une autre bouteille, car nous avons grand'soif. --Volontiers, dit M. d'Anquetil, mais sachez, l'abb¨¦, qu'un galant homme ne marque pas les points qu'il n'a pas et ne fait sauter la carte qu'au jeu du Roi, o¨´ se trouvent toutes sortes de personnes ¨¤ qui l'on ne doit rien. Partout ailleurs, c'est une vilenie. L'abb¨¦, voulez-vous donc qu'on vous prenne pour un aventurier? --Il est remarquable, dit mon bon ma?tre, qu'on blame au jeu de cartes ou de d¨¦s une pratique recommand¨¦e dans les arts de la guerre, de la politique et du n¨¦goce, o¨´ l'on s'honore de corriger les injures de la fortune. Ce n'est pas que je ne me pique de probit¨¦ aux cartes. J'y suis, Dieu merci, fort exact, et vous r¨ºviez, monsieur, quand vous avez cru voir que je marquais des points que je n'avais pas. S'il en ¨¦tait autrement, j'invoquerais l'exemple du bienheureux ¨¦v¨ºque de Gen¨¨ve, qui ne se faisait pas scrupule de tricher au jeu. Mais je ne puis me d¨¦fendre de faire r¨¦flexion que les hommes sont plus d¨¦licats au jeu que dans les affaires s¨¦rieuses et qu'ils mettent la probit¨¦ dans le trictrac o¨´ elle les g¨ºne m¨¦diocrement, et ne la mettent pas dans une bataille ou dans un trait¨¦ de paix, o¨´ elle serait importune. ¨¦lien, monsieur, a ¨¦crit en grec un livre des stratag¨¨mes, qui montre ¨¤ quel exc¨¨s la ruse est port¨¦e chez les grands capitaines. --L'abb¨¦, dit M. d'Anquetil, je n'ai pas lu votre ¨¦lien, et ne le lirai de ma vie. Mais j'ai fait la guerre comme tout bon gentilhomme. J'ai servi le Roi pendant dix-huit mois. C'est l'emploi le plus noble. Je vais vous dire en quoi il consiste exactement. C'est un secret que je puis bien vous confier, puisqu'il n'y a pour l'entendre ici que vous, des bouteilles, monsieur, que je vais tuer tout ¨¤ l'heure, et cette fille qui se d¨¦shabille. --Oui, dit Catherine, je me mets en chemise, parce que j'ai trop chaud. --Eh bien! reprit M. d'Anquetil, quoi que disent les gazettes, la guerre consiste uniquement ¨¤ voler des poules et des cochons aux vilains. Les soldats en campagne ne sont occup¨¦s que de ce soin. --Vous avez bien raison, dit mon bon ma?tre, et l'on disait jadis en Gaule que la bonne amie du soldat ¨¦tait madame la Picor¨¦e. Mais je vous prie de ne pas tuer Jacques Tournebroche, mon ¨¦l¨¨ve. --L'abb¨¦, r¨¦pondit M. d'Anquetil, l'honneur m'y oblige. --Ouf! dit Catherine, en arrangeant sur sa gorge la dentelle de sa chemise, je suis mieux comme cela. --Monsieur, poursuivit mon bon ma?tre, Jacques Tournebroche m'est fort utile pour une traduction de Zozime le Panopolitain que j'ai entreprise. Je vous serai infiniment oblig¨¦ de ne vous battre avec lui qu'apr¨¨s que ce grand ouvrage sera parachev¨¦. --Je me fiche de votre Zozime, r¨¦pondit M. d'Anquetil. Je m'en fiche, vous m'entendez, l'abb¨¦. Je m'en fiche comme le Roi de sa premi¨¨re ma?tresse. Et il chanta: Pour dresser un jeune courrier Et l'affermir sur l'¨¦trier Il lui fallait une routi¨¨re Laire lan laire. --Qu'est-ce que c'est que ce Zozime? --Zozime, monsieur, r¨¦pondit l'abb¨¦, Zozime de Panopolis, ¨¦tait un savant grec qui florissait ¨¤ Alexandrie au IIIe si¨¨cle de l'¨¨re chr¨¦tienne et qui composa des trait¨¦s sur l'art spagyrique. --Que voulez-vous que cela me fasse? r¨¦pondit M. d'Anquetil, et pourquoi le traduisez-vous? Battons le fer quand il est chaud, Dit-elle, en faisant sonner haut Le nom de sultane premi¨¨re, Laire lan laire. --Monsieur, dit mon bon ma?tre, je conviens qu'il n'y a point ¨¤ cela d'utilit¨¦ sensible, et que le train du monde n'en sera point chang¨¦. Mais en illustrant de notes et commentaires le trait¨¦ que ce Grec a compos¨¦ pour sa soeur Th¨¦os¨¦bie... Catherine interrompit le discours de mon bon ma?tre en chantant d'une voie aigu?: Je veux en d¨¦pit des jaloux Qu'on fasse duc mon ¨¦poux, Lasse de le voir secr¨¦taire. Laire lan laire. --... Je contribue, poursuivit mon bon ma?tre, au tr¨¦sor de connaissances amass¨¦ par de doctes hommes, et j'apporte ma pierre au monument de la v¨¦ritable histoire qui est celle des maximes et des opinions, plut?t que des guerres et des trait¨¦s. Car, monsieur, la noblesse de l'homme... Catherine reprit: Je sais bien qu'on murmurera, Que Paris nous chansonnera; Mais tant pis pour le sot vulgaire! Laire lan laire. Et mon bon ma?tre disait cependant: --... Est la pens¨¦e. Et ¨¤ cet ¨¦gard il n'est pas indiff¨¦rent de savoir quelle id¨¦e cet ¨¦gyptien se faisait de la nature des m¨¦taux et des qualit¨¦s de la mati¨¨re. M. l'abb¨¦ J¨¦r?me Coignard but un grand coup de vin pendant que Catherine chantait encore: Par l'¨¦p¨¦e ou par le fourreau Devenir duc est toujours beau, Il n'importe la mani¨¨re. Laire lan laire. --L'abb¨¦, dit M. d'Anquetil, vous ne buvez pas, et de plus vous d¨¦raisonnez. J'¨¦tais, en Italie, dans la guerre de succession, sous les ordres d'un brigadier qui traduisait Polybe. Mais c'¨¦tait un imb¨¦cile. Pourquoi traduire Zozime? --Si vous voulez tout savoir, dit mon bon ma?tre, j'y trouve quelque sensualit¨¦. --A la bonne heure! dit M. d'Anquetil, mais en quoi M. Tournebroche, qui en ce moment caresse ma ma?tresse, peut-il vous aider? --Par la connaissance du grec, dit mon bon ma?tre, que je lui ai donn¨¦e. M. d'Anquetil se tournant vers moi: --Quoi, monsieur, dit-il, vous savez le grec! Vous n'¨ºtes donc pas gentilhomme? --Monsieur, r¨¦pondis-je, mon p¨¨re est porte-banni¨¨re de la confr¨¦rie des r?tisseurs parisiens. --Il m'est donc impossible de vous tuer, me r¨¦pondit-il. Veuillez m'en excuser. Mais, l'abb¨¦, vous ne buvez pas. Vous me trompiez. Je vous croyais un bon biberon, et j'avais envie de vous prendre pour mon aum?nier quand j'aurai une maison. Cependant, M. l'abb¨¦ Coignard buvait ¨¤ m¨ºme la bouteille, et Catherine, pench¨¦e ¨¤ mon oreille, me disait: --Jacques, je sens que je n'aimerai jamais que vous. Ces paroles, venant d'une belle personne en chemise, me jet¨¨rent dans un trouble extr¨ºme. Catherine acheva de me griser en me faisant boire dans son verre, ce qui ne fut pas remarqu¨¦ dans la confusion d'un souper qui avait beaucoup ¨¦chauff¨¦ toutes les t¨ºtes. M. d'Anquetil, cassant contre la table le goulot d'un flacon, nous versa de nouvelles rasades, et, ¨¤ partir de ce moment, je ne me rendis pas un compte exact de ce qui se disait et faisait autour de moi. Je vis toutefois que Catherine ayant tra?treusement vers¨¦ un verre de vin dans le cou de son amant, entre la nuque et le col de l'habit, M. d'Anquetil riposta en r¨¦pandant deux ou trois bouteilles sur la demoiselle en chemise, qu'il changea de la sorte en une esp¨¨ce de figure mythologique, du genre humide des nymphes et des na?ades. Elle en pleurait de rage et se tordait dans des convulsions. A ce m¨ºme moment nous entend?mes des coups frapp¨¦s avec le marteau de la porte dans le silence de la nuit. Nous en demeurames soudain immobiles et muets comme des convives enchant¨¦s. Les coups redoubl¨¨rent bient?t de force et de fr¨¦quence. Et M. d'Anquetil rompit le premier le silence en se demandant tout haut, avec d'affreux jurements, quel pouvait bien ¨ºtre ce facheux. Mon bon ma?tre, ¨¤ qui les circonstances les plus communes inspiraient souvent d'admirables maximes, se leva et dit avec onction et gravit¨¦: --Qu'importe la main qui heurte si rudement l'huis pour un motif vulgaire et peut-¨ºtre ridicule! Ne cherchons pas ¨¤ la conna?tre, et tenons ces coups pour frapp¨¦s ¨¤ la porte de nos ames endurcies et corrompues. Disons-nous, ¨¤ chaque coup qui retent?t: Celui-ci est pour nous avertir de nous amender et de songer ¨¤ notre salut, que nous n¨¦gligeons dans les plaisirs; celui-ci est pour que nous m¨¦prisions les biens de ce monde; celui-ci est pour songer ¨¤ l'¨¦ternit¨¦. De la sorte, nous aurons tir¨¦ tout profit possible d'un ¨¦v¨¦nement d'ailleurs mince et frivole. --Vous ¨ºtes plaisant, l'abb¨¦, dit M. d'Anquetil; de la vigueur dont ils cognent, ils vont d¨¦foncer la porte. Et, dans le fait, le marteau faisait des roulements de tonnerre. --Ce sont des brigands, s'¨¦cria la fille mouill¨¦e. J¨¦sus! nous allons ¨ºtre massacr¨¦s; c'est notre punition pour avoir renvoy¨¦ le petit fr¨¨re. Je vous l'ai dit maintes fois, Anquetil, il arrive malheur aux maisons dont on chasse un capucin. --La b¨ºte! r¨¦pliqua d'Anquetil. Ce damn¨¦ frocard lui fait croire toutes les sottises qu'il veut. Des voleurs seraient plus polis, ou tout au moins plus discrets. C'est plut?t le guet. --Le guet! Mais c'est bien pis encore, dit Catherine. --Bah! dit M. d'Anquetil, nous le rosserons. Mon bon ma?tre mit une bouteille dans l'une de ses poches par pr¨¦caution et une autre bouteille dans l'autre poche, pour l'¨¦quilibre, comme dit le conte. Toute la maison tremblait sous les coups du frappeur furieux. M. d'Anquetil, en qui cet assaut r¨¦veillait les vertus militaires, s'¨¦cria: --Je vais reconna?tre l'ennemi. Il courut en tr¨¦buchant ¨¤ la fen¨ºtre o¨´ il avait nagu¨¨re soufflet¨¦ largement sa ma?tresse, et puis revint dans la salle ¨¤ manger en ¨¦clatant de rire. --Ah! ah! ah! s'¨¦cria-t-il, savez-vous qui frappe? C'est M. de la Gu¨¦ritaude en perruque ¨¤ marteau, avec deux grands laquais portant des torches ardentes. --Ce n'est pas possible, dit Catherine, il est en ce moment couch¨¦ avec sa vieille femme. --C'est donc, dit M. d'Anquetil, son fant?me tr¨¨s ressemblant. Encore faut il croire que ce fant?me a pris la perruque du partisan. Un spectre m¨ºme ne la saurait si bien imiter, tant elle est ridicule. --Dites-vous bien et ne vous moquez-vous pas? demanda Catherine. Est-ce vraiment M. de la Gu¨¦ritaude? --C'est lui-m¨ºme, Catherine, si j'en crois mes yeux. --Je suis perdue, s'¨¦cria la pauvre fille. Les femmes sont bien malheureuses! On ne les laisse jamais tranquilles. Que vais-je devenir? Ne voudriez-vous pas, messieurs, vous cacher dans diverses armoires? --Cela se pourrait faire, dit M. l'abb¨¦ Coignard; mais comment y renfermer avec nous ces bouteilles vides et pour la plupart ¨¦ventr¨¦es ou tout au moins ¨¦gueul¨¦es, les d¨¦bris de la dame-jeanne que monsieur m'a jet¨¦e ¨¤ la t¨ºte, cette nappe, ce pat¨¦, ces assiettes, ces flambeaux et la chemise de mademoiselle qui, par l'effet du vin dont elle est tremp¨¦e, ne forme plus qu'un voile transparent et rose autour de sa beaut¨¦? --Il est vrai que cet imb¨¦cile a mouill¨¦ ma chemise, dit Catherine, et que je m'enrhume. Mais il suffirait peut-¨ºtre de cacher M. d'Anquetil dans la chambre haute. Je ferai passer l'abb¨¦ pour mon oncle et monsieur Jacques pour mon fr¨¨re. --Non pas, dit M. d'Anquetil. Je vais moi-m¨ºme prier M. de la Gu¨¦ritaude de venir souper avec nous. Nous le pressames, mon bon ma?tre, Catherine et moi, de n'en rien faire, nous l'en suppliames, nous nous suspend?mes ¨¤ son cou. Ce fut en vain. Il saisit un flambeau et descendit les degr¨¦s. Nous le suiv?mes en tremblant. Il ouvrit la porte. M. de la Gu¨¦ritaude s'y trouvait, tel qu'il nous l'avait d¨¦crit, avec sa perruque, entre deux laquais arm¨¦s de torches. M. d'Anquetil le salua avec c¨¦r¨¦monie et lui dit: --Faites-nous la faveur de monter c¨¦ans, monsieur. Vous y trouverez des personnes aimables et singuli¨¨res: un Tournebroche ¨¤ qui mam'selle Catherine envoie des baisers par la fen¨ºtre et un abb¨¦ qui croit en Dieu. Et il s'inclina profond¨¦ment. M. de la Gu¨¦ritaude ¨¦tait une esp¨¨ce de grand homme sec, peu enclin ¨¤ go?ter la plaisanterie. Celle de M. d'Anquetil l'irrita fort, et sa col¨¨re s'¨¦chauffa par la vue de mon bon ma?tre, d¨¦boutonn¨¦, une bouteille ¨¤ la main et deux autres dans ses poches, et par l'aspect de Catherine, en chemise humide et collante. --Jeune homme, dit-il, avec une froide col¨¨re, ¨¤ M. d'Anquetil, j'ai l'honneur de conna?tre monsieur votre p¨¨re, avec qui je m'entretiendrai demain de la ville o¨´ le Roi vous enverra m¨¦diter la honte de vos d¨¦portements et de votre impertinence. Ce digne gentilhomme, ¨¤ qui j'ai pr¨ºt¨¦ de l'argent que je ne lui r¨¦clame pas, n'a rien ¨¤ me refuser. Et notre bien-aim¨¦ Prince, qui se trouve pr¨¦cis¨¦ment dans le m¨ºme cas que monsieur votre p¨¨re, a des bont¨¦s pour moi. C'est donc une affaire faite. J'en ai conclu, Dieu merci! de plus difficiles. Quant ¨¤ cette fille, puisqu'on d¨¦sesp¨¨re de la ramener au bien, j'en dirai, avant midi, deux mots ¨¤ M. le lieutenant de police, que je sais tout dispos¨¦ ¨¤ l'envoyer ¨¤ l'h?pital. Je n'ai pas autre chose ¨¤ vous dire. Cette maison est ¨¤ moi, je l'ai pay¨¦e, et je pr¨¦tends y entrer. Puis, se tournant vers ses laquais, et d¨¦signant du bout de sa canne mon bon ma?tre et moi: --Jetez, dit-il, ces deux ivrognes dehors. M. J¨¦r?me Coignard ¨¦tait commun¨¦ment d'une mansu¨¦tude exemplaire, et il avait coutume de dire qu'il devait cette douceur aux vicissitudes de la vie, la fortune l'ayant trait¨¦ ¨¤ la fa?on des cailloux que la mer polit en les roulant dans son flux et dans son reflux. Il supportait ais¨¦ment les injures, tant par esprit chr¨¦tien que par philosophie. Mais ce qui l'y aidait le plus, c'¨¦tait un grand m¨¦pris des hommes, dont il ne s'exceptait pas. Pourtant, cette fois, il perdit toute mesure et oublia toute prudence. --Tais-toi, vil publicain, s'¨¦cria-t-il, en agitant sa bouteille comme une massue. Si ces coquins osent m'approcher, je leur casse la t¨ºte, pour leur apprendre ¨¤ respecter mon habit, qui t¨¦moigne assez de mon sacr¨¦ caract¨¨re. A la lueur des flambeaux, luisant de sueur, rubicond, les yeux hors de la t¨ºte, l'habit ouvert et son gros ventre ¨¤ demi hors de sa culotte, mon bon ma?tre semblait un compagnon dont on ne vient pas ¨¤ bout facilement. Les coquins h¨¦sitaient. --Tirez, leur criait M. de la Gu¨¦ritaude, tirez, tirez ce sac ¨¤ vin! Voyez-vous pas qu'il n'y a qu'¨¤ le pousser au ruisseau, o¨´ il restera jusqu'¨¤ ce que les balayeurs le viennent jeter dans le tombereau aux ordures? Je le tirerais moi-m¨ºme, sans la crainte de souiller mes habits. Mon bon ma?tre ressentit vivement ces injures. --Odieux traitant, dit-il d'une voix digne de retentir dans les ¨¦glises, infame partisan, barbare maltotier, tu pr¨¦tends que cette maison est tienne? Pour qu'on te croie, pour qu'on sache qu'elle est ¨¤ toi, inscris donc sur la porte ce mot de l'¨¦vangile: Aceldama, qui veut dire: Prix du sang. Alors, nous inclinant, nous laisserons entrer le ma?tre en son logis. Larron, bandit, homicide, ¨¦cris avec le charbon que je te jetterai au nez, ¨¦cris de ta sale main, sur ce seuil, ton titre de propri¨¦t¨¦, ¨¦cris: Prix du sang de la veuve et de l'orphelin, prix du sang du juste, Aceldama. Sinon, reste dehors et laisse-nous c¨¦ans, homme de quantit¨¦. M. de la Gu¨¦ritaude qui n'avait, de sa vie, entendu rien de semblable, pensa qu'il avait affaire ¨¤ un fou, comme on pouvait le croire, et, plut?t pour se d¨¦fendre que pour attaquer, il leva sa grande canne. Mon bon ma?tre, hors de lui, lan?a sa bouteille ¨¤ la t¨ºte de M. le traitant, qui tomba de son long sur le pav¨¦ en criant: "Il m'a tu¨¦!" Et, comme il nageait dans le vin de la bouteille, il y avait apparence qu'il f?t assassin¨¦. Ses deux laquais se voulurent jeter sur le meurtrier, et l'un d'eux, qui ¨¦tait robuste, croyait d¨¦j¨¤ le saisir, quand M. l'abb¨¦ Coignard lui donna de la t¨ºte un si grand coup dans l'estomac que le dr?le alla rouler dans le ruisseau tout contre le financier. Il se releva pour son malheur et, s'armant d'une torche encore ardente, se jeta dans l'all¨¦e d'o¨´ lui venait son mal. Mon bon ma?tre n'y ¨¦tait plus: il avait enfil¨¦ la venelle. M. d'Anquetil y ¨¦tait encore avec Catherine, et ce fut lui qui re?ut la torche sur le front. Cette offense lui parut insupportable; il tira son ¨¦p¨¦e et l'enfon?a dans le ventre du malencontreux coquin, qui apprit ainsi, ¨¤ ses d¨¦pens, qu'il ne faut pas s'en prendre ¨¤ un gentilhomme. Cependant mon bon ma?tre n'avait point fait vingt pas dans la rue, quand le second laquais, grand diable aux jambes de faucheux, se mit ¨¤ courir apr¨¨s lui en criant ¨¤ la garde et en hurlant: "Arr¨ºtez-le!" Il le gagna de vitesse et nous v?mes qu'¨¤ l'angle de la rue Saint-Guillaume, il ¨¦tendait d¨¦j¨¤ le bras pour le saisir par le collet. Mais mon bon ma?tre, qui savait plus d'un tour, vira brusquement et, passant ¨¤ c?t¨¦ de son homme, l'envoya, d'un croc-en-jambe, contre une borne o¨´ il se fendit la t¨ºte. Cela se fit tandis que nous accourions, M. d'Anquetil et moi, au secours de M. l'abb¨¦ Coignard, qu'il convenait de ne point abandonner en ce danger pressant. --L'abb¨¦, dit M. d'Anquetil, donnez-moi la main: vous ¨ºtes un brave homme. --Je crois, en effet, dit mon bon ma?tre, que j'ai ¨¦t¨¦ quelque peu homicide. Mais je ne suis pas assez d¨¦natur¨¦ pour en tirer gloire. Il me suffit qu'on ne m'en fasse pas un trop v¨¦h¨¦ment reproche. Ces violences ne sont point dans mes usages, et, tel que vous me voyez, monsieur, j'¨¦tais mieux fait pour enseigner les belles-lettres dans la chaire d'un coll¨¨ge, que pour me battre avec des laquais, au coin d'une borne. --Oh! reprit M. d'Anquetil, ce n'est pas le pire de votre affaire. Mais je crois que vous avez assomm¨¦ un fermier g¨¦n¨¦ral. --Est-il bien vrai? demanda l'abb¨¦. --Aussi vrai que j'ai pouss¨¦ mon ¨¦p¨¦e dans quelque tripe de cette canaille. --En ces conjonctures, dit l'abb¨¦, il conviendrait premi¨¨rement de demander pardon ¨¤ Dieu, envers qui seul nous sommes comptables du sang r¨¦pandu, secondement de hater le pas jusqu'¨¤ la prochaine fontaine o¨´ nous nous laverons. Car il me semble que je saigne du nez. --Vous avez raison, l'abb¨¦, dit M. d'Anquetil, car le dr?le qui maintenant cr¨¨ve entr'ouvert dans le ruisseau m'a fendu le front. Quelle impertinence! --Pardonnez-lui, dit l'abb¨¦, pour qu'il vous soit pardonn¨¦. A l'endroit o¨´ la rue du Bac se perd dans les champs, nous trouvames ¨¤ propos, le long d'un mur d'h?pital, un petit Triton de bronze qui lan?ait un jet d'eau dans une cuve de pierre. Nous nous y arr¨ºtames pour nous y laver et pour boire. Car nous avions la gorge s¨¨che. --Qu'avons-nous fait, dit mon ma?tre, et comment suis-je sorti de mon naturel, qui est pacifique? Il est bien vrai qu'il ne faut pas juger les hommes sur leurs actes, qui d¨¦pendent des circonstances, mais plut?t, ¨¤ l'exemple de Dieu, notre p¨¨re, sur leurs pens¨¦es secr¨¨tes et profondes intentions. --Et Catherine, demandai-je, qu'est-elle devenue dans cette horrible aventure? --Je l'ai laiss¨¦e, me r¨¦pondit M. d'Anquetil, soufflant dans la bouche de son financier pour le ranimer. Mais elle aura beau souffler, je connais la Gu¨¦ritaude. Il est sans piti¨¦. Il l'enverra ¨¤ l'h?pital et peut-¨ºtre ¨¤ l'Am¨¦rique. J'en suis fach¨¦ pour elle. C'¨¦tait une jolie fille. Je ne l'aimais pas; mais elle ¨¦tait folle de moi. Et, chose extraordinaire, me voil¨¤ sans ma?tresse. --Ne vous en inqui¨¦tez pas, dit mon bon ma?tre. Vous en trouverez une autre qui ne sera point diff¨¦rente de celle-l¨¤, ou du moins ne le sera pas essentiellement. Et il me semble bien que ce que vous cherchez dans une femme est commun ¨¤ toutes. --Il est clair, dit M. d'Anquetil, que nous sommes en danger, moi d'¨ºtre mis ¨¤ la Bastille, et vous, l'abb¨¦, d'¨ºtre pendu avec Tournebroche, votre ¨¦l¨¨ve, qui pourtant n'a tu¨¦ personne. --Il n'est que trop vrai, r¨¦pondit mon bon ma?tre. Il faut songer ¨¤ notre s?ret¨¦. Peut-¨ºtre sera-t-il n¨¦cessaire de quitter Paris o¨´ l'on ne manquera pas de nous rechercher, et m¨ºme de fuir en Hollande. H¨¦las! je pr¨¦vois que j'y ¨¦crirai des libelles pour les filles de th¨¦atre, de cette m¨ºme main qui illustrait de notes tr¨¨s amples les trait¨¦s alchimiques de Zozime le Panopolitain. --¨¦coutez-moi, l'abb¨¦, dit M. d'Anquetil, j'ai un ami qui nous cachera dans sa terre tout le temps qu'il faudra. Il habite, ¨¤ quatre lieues de Lyon, une campagne horrible et sauvage, o¨´ l'on ne voit que des peupliers, de l'herbe et des bois. C'est l¨¤ qu'il faut aller. Nous y attendrons que l'orage passe. Nous chasserons. Mais il faut trouver au plus vite une chaise de poste, ou, pour mieux dire, une berline. --Pour cela, monsieur, dit l'abb¨¦, j'ai votre affaire. L'h?tel du Cheval-Rouge, au rond-point des Berg¨¨res, vous fournira de bons chevaux et toutes sortes de voitures. J'en ai connu l'h?te au temps o¨´ j'¨¦tais secr¨¦taire de madame de Saint-Ernest. Il ¨¦tait enclin ¨¤ obliger les gens de qualit¨¦; je crois bien qu'il est mort, mais il doit avoir un fils tout semblable ¨¤ lui. Avez-vous de l'argent? --J'en ai sur moi une assez grosse somme, dit M. d'Anquetil. C'est ce dont je me r¨¦jouis; car je ne puis songer ¨¤ rentrer chez moi, o¨´ les exempts ne manqueront pas de me chercher pour me conduire au Chatelet. J'ai oubli¨¦ mes gens dans la maison de Catherine, et Dieu sait ce qu'ils y sont devenus; mais je m'en soucie peu. Je les battais et ne les payais pas, et pourtant, je ne suis pas s?r de leur fid¨¦lit¨¦. A quoi se fier? Allons tout de suite au rond-point des Berg¨¨res. --Monsieur, dit l'abb¨¦, je vais vous faire une proposition, souhaitant qu'elle vous soit agr¨¦able. Nous logeons, Tournebroche et moi, ¨¤ la Croix-des-Sablons, dans un alchimique et d¨¦labr¨¦ chateau, o¨´ il vous sera facile de passer une douzaine d'heures sans ¨ºtre vu. Nous allons vous y conduire et nous y attendrons que notre voiture soit pr¨ºte. Il y a cela de bon que les Sablons sont peu distants du rond-point des Berg¨¨res. M. d'Anquetil ne trouva rien ¨¤ contredire ¨¤ ces arrangements et nous r¨¦sol?mes, devant le petit Triton, qui soufflait de l'eau dans ses grosses joues, d'aller d'abord ¨¤ la Croix-des-Sablons et de prendre ensuite, ¨¤ l'h?tel du Cheval-Rouge, une berline pour nous conduire ¨¤ Lyon. --Je vous confierai, messieurs, dit mon bon ma?tre, que des trois bouteilles que je pris soin d'emporter, l'une se brisa malheureusement sur la t¨ºte de M. de la Gu¨¦ritaude, l'autre se cassa dans ma poche pendant ma fuite. Elles sont toutes deux regrettables. La troisi¨¨me fut pr¨¦serv¨¦e contre toute esp¨¦rance; la voici! Et la tirant de dessous son habit, il la posa sur la marge de la fontaine. --Voil¨¤ qui va bien, dit M. d'Anquetil. Vous avez du vin; j'ai des d¨¦s et des cartes dans ma poche. Nous pouvons jouer. --Il est vrai, dit mon bon ma?tre, que c'est un grand divertissement. Un jeu de cartes, monsieur, est un livre d'aventures de l'esp¨¨ce qu'on nomme romans, et il a sur les autres livres de ce genre cet avantage singulier qu'on le fait en m¨ºme temps qu'on le lit, et qu'il n'est pas besoin d'avoir de l'esprit pour le faire ni de savoir ses lettres pour le lire. C'est un ouvrage merveilleux encore en ce qu'il offre un sens r¨¦gulier et nouveau chaque fois qu'on en a brouill¨¦ les pages. Il est d'un tel artifice qu'on ne saurait assez l'admirer, car, de principes math¨¦matiques, il tire mille et mille combinaisons curieuses et tant de rapports singuliers, qu'on a pu croire, faussement ¨¤ la v¨¦rit¨¦, qu'on y d¨¦couvrait les secrets des coeurs, le myst¨¨re des destin¨¦es et les arcanes de l'avenir. Ce que j'en dis s'applique surtout au tarot des Boh¨¦miens, qui est le plus excellent des jeux, mais peut s'¨¦tendre au jeu de piquet. Il faut rapporter l'invention des cartes aux anciens et, pour ma part, bien que, pour tout dire, je ne connaisse aucun texte qui m'y autorise positivement, je les crois d'origine chald¨¦enne. Mais, sous sa forme pr¨¦sente, le jeu de piquet ne remonte pas au del¨¤ du roi Charles septi¨¨me, s'il est vrai, comme il est dit dans une savante dissertation, qu'il me souvient d'avoir lue ¨¤ S¨¦ez, que la dame de coeur repr¨¦sente de fa?on embl¨¦matique la belle Agn¨¨s Sorel et que la dame de pique n'est autre, sous le nom de Pallas, que celle Jeanne Dulys, aussi nomm¨¦e Jeanne Darc, qui r¨¦tablit par sa vaillance les affaires de la monarchie, et puis fut bouillie ¨¤ Rouen par les Anglais, dans une chaudi¨¨re qu'on montre pour deux liards et que j'ai vue en passant par cette ville. Certains historiens pr¨¦tendent toutefois que cette pucelle fut br?l¨¦e vive sur un beau b?cher. On lit, dans Nicole Gilles et dans Pasquier, que sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparurent. Ce n'est pas Dieu, assur¨¦ment, qui les lui envoya; car il n'est point une personne un peu docte et d'une pi¨¦t¨¦ solide qui ne sache que cette Marguerite et cette Catherine furent invent¨¦es par ces moines byzantins dont les imaginations abondantes et barbares ont tout barbouill¨¦ le martyrologe. Il y a une ridicule impi¨¦t¨¦ ¨¤ pr¨¦tendre que Dieu fit para?tre ¨¤ cette Jeanne Dulys des saintes qui n'ont jamais exist¨¦. Pourtant, de vieux chroniqueurs n'ont point craint de le donner ¨¤ entendre. Que n'ont-ils dit que Dieu envoya encore ¨¤ cette pucelle Yseult la blonde, M¨¦lusine, Berthe au Grand-pied et toutes les h¨¦ro?nes des romans de chevalerie, dont l'existence n'est pas plus fabuleuse que celle de la vierge Catherine et de la vierge Marguerite? M. de Valois, au si¨¨cle dernier, s'¨¦levait avec raison contre ces fables grossi¨¨res qui sont aussi oppos¨¦es ¨¤ la religion que l'erreur est contraire ¨¤ la v¨¦rit¨¦. Il serait ¨¤ souhaiter qu'un religieux instruit dans l'histoire f?t la distinction des saints v¨¦ritables, qu'il convient de v¨¦n¨¦rer, et des saints tels que Marguerite, Luce ou Lucie, Eustache, qui sont imaginaires, et m¨ºme saint Georges, sur qui j'ai des doutes. "Si je puis un jour me retirer dans quelque belle abbaye, orn¨¦e d'une riche biblioth¨¨que, je consacrerai ¨¤ cette tache les restes d'une vie ¨¤ demi ¨¦puis¨¦e dans d'effroyables temp¨ºtes et de fr¨¦quents naufrages. J'aspire au port et j'ai le d¨¦sir et le go?t du chaste repos qui convient ¨¤ mon age et ¨¤ mon ¨¦tat. Pendant que M. l'abb¨¦ Coignard tenait ces propos m¨¦morables, M. d'Anquetil, sans l'entendre, assis sur le bord de la vasque, battait les cartes, et jurait comme un diable qu'on n'y voyait goutte pour faire une partie de piquet. --Vous avez raison, monsieur, dit mon bon ma?tre; on n'y voit pas bien clair, et j'en ¨¦prouve quelque d¨¦plaisir, moins par la consid¨¦ration des cartes, dont je me passe facilement, que pour l'envie que j'ai de lire quelques pages des Consolations de Bo¨¨ce, dont je porte toujours un exemplaire de petit format dans la poche de mon habit, afin de l'avoir sans cesse sous la main, pour l'ouvrir au moment o¨´ je tombe dans l'infortune, comme il m'arrive aujourd'hui. Car c'est une disgrace cruelle, monsieur, pour un homme de mon ¨¦tat, que d'¨ºtre homicide et menac¨¦ d'¨ºtre mis dans les prisons eccl¨¦siastiques. Je sens qu'une seule page de ce livre admirable affermirait mon coeur qui s'ab?me ¨¤ la seule id¨¦e de l'official. En pronon?ant ces mots, il se laissa choir sur l'autre bord de la vasque et si profond¨¦ment, qu'il trempait dans l'eau par tout le beau milieu de son corps. Mais il n'en prenait aucun souci et ne semblait point m¨ºme s'en apercevoir; tirant de sa poche son Bo¨¨ce, qui y ¨¦tait r¨¦ellement, et chaussant ses lunettes, dont il ne restait plus qu'un verre, lequel ¨¦tait fendu en trois endroits, il se mit ¨¤ chercher dans le petit livre la page la mieux appropri¨¦e ¨¤ sa situation. Il l'e?t trouv¨¦e sans doute, et il y e?t puis¨¦ des forces nouvelles, si le mauvais ¨¦tat de ses besicles, les larmes qui lui montaient aux yeux et la faible clart¨¦ qui tombait du ciel lui eussent permis de la chercher. Mais il dut bient?t confesser qu'il n'y voyait goutte, et il s'en prit ¨¤ la lune qui lui montrait sa corne aigu? au bord d'un nuage. Il l'interpella vivement et l'accabla d'invectives: --Astre obsc¨¨ne, polisson et libidineux, lui dit-il, tu n'es jamais las d'¨¦clairer les turpitudes des hommes, et tu envies un rayon de ta lumi¨¨re ¨¤ qui cherche des maximes vertueuses! --Aussi bien, l'abb¨¦, dit M. d'Anquetil, puisque cette catin de lune nous donne assez de clart¨¦ pour nous conduire par les rues, et non pas pour faire un piquet, allons tout de suite ¨¤ ce chateau que vous m'avez dit et o¨´ il faut que j'entre sans ¨ºtre vu. Le conseil ¨¦tait bon et, apr¨¨s avoir bu ¨¤ m¨ºme le goulot tout le vin de la bouteille, nous pr?mes tous trois le chemin de la Croix-des-Sablons. Je marchais en avant avec M. d'Anquetil. Mon bon ma?tre, ralenti par toute l'eau que sa culotte avait bue, nous suivait pleurant, g¨¦missant et d¨¦gouttant. Le petit jour piquait d¨¦j¨¤ nos yeux fatigu¨¦s, quand nous arrivames ¨¤ la porte verte du parc des Sablons. Il ne nous fut point n¨¦cessaire de soulever le heurtoir. Depuis quelque temps, le ma?tre du logis nous avait remis les clefs de son domaine. Il fut convenu que mon bon ma?tre s'avancerait prudemment avec d'Anquetil dans l'ombre de l'all¨¦e et que je resterais un peu en arri¨¨re pour observer, s'il en ¨¦tait besoin, le fid¨¨le Criton et les galopins de cuisine, qui pouvaient voir l'intrus. Cet arrangement, qui n'avait rien que de raisonnable, me devait co?ter de longs ennuis. Car, au moment o¨´ les deux compagnons avaient d¨¦j¨¤ mont¨¦ l'escalier et gagn¨¦, sans ¨ºtre vus, ma propre chambre, dans laquelle nous avions d¨¦cid¨¦ de cacher M. d'Anquetil jusqu'au moment de fuir en poste, je gravissais ¨¤ peine le second ¨¦tage, o¨´ je rencontrai pr¨¦cis¨¦ment M. d'Astarac en robe de damas rouge et tenant ¨¤ la main un flambeau d'argent. Il me mit, ¨¤ son habitude, la main sur l'¨¦paule. --Eh bien! mon fils, me dit-il, n'¨ºtes-vous pas bien heureux d'avoir rompu tout commerce avec les femmes et, de la sorte, ¨¦chapp¨¦ ¨¤ tous les dangers des mauvaises compagnies? Vous n'avez pas ¨¤ craindre, parmi les filles augustes de l'air, ces querelles, ces rixes, ces sc¨¨nes injurieuses et violentes, qui ¨¦clatent commun¨¦ment chez les cr¨¦atures de mauvaise vie. Dans votre solitude, que charment les f¨¦es, vous go?tez une paix d¨¦licieuse. Je crus d'abord qu'il se moquait. Mais je reconnus bient?t, ¨¤ son air, qu'il n'y songeait point. --Je vous rencontre ¨¤ propos, mon fils, ajouta-t-il, et je vous serai reconnaissant d'entrer un moment avec moi dans mon atelier. Je l'y suivis. Il ouvrit avec une clef longue pour le moins d'une aune la porte de cette maudite chambre d'o¨´ j'avais vu, nagu¨¨re, sortir des lueurs infernales. Et quand nous f?mes entr¨¦s l'un et l'autre dans le laboratoire, il me pria de nourrir le feu qui languissait. Je jetai quelques morceaux de bois dans le fourneau, o¨´ cuisait je ne sais quoi, qui r¨¦pandait une odeur suffocante. Pendant que, remuant coupelles et matras, il faisait sa noire cuisine, je demeurais sur un banc o¨´ je m'¨¦tais laiss¨¦ choir, et je fermais malgr¨¦ moi les yeux. Il me for?a ¨¤ les rouvrir pour admirer un vaisseau de terre verte, coiff¨¦ d'un chapiteau de verre, qu'il tenait ¨¤ la main. --Mon fils, me dit-il, il faut que vous sachiez que cet appareil sublimatoire a nom aludel. Il renferme une liqueur, qu'il convient de regarder avec attention, car je vous r¨¦v¨¨le que cette liqueur n'est autre que le mercure des philosophes. Ne croyez pas qu'elle doive garder toujours cette teinte sombre. Avant qu'il soit peu de temps, elle deviendra blanche et, dans cet ¨¦tat, elle changera les m¨¦taux en argent. Puis, par mon art et industrie, elle tournera au rouge et acquerra la vertu de transmuer l'argent en or. Il serait sans doute avantageux pour vous qu'enferm¨¦ dans cet atelier, vous n'en bougiez point avant que ces sublimes op¨¦rations ne soient de point en point accomplies, ce qui ne peut tarder plus de deux ou trois mois. Mais ce serait peut-¨ºtre imposer une trop p¨¦nible contrainte ¨¤ votre jeunesse. Contentez-vous, pour cette fois, d'observer les pr¨¦ludes de l'oeuvre, en mettant, s'il vous pla?t, force bois dans le fourneau. Ayant ainsi parl¨¦, il s'ab?ma de nouveau dans ses fioles et dans ses cornues. Cependant je songeais ¨¤ la triste position o¨´ m'avaient mis ma mauvaise fortune et mon imprudence. --H¨¦las! me disais-je en jetant des b?ches au four, ¨¤ ce moment m¨ºme, les sergents nous recherchent, mon bon ma?tre et moi; il nous faudra peut-¨ºtre aller en prison et s?rement quitter ce chateau, o¨´ j'avais, ¨¤ d¨¦faut d'argent, la table et un ¨¦tat honorable. Je n'oserai jamais plus repara?tre devant M. d'Astarac, qui croit que j'ai pass¨¦ la nuit dans les silencieuses volupt¨¦s de la magie, comme il e?t mieux valu que je fisse. H¨¦las! je ne reverrai plus la ni¨¨ce de Mosa?de, mademoiselle Jahel, qui me r¨¦veillait si agr¨¦ablement la nuit dans ma chambre. Et, sans doute, elle m'oubliera. Elle en aimera, peut-¨ºtre, un autre ¨¤ qui elle fera les m¨ºmes caresses qu'¨¤ moi. La seule id¨¦e de cette infid¨¦lit¨¦ m'est intol¨¦rable. Mais, du train dont va le monde, je vois qu'il faut s'attendre ¨¤ tout. --Mon fils, me dit M. d'Astarac, vous ne donnez point assez de nourriture ¨¤ l'athanor. Je vois que vous n'¨ºtes pas encore suffisamment p¨¦n¨¦tr¨¦ de l'excellence du feu, dont la vertu est capable de m?rir ce mercure et d'en faire le fruit merveilleux qu'il me sera bient?t donn¨¦ de cueillir. Encore du bois! Le feu, mon fils, est l'¨¦l¨¦ment sup¨¦rieur; je vous l'ai assez dit, et je vais vous en faire para?tre un exemple. Par un jour tr¨¨s froid de l'hiver dernier, ¨¦tant all¨¦ visiter Mosa?de en son pavillon, je le trouvai assis, les pieds sur une chaufferette, et j'observai que les parcelles subtiles du feu qui s'¨¦chappaient du r¨¦chaud ¨¦taient assez puissantes pour gonfler et soulever la houppelande de ce sage; d'o¨´ je conclus que, si ce feu avait ¨¦t¨¦ plus ardent, Mosa?de se serait ¨¦lev¨¦ sans faute dans les airs comme il est digne, en effet, d'y monter, et que, s'il ¨¦tait possible d'enfermer dans quelque vaisseau une assez grande quantit¨¦ de ces parcelles de feu, nous pourrions, par ce moyen, naviguer sur les nu¨¦es aussi facilement que nous le faisons sur la mer, et visiter les Salamandres dans leurs demeures ¨¦th¨¦r¨¦es. C'est ¨¤ quoi je songerai plus tard ¨¤ loisir. Et je ne d¨¦sesp¨¨re point de fabriquer un de ces vaisseaux de feu. Mais revenons ¨¤ l'oeuvre et mettez du bois dans le fourneau. Il me tint quelque temps encore dans cette chambre embras¨¦e, d'o¨´ je songeais ¨¤ m'¨¦chapper au plus vite pour tacher de rejoindre Jahel, ¨¤ qui j'avais hate d'apprendre mes malheurs. Enfin, il sortit de l'atelier et je pensai ¨ºtre libre. Mais il trompa encore cette esp¨¦rance. --Le temps, me dit-il, est ce matin assez doux, encore qu'un peu couvert. Ne vous plairait-il point de faire avec moi une promenade dans le parc, avant de reprendre cette version de Zozime le Panopolitain, qui vous fera grand honneur, ¨¤ vous et ¨¤ votre ma?tre, si vous l'achevez tous deux comme vous l'avez commenc¨¦e? Je le suivis ¨¤ regret dans le parc o¨´ il me parla en ces termes: --Je ne suis pas fach¨¦, mon fils, de me trouver seul avec vous, pour vous pr¨¦munir, tandis qu'il en est temps encore, contre un grand danger qui pourrait vous menacer un jour; et je me reproche m¨ºme de n'avoir pas song¨¦ ¨¤ vous en avertir plus t?t, car ce que j'ai ¨¤ vous communiquer est d'une extr¨ºme cons¨¦quence. En parlant de la sorte, il me conduisit dans la grande all¨¦e qui descend aux marais de la Seine et d'o¨´ l'on voit Rueil et le Mont-Val¨¦rien avec son calvaire. C'¨¦tait son chemin coutumier. Aussi bien cette all¨¦e ¨¦tait-elle praticable, malgr¨¦ quelques troncs d'arbres couch¨¦s en travers. --Il importe, poursuivit-il, de vous faire entendre ¨¤ quoi vous vous exposeriez en trahissant votre Salamandre. Je ne vous interroge point sur votre commerce avec cette personne surhumaine que j'ai ¨¦t¨¦ assez heureux pour vous faire conna?tre. Vous ¨¦prouvez vous-m¨ºme, autant qu'il m'a paru, une certaine r¨¦pugnance ¨¤ en disserter. Et, peut-¨ºtre, ¨ºtes-vous louable en cela. Si les Salamandres n'ont point sur la discr¨¦tion de leurs amants les m¨ºmes id¨¦es que les femmes de la cour et de la ville, il n'en est pas moins vrai que le propre des belles amours est d'¨ºtre ineffables et que c'est profaner un grand sentiment que de le r¨¦pandre au dehors. "Mais votre Salamandre (dont il me serait facile de savoir le nom, si j'en avais l'indiscr¨¨te curiosit¨¦) ne vous a peut-¨ºtre point renseign¨¦ sur une de ses passions les plus vives, qui est la jalousie. Ce caract¨¨re est commun ¨¤ toutes ses pareilles. Sachez-le bien, mon fils: les Salamandres ne se laissent pas trahir impun¨¦ment. Elles tirent du parjure une vengeance terrible. Le divin Paracelse en rapporte un exemple qui suffira sans doute ¨¤ vous inspirer une crainte salutaire. C'est pourquoi je veux vous le faire conna?tre. "Il y avait dans la ville allemande de Staufen un philosophe spagyrique qui avait, comme vous, commerce avec une Salamandre. Il fut assez d¨¦prav¨¦ pour la tromper ignominieusement avec une femme, jolie ¨¤ la v¨¦rit¨¦, mais non plus belle qu'une femme peut l'¨ºtre. Un soir, comme il soupait avec sa nouvelle ma?tresse et quelques amis, les convives virent briller au-dessus de leur t¨ºte une cuisse d'une forme merveilleuse. La Salamandre la montrait pour qu'on sent?t bien qu'elle ne m¨¦ritait pas le tort que lui faisait son amant. Apr¨¨s quoi la c¨¦leste indign¨¦e frappa l'infid¨¨le d'apoplexie. Le vulgaire, qui est fait pour ¨ºtre abus¨¦, crut cette mort naturelle; mais les initi¨¦s surent de quelle main le coup ¨¦tait parti. Je vous devais, mon fils, cet avis et cet exemple. Ils m'¨¦taient moins utiles que M. d'Astarac ne le pensait. En les entendant, je nourrissais d'autres sujets d'alarmes. Sans doute, mon visage trahissait mon inqui¨¦tude, car le grand cabbaliste, ayant tourn¨¦ sa vue sur moi, me demanda si je ne craignais point qu'un engagement, gard¨¦ sous des peines si s¨¦v¨¨res, ne f?t importun ¨¤ ma jeunesse. --Je puis vous rassurer ¨¤ cet ¨¦gard, ajouta-t-il. La jalousie des Salamandres n'est excit¨¦e que si on les met en rivalit¨¦ avec des femmes, et c'est, ¨¤ vrai dire, du ressentiment, de l'indignation, du d¨¦go?t, plus que de la jalousie v¨¦ritable. Les Salamandres ont l'ame trop noble et l'intelligence trop subtile pour ¨ºtre envieuses l'une de l'autre et c¨¦der ¨¤ un sentiment qui tient de la barbarie o¨´ l'humanit¨¦ est encore ¨¤ demi plong¨¦e. Au contraire, elles se font une joie de partager avec leurs compagnes les d¨¦lices qu'elles go?tent au c?t¨¦ d'un sage, et se plaisent ¨¤ amener ¨¤ leur amant leurs soeurs les plus belles. Vous ¨¦prouverez bient?t qu'effectivement elles poussent la politesse au point que je dis, et il ne se passera pas un an, ni m¨ºme six mois avant que votre chambre soit le rendez-vous de cinq ou six filles du jour, qui d¨¦lieront devant vous ¨¤ l'envi leurs ceintures ¨¦tincelantes. Ne craignez pas, mon fils, de r¨¦pondre ¨¤ leurs caresses. Votre amie n'en prendra point d'ombrage. Et comment s'en offenserait-elle, puisqu'elle est sage? A votre tour, ne vous irritez pas mal ¨¤ propos si votre Salamandre vous quitte un moment pour visiter un autre philosophe. Consid¨¦rez que cette fi¨¨re jalousie, que les hommes apportent dans l'union des sexes, est un sentiment sauvage, fond¨¦ sur l'illusion la plus ridicule. Il repose sur l'id¨¦e qu'on a une femme ¨¤ soi quand elle s'est donn¨¦e, ce qui est un pur jeu de mots. En me tenant ce discours, M. d'Astarac s'¨¦tait engag¨¦ dans le sentier des Mandragores o¨´ d¨¦j¨¤ nous apercevions entre les feuilles le pavillon de Mosa?de, quand une voix ¨¦pouvantable nous d¨¦chira les oreilles et me fit battre le coeur. Elle roulait des sons rauques accompagn¨¦s de grincements aigus et l'on s'apercevait en approchant, que ces sons ¨¦taient modul¨¦s et que chaque phrase se terminait par une sorte de m¨¦lop¨¦e tr¨¨s faible, qu'on ne pouvait ou?r sans frissonner. Apr¨¨s avoir fait quelques pas, nous p?mes, en tendant l'oreille, saisir le sens de ces paroles ¨¦tranges. La voix disait: --Entends la mal¨¦diction dont ¨¦lis¨¦e maudit les enfants insolents et joyeux. ¨¦coute l'anath¨¨me dont Barack frappa M¨¦ros. "Je te condamne au nom d'Archithariel, qui est aussi nomm¨¦ le seigneur des batailles, et qui tient l'¨¦p¨¦e lumineuse. Je te voue ¨¤ ta perte, au nom de Sardaliphon, qui pr¨¦sente ¨¤ son ma?tre les fleurs agr¨¦ables et les guirlandes m¨¦ritoires, offertes par les enfants d'Isra?l. "Sois maudit, chien! et sois anath¨¨me, pourceau! En regardant d'o¨´ venait la voix, nous v?mes Mosa?de au seuil de sa maison, debout, les bras lev¨¦s, les mains en forme de griffes avec des ongles crochus que la lumi¨¨re du soleil faisait para?tre tout enflamm¨¦s. Coiff¨¦ de sa tiare sordide, envelopp¨¦ de sa robe ¨¦clatante qui laissait voir en s'ouvrant de maigres cuisses arqu¨¦es dans une culotte en lambeaux, il semblait quelque mage mendiant, ¨¦ternel et tr¨¨s vieux. Ses yeux luisaient. Il disait: --Sois maudit, au nom des Globes; sois maudit, au nom des Roues; sois maudit, au nom des B¨ºtes myst¨¦rieuses qu'Ez¨¦chiel a vues. Et il ¨¦tendit devant lui ses longs bras arm¨¦s de griffes en r¨¦p¨¦tant: --Au nom des Globes, au nom des Roues, au nom des B¨ºtes myst¨¦rieuses, descends parmi ceux qui ne sont plus. Nous f?mes quelque pas dans la futaie pour voir l'objet sur lequel Mosa?de ¨¦tendait ses bras et sa col¨¨re, et ma surprise fut grande de d¨¦couvrir M. J¨¦r?me Coignard, accroch¨¦ par un pan de son habit ¨¤ un buisson d'¨¦pine. Le d¨¦sordre de la nuit paraissait sur toute sa personne; son collet et ses chausses d¨¦chir¨¦s, ses bas souill¨¦s de boue, sa chemise ouverte, rappelaient pitoyablement nos communes m¨¦saventures, et, qui pis est, l'enflure de son nez gatait cet air noble et riant qui jamais ne quittait son visage. Je courus ¨¤ lui et le tirai si heureusement des ¨¦pines, qu'il n'y laissa qu'un morceau de sa culotte. Et Mosa?de, n'ayant plus rien ¨¤ maudire, rentra dans sa maison. Comme il n'¨¦tait chauss¨¦ que de savates, je remarquai alors qu'il avait la jambe plant¨¦e au milieu du pied en sorte que le talon ¨¦tait presque aussi saillant par derri¨¨re que le cou-de-pied par devant. Cette disposition rendait tr¨¨s disgracieuse sa d¨¦marche, qui e?t ¨¦t¨¦ noble sans cela. --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit mon bon ma?tre en soupirant, il faut que ce juif soit Isaac Laquedem en personne, pour blasph¨¦mer ainsi dans toutes les langues. Il m'a vou¨¦ ¨¤ une mort prochaine et violente avec une grande abondance d'images et il m'a appel¨¦ cochon dans quatorze idiomes distincts, si j'ai bien compt¨¦. Je le croirais l'Ant¨¦christ, s'il ne lui manquait plusieurs des signes auxquels cet ennemi de Dieu se doit reconna?tre. Dans tous les cas, c'est un vilain juif, et jamais la roue ne s'appliqua en signe d'infamie sur l'habit d'un si enrag¨¦ m¨¦cr¨¦ant. Pour sa part, il m¨¦rite non point seulement la roue qu'on attachait jadis ¨¤ la casaque des juifs, mais celle o¨´ l'on attache les sc¨¦l¨¦rats. Et mon bon ma?tre, fort irrit¨¦ ¨¤ son tour, montrait le poing ¨¤ Mosa?de disparu et l'accusait de crucifier les enfants et de d¨¦vorer la chair des nouveau-n¨¦s. M. d'Astarac s'approcha de lui et lui toucha la poitrine avec le rubis qu'il portait au doigt. --Il est utile, dit ce grand cabbaliste, de conna?tre les propri¨¦t¨¦s des pierres. Le rubis apaise les ressentiments et vous verrez bient?t M. l'abb¨¦ Coignard rentrer dans sa douceur naturelle. Mon bon ma?tre souriait d¨¦j¨¤, moins par la vertu de la pierre, que par l'effet d'une philosophie qui ¨¦levait cet homme admirable au-dessus des passions humaines. Car, je dois le dire au moment m¨ºme o¨´ mon r¨¦cit s'obscurcit et s'attriste, M. J¨¦r?me Coignard m'a donn¨¦ des exemples de sagesse dans les circonstances o¨´ il est le plus rare d'en rencontrer. Nous lui demandames le sujet de cette querelle. Mais je compris au vague de ses r¨¦ponses embarrass¨¦es qu'il n'avait pas envie de satisfaire notre curiosit¨¦. Je soup?onnai tout d'abord que Jahel y ¨¦tait m¨ºl¨¦e de quelque mani¨¨re, sur cet indice que nous entendions le grincement de la voix de Mosa?de m¨ºl¨¦ ¨¤ celui des serrures et tous les ¨¦clats d'une dispute, dans le pavillon, entre l'oncle et la ni¨¨ce. M'¨¦tant efforc¨¦ une fois encore de tirer de mon bon ma?tre quelque ¨¦claircissement: --La haine des chr¨¦tiens, nous dit-il, est enracin¨¦e au coeur des juifs, et ce Mosa?de en est un ex¨¦crable exemple. J'ai cru discerner dans ces glapissements horribles quelques parties des impr¨¦cations que la synagogue vomit au si¨¨cle dernier sur un petit juif de Hollande nomm¨¦ Baruch ou B¨¦n¨¦dict, et plus connu sous le nom de Spinoza, pour avoir form¨¦ une philosophie qui a ¨¦t¨¦ parfaitement r¨¦fut¨¦e, presque ¨¤ sa naissance, par d'excellents th¨¦ologiens. Mais ce vieux Mardoch¨¦e y a ajout¨¦, ce me semble, beaucoup d'impr¨¦cations plus horribles encore, et je confesse en avoir ressenti quelque trouble. Je m¨¦ditais d'¨¦chapper par la fuite ¨¤ ce torrent d'injures quand, pour mon malheur, je m'embarrassai dans ces ¨¦pines et y fus si bien pris par divers endroits de mon v¨ºtement et de ma peau, que je pensai y laisser l'un et l'autre et que j'y serais encore, en de cuisantes douleurs, si Tournebroche, mon ¨¦l¨¨ve, ne m'en avait tir¨¦. --Les ¨¦pines ne sont rien, dit M. d'Astarac. Mais je crains, monsieur l'abb¨¦, que vous n'ayez march¨¦ sur la mandragore. --Pour cela, dit l'abb¨¦, c'est bien le moindre de mes soucis. --Vous avez tort, reprit M. d'Astarac avec vivacit¨¦. Il suffit de poser le pied sur une mandragore pour ¨ºtre envelopp¨¦ dans un crime d'amour et y p¨¦rir mis¨¦rablement. --Ah! monsieur, dit mon bon ma?tre, voil¨¤ bien des p¨¦rils, et je vois qu'il fallait vivre ¨¦troitement enferm¨¦ dans les murailles ¨¦loquentes de l'Astaracienne, qui est la reine des biblioth¨¨ques. Pour l'avoir quitt¨¦e un moment, j'ai re?u ¨¤ la t¨ºte les B¨ºtes d'¨¦z¨¦chiel, sans compter le reste. --Ne me donnerez-vous point des nouvelles de Zozime le Panopolitain? demanda M. d'Astarac. --Il va, r¨¦pondit mon bon ma?tre, il va son train, encore qu'un peu languissant pour l'heure! --Songez, monsieur l'abb¨¦, dit le cabbaliste, que la possession des plus grands secrets est attach¨¦e ¨¤ la connaissance de ces textes anciens. --J'y songe, monsieur, avec sollicitude, dit l'abb¨¦. Et M. d'Astarac, sur cette assurance, nous laissant au pied du Faune qui jouait de la fl?te sans souci de sa t¨ºte tomb¨¦e dans l'herbe, s'¨¦lan?a sous les arbres ¨¤ l'appel des Salamandres. Mon bon ma?tre me prit le bras de l'air de quelqu'un qui enfin peut parler librement: --Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, je ne dois pas vous celer qu'une rencontre assez ¨¦trange eut lieu ce matin dans les combles du chateau, tandis que vous ¨¦tiez retenu au premier ¨¦tage par cet enrag¨¦ souffleur. Car j'ai bien entendu qu'il vous pria d'assister un moment ¨¤ sa cuisine, qui est moins bien odorante et chr¨¦tienne que celle de ma?tre L¨¦onard, votre p¨¨re. H¨¦las! quand reverrai-je la r?tisserie de la reine P¨¦dauque et la librairie de M. Blaizot, ¨¤ l'Image Sainte-Catherine, o¨´ j'avais tant de plaisir ¨¤ feuilleter les livres nouvellement arriv¨¦s d'Amsterdam et de La Haye! --H¨¦las! m'¨¦criai-je, les larmes aux yeux, quand les reverrai-je moi-m¨ºme? Quand reverrai-je la rue Saint-Jacques, o¨´ je suis n¨¦, et mes chers parents, ¨¤ qui la nouvelle de nos malheurs causera de cuisants chagrins? Mais daignez vous expliquer, mon bon ma?tre, sur cette rencontre assez ¨¦trange, que vous dites qui eut lieu ce matin, et sur les ¨¦v¨¦nements de la pr¨¦sente journ¨¦e. M. J¨¦r?me Coignard consentit ¨¤ me donner tous les ¨¦claircissements que je souhaitais. Il le fit en ces termes: --Sachez donc, mon fils, que j'atteignis sans encombre le plus haut ¨¦tage du chateau avec ce M. d'Anquetil, que j'aime assez, encore que rude et sans lettres. Il n'a dans l'esprit ni belles connaissances ni profondes curiosit¨¦s. Mais la vivacit¨¦ de la jeunesse brille agr¨¦ablement en lui et l'ardeur de son sang se r¨¦pand en amusantes saillies. Il conna?t le monde comme il conna?t les femmes, parce qu'il est dessus, et sans aucune philosophie. C'est une grande ing¨¦nuit¨¦ ¨¤ lui de se dire ath¨¦e. Son impi¨¦t¨¦ est sans malice, et vous verrez qu'elle dispara?tra d'elle-m¨ºme quand tombera l'ardeur de ses sens. Dieu n'a dans cette ame d'autre ennemi que les chevaux, les cartes et les femmes. Dans l'esprit d'un vrai libertin, d'un M. Bayle, par exemple, la v¨¦rit¨¦ rencontre des adversaires plus redoutables et plus malins. Mais, je vois, mon fils, que je vous fais un portrait ou caract¨¨re, et que c'est un simple r¨¦cit que vous attendez de moi. "Je vais vous satisfaire. Ayant donc atteint le plus haut ¨¦tage du chateau avec M. d'Anquetil, je fis entrer ce jeune gentilhomme dans votre chambre et je le priai, selon la promesse que nous lui f?mes, vous et moi, devant la fontaine au Triton, d'user de cette chambre comme si elle ¨¦tait sienne. Il le fit volontiers, se d¨¦shabilla et, ne gardant que ses bottes, se mit dans votre lit, dont il ferma les rideaux pour n'¨ºtre pas importun¨¦ par la pointe aigre du jour, et ne tarda pas ¨¤ s'y endormir. "Pour moi, mon fils, rentr¨¦ dans ma chambre, bien qu'accabl¨¦ de fatigue, je ne voulus go?ter aucun repos avant d'avoir cherch¨¦ dans le livre de Bo¨¨ce un endroit appropri¨¦ ¨¤ mon ¨¦tat. Je n'en trouvai aucun qui s'y ajustat parfaitement. Et ce grand Bo¨¨ce, en effet, n'eut pas lieu de m¨¦diter sur la disgrace d'avoir cass¨¦ la t¨ºte d'un fermier g¨¦n¨¦ral avec une bouteille de sa propre cave. Mais je recueillis ?¨¤ et l¨¤, dans son admirable trait¨¦, des maximes qui ne laissaient pas de s'appliquer aux conjonctures pr¨¦sentes. En suite de quoi, enfon?ant mon bonnet sur mes yeux et recommandant mon ame ¨¤ Dieu, je m'endormis assez tranquillement. Apr¨¨s un temps qui me sembla bref, sans que j'eusse les moyens de le mesurer, car nos actions, mon fils, sont la seule mesure du temps, qui est, pour ainsi dire, suspendu pour nous dans le sommeil, je me sentis tir¨¦ par le bras et j'entendis une voix qui me criait aux oreilles: "Eh! l'abb¨¦, eh! l'abb¨¦, r¨¦veillez-vous donc!" Je crus que c'¨¦tait l'exempt qui venait me prendre pour me conduire ¨¤ l'official et je d¨¦lib¨¦rai en moi-m¨ºme s'il ¨¦tait exp¨¦dient de lui casser la t¨ºte avec mon chandelier. Il est malheureusement trop vrai, mon fils, qu'une fois sorti du chemin de douceur et d'¨¦quit¨¦ o¨´ le sage marche d'un pied ferme et prudent, l'on se voit contraint de soutenir la violence par la violence et la cruaut¨¦ par la cruaut¨¦, en sorte que la cons¨¦quence d'une premi¨¨re faute est d'en produire de nouvelles. C'est ce qu'il faut avoir pr¨¦sent ¨¤ l'esprit pour entendre la vie des empereurs romains, que M. Crevier a rapport¨¦e avec exactitude. Ces princes n'¨¦taient pas n¨¦s plus mauvais que les autres hommes. Ca?us, surnomm¨¦ Caligula, ne manquait ni d'esprit naturel, ni de jugement, et il ¨¦tait capable d'amiti¨¦. N¨¦ron avait un go?t inn¨¦ pour la vertu, et son temp¨¦rament le portait vers tout ce qui est grand et sublime. Une premi¨¨re faute les jeta l'un et l'autre dans la voie sc¨¦l¨¦rate qu'ils ont suivie jusqu'¨¤ leur fin mis¨¦rable. C'est ce qui appara?t dans le livre de M. Crevier. J'ai connu cet habile homme alors qu'il enseignait les belles-lettres au coll¨¨ge de Beauvais, comme je les enseignerais aujourd'hui, si ma vie n'avait pas ¨¦t¨¦ travers¨¦e par mille obstacles et si la facilit¨¦ naturelle de mon ame ne m'avait pas induit en diverses emb?ches o¨´ je tombai. M. Crevier, mon fils, ¨¦tait de moeurs pures; il professait une morale s¨¦v¨¨re, et je l'ou?s dire un jour qu'une femme qui a trahi la foi conjugale est capable des plus grands crimes, tels que le meurtre et l'incendie. Je vous rapporte cette maxime pour vous donner l'id¨¦e de la sainte aust¨¦rit¨¦ de ce pr¨ºtre. Mais je vois que je m'¨¦gare et j'ai hate de reprendre mon r¨¦cit au point o¨´ je l'ai laiss¨¦. Je croyais donc que l'exempt levait la main sur moi et je me voyais d¨¦j¨¤ dans les prisons de l'archev¨ºque, quand je reconnus le visage et la voix de M. d'Anquetil. "L'abb¨¦, me dit ce jeune gentilhomme, il vient de m'arriver, dans la chambre du Tournebroche, une aventure singuli¨¨re. Une femme est entr¨¦e dans cette chambre pendant mon sommeil, s'est coul¨¦e dans mon lit et m'a r¨¦veill¨¦ sous une pluie de caresses, de noms tendres, de suaves murmures et d'ardents baisers. J'¨¦cartai les rideaux pour distinguer la figure de ma fortune. Je vis qu'elle ¨¦tait brune, l'oeil ardent, et la plus belle du monde. Mais tout aussit?t elle poussa un grand cri et s'enfuit, irrit¨¦e, non pas toutefois si vite que je n'aie pu la rejoindre et la ressaisir dans le corridor o¨´ je la tins ¨¦troitement embrass¨¦e. Elle commen?a par se d¨¦battre et par me griffer le visage; quand je fus griff¨¦ suffisamment pour la satisfaction de son honneur, nous commen?ames ¨¤ nous expliquer. Elle apprit avec plaisir que j'¨¦tais gentilhomme et non des plus pauvres. Je cessai bient?t de lui ¨ºtre odieux, et elle commen?ait de me vouloir du bien, quand un marmiton qui traversait le corridor la fit fuir sans retour. "Autant que je puis croire, ajouta M. d'Anquetil, cette adorable fille venait pour un autre que pour moi; elle s'est tromp¨¦e de porte, et sa surprise a caus¨¦ son effroi. Mais je l'ai bien rassur¨¦e et, sans ce marmiton, je la gagnais tout ¨¤ fait ¨¤ mon amiti¨¦.--Je le confirmai dans cette supposition. Nous cherchames pour qui cette belle personne pouvait bien venir et nous tombames d'accord que c'¨¦tait, comme je vous l'ai d¨¦j¨¤ dit, Tournebroche, pour ce vieux fou d'Astarac, qui l'accointe dans une chambre voisine de la v?tre et, peut-¨ºtre, ¨¤ votre insu, dans votre propre chambre. Ne le pensez-vous point? --Rien n'est plus probable, r¨¦pondis-je. --Il n'en faut point douter, reprit mon bon ma?tre. Ce sorcier se moque de nous avec ses Salamandres. Et la v¨¦rit¨¦ est qu'il caresse cette jolie fille. C'est un imposteur. Je priai mon bon ma?tre de poursuivre son r¨¦cit. Il le fit volontiers. --J'abr¨¨ge, mon fils, dit-il, le discours que me tint M. d'Anquetil. Il est d'un esprit vulgaire et bas de r¨¦citer amplement les petites circonstances. Nous devons, au contraire, nous efforcer de les renfermer en peu de mots, tendre ¨¤ la concision et garder pour les instructions et exhortations morales l'abondance entra?nante des paroles, qu'il convient alors de pr¨¦cipiter comme la neige qui descend des montagnes. Je vous aurai donc instruit suffisamment des propos de M. d'Anquetil quand je vous aurai dit qu'il m'assura trouver ¨¤ cette jeune fille une beaut¨¦, un charme, un agr¨¦ment extraordinaires. Il termina son discours en me demandant si je savais son nom et qui elle ¨¦tait. Au portrait que vous m'en faites, r¨¦pondis-je, je la reconnais pour la ni¨¨ce du rabbin Mosa?de, Jahel, de son nom, qu'il m'arriva d'embrasser une nuit dans ce m¨ºme escalier, avec cette diff¨¦rence que c'¨¦tait entre le deuxi¨¨me ¨¦tage et le premier. "J'esp¨¨re, r¨¦pliqua M. d'Anquetil, qu'il y a d'autres diff¨¦rences, car, pour ma part, je la serrai de pr¨¨s. Je suis fach¨¦ aussi de ce que vous me dites qu'elle est juive. Et, sans croire en Dieu, il y a en moi un certain sentiment qui la pr¨¦f¨¦rerait chr¨¦tienne. Mais conna?t-on jamais sa naissance? Qui sait si ce n'est pas un enfant vol¨¦? Les juifs et les boh¨¦miens en d¨¦robent tous les jours. Et puis on ne se dit pas assez que la sainte Vierge ¨¦tait juive. Juive ou non, elle me pla?t, je la veux et je l'aurai." Ainsi parla ce jeune insens¨¦. Mais souffrez, mon fils, que je m'asseye sur ce banc moussu, car les travaux de cette nuit, mes combats, ma fuite, m'ont rompu les jambes. Il s'assit et tira de sa poche sa tabati¨¨re vide, qu'il contempla tristement. Je m'assis pr¨¨s de lui, dans un ¨¦tat o¨´ il y avait de l'agitation et de l'abattement. Ce r¨¦cit me donnait un vif chagrin. Je maudissais le sort qui avait mis un brutal ¨¤ ma place, dans le moment m¨ºme o¨´ ma ch¨¨re ma?tresse venait m'y trouver avec tous les signes de la plus ardente tendresse, sans savoir que cependant je fourrais des b?ches dans le po¨ºle de l'alchimiste. L'inconstance trop probable de Jahel me d¨¦chirait le coeur, et j'eusse souhait¨¦ que du moins mon bon ma?tre e?t observ¨¦ plus de discr¨¦tion devant mon rival. J'osai lui reprocher respectueusement d'avoir livr¨¦ le nom de Jahel. --Monsieur, lui dis-je, n'y avait-il pas quelque imprudence ¨¤ fournir de tels indices ¨¤ un seigneur si luxurieux et si violent? Mon bon ma?tre ne parut point m'entendre. --Ma tabati¨¨re, dit-il, s'est malheureusement ouverte cette nuit, pendant la rixe, et le tabac qu'elle contenait ne forme plus, m¨ºl¨¦ au vin dans ma poche, qu'une pate d¨¦go?tante. Je n'ose demander ¨¤ Criton de m'en raper quelques feuilles, tant le visage de ce serviteur et juge para?t s¨¦v¨¨re et froid. Je souffre d'autant plus de ne pouvoir priser, que le nez me d¨¦mange vivement ¨¤ la suite du choc que j'y re?us cette nuit, et vous me voyez tout importun¨¦ par cet indiscret solliciteur ¨¤ qui je n'ai rien ¨¤ donner. Il faut supporter cette petite disgrace d'une ame ¨¦gale, en attendant que M. d'Anquetil me donne quelques grains de sa bo?te. Et, pour revenir, mon fils, ¨¤ ce jeune gentilhomme, il me dit express¨¦ment: "J'aime cette fille. Sachez, l'abb¨¦, que je l'emm¨¨ne en poste avec nous. Duss¨¦-je rester ici huit jours, un mois, six mois et plus, je ne pars point sans elle." Je lui repr¨¦sentai les dangers que le moindre retard apportait. Mais il me r¨¦pondit que ces dangers le touchaient d'autant moins qu'ils ¨¦taient grands pour nous et petits pour lui. "Vous, l'abb¨¦, me dit-il, vous ¨ºtes dans le cas d'¨ºtre pendu avec le Tournebroche; quant ¨¤ moi, je risque seulement d'aller ¨¤ la Bastille, o¨´ j'aurai des cartes et des filles, et d'o¨´ ma famille me tirera bient?t, car mon p¨¨re int¨¦ressera ¨¤ mon sort quelque duchesse ou quelque danseuse, et, bien que ma m¨¨re soit devenue d¨¦vote, elle saura se rappeler, en ma faveur, au souvenir de deux ou trois princes du sang. Aussi est-ce une chose assur¨¦e: je pars avec Jahel, ou je ne pars pas du tout. Vous ¨ºtes libre, l'abb¨¦, de louer une chaise de poste avec le Tournebroche." "Le cruel savait assez, mon fils, que nous n'en avions pas les moyens. J'essayai de le faire revenir sur sa d¨¦termination. Je fus pressant, onctueux et m¨ºme par¨¦n¨¦tique. Ce fut en pure perte, et j'y d¨¦pensai vainement une ¨¦loquence qui, dans la chaire d'une bonne ¨¦glise paroissiale, m'e?t valu de l'honneur et de l'argent. H¨¦las! il est dit, mon fils, qu'aucune de mes actions ne portera de fruits savoureux sur cette terre, et c'est pour moi que l'Eccl¨¦siaste a ¨¦crit: _Quid habet am plius homo de universo labore suo, quo laborat sub sole?_ Loin de le rendre plus raisonnable, mes discours fortifiaient ce jeune seigneur dans son obstination, et je ne vous celerai pas, mon fils, qu'il me marqua qu'il comptait absolument sur moi pour le succ¨¨s de ses d¨¦sirs, et qu'il me pressa d'aller trouver Jahel afin de la r¨¦soudre ¨¤ un enl¨¨vement par la promesse d'un trousseau en toile de Hollande, de vaisselle, de bijoux et d'une bonne rente. --Oh! monsieur, m'¨¦criai-je, ce monsieur d'Anquetil est d'une rare insolence. Que croyez-vous que Jahel r¨¦ponde ¨¤ ces propositions, quand elle les conna?tra? --Mon fils, me r¨¦pondit-il, elle les conna?t ¨¤ cette heure, et je crois qu'elle les agr¨¦era. --Dans ce cas, repris-je vivement, il faut avertir Mosa?de. --Mosa?de, r¨¦pondit mon bon ma?tre, n'est que trop averti. Vous avez entendu tant?t, proche le pavillon, les derniers ¨¦clats de sa col¨¨re. --Quoi? monsieur, dis-je avec sensibilit¨¦, vous avez averti ce juif du d¨¦shonneur qui allait atteindre sa famille! C'est bien ¨¤ vous! Souffrez que je vous embrasse. Mais alors, le courroux de Mosa?de, dont nous f?mes t¨¦moins, mena?ait M. d'Anquetil, et non pas vous? --Mon fils, reprit l'abb¨¦ avec un air de noblesse et d'honn¨ºtet¨¦, une naturelle indulgence pour les faiblesses humaines, une obligeante douceur, l'imprudente bont¨¦ d'un coeur trop facile, portent souvent les hommes ¨¤ des d¨¦marches inconsid¨¦r¨¦es et les exposent ¨¤ la s¨¦v¨¦rit¨¦ des vains jugements du monde. Je ne vous cacherai pas, Tournebroche, que, c¨¦dant aux instantes pri¨¨res de ce jeune gentilhomme, je promis obligeamment d'aller trouver Jahel de sa part et de ne rien n¨¦gliger pour la disposer ¨¤ un enl¨¨vement. --H¨¦las! m'¨¦criai-je, et vous accompl?tes, monsieur, cette facheuse promesse. Je ne puis vous dire ¨¤ quel point cette action me blesse et m'afflige. --Tournebroche, me r¨¦pondit s¨¦v¨¨rement mon bon ma?tre, vous parlez comme un pharisien. Un docteur aussi aimable qu'aust¨¨re a dit: "Tournez les yeux sur vous-m¨ºme, et gardez-vous de juger les actions d'autrui. En jugeant les autres, on travaille en vain; souvent on se trompe, et on p¨¨che facilement, au lieu qu'en s'examinant et se jugeant soi-m¨ºme, on s'occupe toujours avec fruit." Il est ¨¦crit: "Vous ne craindrez point le jugement des hommes", et l'ap?tre saint Paul a dit: "Je ne me soucie point d'¨ºtre jug¨¦ au tribunal des hommes." Et, si je conf¨¨re ainsi les plus beaux textes de morale, c'est pour vous instruire, Tournebroche, et vous ramener ¨¤ l'humble et douce modestie qui vous sied, et non point pour me faire innocent, quand la multitude de mes iniquit¨¦s me p¨¨se et m'accable. Il est difficile de ne point glisser dans le p¨¦ch¨¦ et convenable de ne point tomber dans le d¨¦sespoir ¨¤ chaque pas qu'on fait sur cette terre o¨´ tout participe en m¨ºme temps de la mal¨¦diction originelle et de la r¨¦demption op¨¦r¨¦e par le sang du fils de Dieu. Je ne veux point colorer mes fautes et je vous avoue que l'ambassade ¨¤ laquelle je m'employai sur la pri¨¨re de M. d'Anquetil proc¨¨de de la chute d'Eve et qu'elle en est, pour ainsi dire, une des innombrables cons¨¦quences, au rebours du sentiment humble et douloureux que j'en con?ois ¨¤ pr¨¦sent, qui est puis¨¦ dans le d¨¦sir et l'espoir de mon salut ¨¦ternel. Car il faut vous repr¨¦senter les hommes balanc¨¦s entre la damnation et la r¨¦demption, et vous dire que je me tiens pr¨¦cis¨¦ment ¨¤ cette heure au bon bout de l'escarpolette, apr¨¨s m'¨ºtre trouv¨¦ ce matin au mauvais. Je vous confesse donc qu'ayant parcouru le chemin des Mandragores, d'o¨´ l'on d¨¦couvre le pavillon de Mosa?de, je m'y tins cach¨¦ derri¨¨re un buisson d'¨¦pines, attendant que Jahel par?t ¨¤ sa fen¨ºtre. Elle s'y montra bient?t, mon fils. Je me d¨¦couvris alors et lui fis signe de descendre. Elle vint me joindre derri¨¨re le buisson dans le moment o¨´ elle crut tromper la vigilance de son vieux gardien. L¨¤, je l'instruisis ¨¤ voix basse des aventures de la nuit, qu'elle ignorait encore; je lui fis part des desseins form¨¦s sur elle par l'imp¨¦tueux gentilhomme, je lui repr¨¦sentai qu'il importait ¨¤ son int¨¦r¨ºt autant qu'¨¤ mon propre salut et au v?tre, Tournebroche, qu'elle assurat notre fuite par son d¨¦part. Je fis briller ¨¤ ses yeux les promesses de M. d'Anquetil. "Si vous consentez ¨¤ le suivre ce soir, lui dis-je, vous aurez une bonne rente sur l'H?tel de Ville, un trousseau plus riche que celui d'une fille d'Op¨¦ra ou d'une abbesse de Panth¨¦mont et une belle vaisselle d'argent.--Il me prend pour une cr¨¦ature, dit-elle, et c'est un insolent.--Il vous aime, r¨¦pondis-je. Voudriez-vous donc ¨ºtre v¨¦n¨¦r¨¦e?--Il me faut, reprit-elle, le pot ¨¤ oille, et qu'il soit bien lourd. Vous a-t-il parl¨¦ du pot ¨¤ oille? Allez, monsieur l'abb¨¦, et dites-lui... --Que lui dirai-je?--Que je suis une honn¨ºte fille.--Et quoi encore?--Qu'il est bien audacieux!--Est-ce l¨¤ tout? Jahel, songez ¨¤ nous sauver!--Dites-lui encore que je ne consens ¨¤ partir que moyennant un billet en bonne forme qu'il me signera ce soir au d¨¦part.--Il vous le signera. Tenez cela pour fait.--Non, l'abb¨¦, rien n'est fait s'il ne s'engage ¨¤ me donner des le?ons de M. Couperin. Je veux apprendre la musique." "Nous en ¨¦tions ¨¤ cet article de notre conf¨¦rence, quand, par malheur, le vieillard Mosa?de nous surprit, et, sans entendre nos propos, il en devina l'esprit. Car il commen?a de m'appeler suborneur et de ma charger d'invectives. Jahel s'alla cacher dans sa chambre, et je demeurai seul expos¨¦ aux fureurs de ce d¨¦icide, dans l'¨¦tat o¨´ vous me v?tes, et d'o¨´ vous me tirates, mon fils. A la v¨¦rit¨¦, l'affaire ¨¦tait, autant dire, conclue, l'enl¨¨vement consenti, notre fuite assur¨¦e. Les Roues et les B¨ºtes d'Ez¨¦chiel ne pr¨¦vaudront pas contre le pot ¨¤ oille. Je crains seulement que ce vieux Mardoch¨¦e n'ait enferm¨¦ sa ni¨¨ce ¨¤ triple serrure. --En effet, r¨¦pondis-je sans pouvoir d¨¦guiser ma satisfaction, j'entendis un grand bruit de clefs et de verrous, dans le moment o¨´ je vous tirai du milieu des ¨¦pines. Mais est-il bien vrai que Jahel ait si vite agr¨¦¨¦ des propositions qui n'¨¦taient pas bien honn¨ºtes et qu'il d?t vous co?ter de lui transmettre? J'en suis confondu. Dites-moi encore, mon bon ma?tre, ne vous a-t-elle pas parl¨¦ de moi, n'a-t-elle pas prononc¨¦ mon nom dans un soupir, ou autrement? --Non, mon fils, r¨¦pondit M. l'abb¨¦ Coignard, elle ne l'a pas prononc¨¦, du moins d'une fa?on perceptible. Je n'ai pas ou? non plus qu'elle ait murmur¨¦ celui de M. d'Astarac, son amant, qu'elle devait avoir plus pr¨¦sent que le v?tre. Mais ne soyez pas surpris qu'elle oublie son alchimiste. Il ne suffit pas de poss¨¦der une femme pour imprimer dans son ame une marque profonde et durable. Les ames sont presque imp¨¦n¨¦trables les unes aux autres, et c'est ce qui vous montre le n¨¦ant cruel de l'amour. Le sage doit se dire: Je ne suis rien dans ce rien qui est la cr¨¦ature. Esp¨¦rer qu'on laissera un souvenir au coeur d'une femme, c'est vouloir fixer l'empreinte d'un anneau sur la face d'une eau courante. Aussi gardons-nous de vouloir nous ¨¦tablir dans ce qui passe, et attachons-nous ¨¤ ce qui ne meurt pas. --Enfin, r¨¦pondis-je, cette Jahel est sous de bons verrous, et l'on peut se fier ¨¤ la vigilance de son gardien. --Mon fils, reprit mon bon ma?tre, c'est ce soir qu'elle doit nous rejoindre au Cheval-Rouge. L'ombre est propice aux ¨¦vasions, rapts, d¨¦marches furtives et actions clandestines. Il faut nous en reposer sur la ruse de cette fille. Quant ¨¤ vous, ayez soin de vous trouver sur le rond-point des Berg¨¨res, entre chien et loup. Vous savez que M. d'Anquetil n'est pas patient et qu'il serait homme ¨¤ partir sans vous. Comme il me donnait cet avis, la cloche sonna le d¨¦jeuner. --N'avez-vous point, me dit-il, une aiguille et du fil; mes v¨ºtements sont d¨¦chir¨¦s en plusieurs endroits et je voudrais, avant de para?tre ¨¤ table, les r¨¦tablir, par plusieurs reprises, dans leur ancienne d¨¦cence. Ma culotte surtout me donne de l'inqui¨¦tude. Elle est ¨¤ ce point ruin¨¦e que, si je n'y porte un prompt secours, je sens que c'en est fait d'elle. Je pris donc, ¨¤ la table du cabbaliste, ma place accoutum¨¦e, avec cette id¨¦e affligeante, que je m'y asseyais pour la derni¨¨re fois. J'avais l'ame noire de la trahison de Jahel. H¨¦las! me disais-je, mon voeu le plus ardent ¨¦tait de fuir avec elle. Il n'y avait point d'apparence qu'il f?t exauc¨¦. Il l'est pourtant, et de la plus cruelle mani¨¨re. Et j'admirais cette fois encore la sagesse de mon bien-aim¨¦ ma?tre qui, un jour que je souhaitais trop vivement le bon succ¨¨s de quelque affaire, me r¨¦pondit par cette parole de la _Bible_: Et tribuit eis petitionem eorum. Mes chagrins et mes inqui¨¦tudes m'?taient tout app¨¦tit, et je ne touchais aux mets que du bout des l¨¨vres. Cependant, mon bon ma?tre avait gard¨¦ la grace inalt¨¦rable de son ame. Il abondait en aimables discours, et l'on e?t dit un de ces sages que le _T¨¦l¨¦maque_ nous montre conversant sous les ombrages des Champs-Elys¨¦es, plut?t qu'un homme poursuivi comme meurtrier et r¨¦duit ¨¤ une vie errante et mis¨¦rable. M. d'Astarac, s'imaginant que j'avais pass¨¦ la nuit ¨¤ la r?tisserie, me demanda avec obligeance des nouvelles de mes bons parents, et, comme il ne pouvait s'abstraire un moment de ses visions, il ajouta: --Quand je vous parle de ce r?tisseur comme de votre p¨¨re, il est bien entendu que je m'exprime selon le monde et non point selon la nature. Car rien ne prouve, mon fils, que vous ne soyez engendr¨¦ par un Sylphe. C'est m¨ºme ce que je croirai de pr¨¦f¨¦rence, pour peu que votre g¨¦nie, encore tendre, croisse en force et en beaut¨¦. --Oh! ne parlez point ainsi, monsieur, r¨¦pliqua mon bon ma?tre en souriant; vous l'obligerez ¨¤ cacher son esprit pour ne pas nuire au bon renom de sa m¨¨re. Mais, si vous la connaissiez mieux, vous penseriez comme moi qu'elle n'a point eu de commerce avec un Sylphe; c'est une bonne chr¨¦tienne qui n'a jamais accompli l'oeuvre de chair qu'avec son mari et qui porte sa vertu sur son visage, bien diff¨¦rente en cela de cette autre r?tisseuse, madame Quonian, dont on fit grand bruit ¨¤ Paris et dans les provinces au temps de ma jeunesse. N'ou?tes-vous pas parler d'elle, monsieur? Elle avait pour galant le sieur Mariette, qui devint plus tard secr¨¦taire de M. d'Angervilliers. C'¨¦tait un gros monsieur qui, chaque fois qu'il voyait sa belle, lui laissait en souvenir quelque joyau, un jour une croix de Lorraine ou un saint-esprit, un autre jour une montre ou une chatelaine. Ou bien encore un mouchoir, un ¨¦ventail, une bo?te; il d¨¦valisait pour elle les bijoutiers et les ling¨¨res de la foire Saint-Germain; tant qu'enfin, voyant sa r?tissi¨¨re par¨¦e comme une chasse, le r?tisseur eut soup?on que ce n'¨¦tait pas l¨¤ un bien acquis honn¨ºtement. Il l'¨¦pia et ne tarda pas ¨¤ la surprendre avec son galant. Il faut vous dire que ce mari n'¨¦tait qu'un vilain jaloux. Il se facha et n'y gagna rien, bien au contraire. Car le couple amoureux, qu'importunait la criaillerie, jura de se d¨¦faire de lui. Le sieur Mariette avait le bras long. Il obtint une lettre de cachet au nom du malheureux Quonian. Cependant, la perfide r?tisseuse dit ¨¤ son mari: "--Menez-moi d?ner, je vous prie, ce prochain dimanche ¨¤ la campagne. Je me promets de cette partie fine un plaisir extr¨ºme. "Elle fut tendre et pressante. Le mari, flatt¨¦, lui accorda ce qu'elle demandait. Le dimanche venu, il se mit avec elle dans un mauvais fiacre pour aller aux Porcherons. Mais ¨¤ peine arriv¨¦ au Roule, une troupe de sergents, apost¨¦s par Mariette, l'enleva et le conduisit ¨¤ Bic¨ºtre, d'o¨´ il fut exp¨¦di¨¦ ¨¤ Mississipi, o¨´ il est encore. On en fit une chanson qui finit ainsi: Un mari sage et commode N'ouvre les yeux qu'¨¤ demi. Il vaut mieux ¨ºtre ¨¤ la mode, Que de voir Mississipi. Et c'est l¨¤, sans doute, le plus solide enseignement qu'on puisse tirer de l'exemple du r?tisseur Quonian. "Quant ¨¤ l'aventure elle-m¨ºme, il ne lui manque que d'¨ºtre cont¨¦e par un P¨¦trone ou par un Apul¨¦e, pour ¨¦galer la meilleure fable mil¨¦sienne. Les modernes sont inf¨¦rieurs aux anciens dans l'¨¦pop¨¦e et dans la trag¨¦die. Mais si nous ne surpassons pas les Grecs et les Latins dans le conte, ce n'est pas la faute des dames de Paris, qui ne cessent d'enrichir la mati¨¨re par divers tours ing¨¦nieux et gentilles inventions. Vous n'¨ºtes pas sans conna?tre, monsieur, le recueil de Boccace; je l'ai assez pratiqu¨¦ par divertissement, et j'affirme, que si ce Florentin vivait de nos jours en France, il ferait de la disgrace de Quonian le sujet d'un de ses plus plaisants r¨¦cits. Quant ¨¤ moi, je ne l'ai rappel¨¦e ¨¤ cette table que pour faire reluire, par l'effet du contraste, la vertu de madame L¨¦onard Tournebroche qui est l'honneur de la r?tisserie, dont madame Quonian fut l'opprobre. Madame Tournebroche, j'ose l'affirmer, n'a jamais manqu¨¦ aux vertus m¨¦diocres et communes dont l'exercice est recommand¨¦ dans le mariage, qui est le seul m¨¦prisable des sept sacrements. --Je n'en disconviens pas, reprit M. d'Astarac. Mais cette dame Tournebroche serait plus estimable encore, si elle avait eu commerce avec un Sylphe, ¨¤ l'exemple de S¨¦miramis, d'Olympias et de la m¨¨re du grand pape Sylvestre II. --Ah! monsieur, dit l'abb¨¦ Coignard, vous nous parlez toujours de Sylphes et de Salamandres. De bonne foi, en avez-vous jamais vu? --Comme je vous vois, r¨¦pondit M. d'Astarac, et m¨ºme de plus pr¨¨s, au moins en ce qui regarde les Salamandres. --Monsieur, ce n'est point encore assez, reprit mon bon ma?tre, pour croire ¨¤ leur existence, qui est contraire aux enseignements de l'¨¦glise. Car on peut ¨ºtre s¨¦duit par des illusions. Les yeux et tous nos sens ne sont que des messagers d'erreurs et des courriers de mensonges. Ils nous abusent plus qu'ils ne nous instruisent. Ils ne nous apportent que des images incertaines et fugitives. La v¨¦rit¨¦ leur ¨¦chappe; participant de son principe ¨¦ternel, elle est invisible comme lui. --Ah! dit M. d'Astarac, je ne vous savais pas si philosophe ni d'un esprit si subtil. --C'est vrai, r¨¦pondit mon bon ma?tre. Il est des jours o¨´ j'ai l'ame plus pesante et plus attach¨¦e au lit et ¨¤ la table. Mais j'ai, cette nuit, cass¨¦ une bouteille sur la t¨ºte d'un publicain, et mes esprits en sont extraordinairement exalt¨¦s. Je me sens capable de dissiper les fant?mes qui vous hantent et de souffler sur toute cette fum¨¦e. Car, enfin, monsieur, ces Sylphes ne sont que les vapeurs de votre cerveau. M. d'Astarac l'arr¨ºta par un geste doux et lui dit: --Pardon! monsieur l'abb¨¦; croyez-vous aux d¨¦mons? --Je vous r¨¦pondrai sans difficult¨¦, dit mon bon ma?tre, que je crois des d¨¦mons tout ce qui est rapport¨¦ d'eux dans les livres saints, et que je rejette comme abus et superstition la croyance aux sortil¨¨ges, amulettes et exorcismes. Saint Augustin enseigne que quand l'¨¦criture nous exhorte ¨¤ r¨¦sister aux d¨¦mons, elle entend que nous devons r¨¦sister ¨¤ nos passions et ¨¤ nos app¨¦tits d¨¦r¨¦gl¨¦s. Rien n'est plus d¨¦testable que toutes ces diableries dont les capucins effrayent les bonnes femmes. --Je vois, dit M. d'Astarac, que vous vous efforcez de penser en honn¨ºte homme. Vous ha?ssez les superstitions grossi¨¨res des moines autant que je les d¨¦teste moi-m¨ºme. Mais enfin, vous croyez aux d¨¦mons, et je n'ai pas eu de peine ¨¤ vous en tirer l'aveu. Sachez donc qu'ils ne sont autres que les Sylphes et les Salamandres. L'ignorance et la peur les ont d¨¦figur¨¦s dans les imaginations timides. Mais, en r¨¦alit¨¦, ils sont beaux et vertueux. Je ne vous mettrai point sur les chemins des Salamandres, n'¨¦tant pas assez assur¨¦ de la puret¨¦ de vos moeurs; mais rien n'emp¨ºche que je vous induise, monsieur l'abb¨¦, ¨¤ la fr¨¦quentation des Sylphes, qui habitent les plaines de l'air et qui s'approchent volontiers des hommes avec un esprit bienveillant et si affectueux, qu'on a pu les nommer des G¨¦nies assistants. Loin de nous pousser ¨¤ notre perte, comme le croient les th¨¦ologiens qui en font des diables, ils prot¨¨gent et gardent de tout p¨¦ril leurs amis terrestres. Je pourrais vous faire conna?tre des exemples infinis de l'aide qu'ils leur donnent. Mais comme il faut se borner, je m'autoriserai seulement d'un r¨¦cit que je tiens de madame la mar¨¦chale de Grancey elle-m¨ºme. Elle ¨¦tait sur l'age et veuve d¨¦j¨¤ depuis plusieurs ann¨¦es, quand elle re?ut, une nuit, dans son lit, la visite d'un Sylphe qui lui dit: "Madame, faites fouiller dans la garde-robe de feu votre ¨¦poux. Il se trouve dans la poche d'un de ses hauts-de-chausses une lettre qui, si elle ¨¦tait connue, perdrait M. des Roches, mon bon ami et le v?tre. Faites-vous la remettre et ayez soin de la br?ler." "La mar¨¦chale promit de ne point n¨¦gliger cet avis et elle demanda des nouvelles du d¨¦funt mar¨¦chal au Sylphe, qui disparut sans lui r¨¦pondre. A son r¨¦veil, elle appela ses femmes et les envoya voir s'il ne restait pas quelques habits du mar¨¦chal dans sa garderobe. Elles r¨¦pondirent qu'il n'en restait aucun et que les laquais les avaient tous vendus au fripier. Madame de Grancey insista pour qu'elles cherchassent s'il ne se trouvait pas au moins une paire de chausses. "Ayant fouill¨¦ dans tous les coins, elles d¨¦couvrirent enfin une vieille culotte de taffetas noir ¨¤ oeillets, de mode ancienne, qu'elles apport¨¨rent ¨¤ la mar¨¦chale. Celle-ci mit la main dans une des poches et en tira une lettre qu'elle ouvrit et o¨´ elle trouva plus qu'il n'en fallait pour faire mettre M. des Roches dans une prison d'¨¦tat. Elle n'eut rien de si press¨¦ que de jeter cette lettre au feu. Ainsi, ce gentilhomme fut sauv¨¦ par ses bons amis, le Sylphe et la mar¨¦chale. "Sont-ce l¨¤, je vous prie, monsieur l'abb¨¦, des moeurs de d¨¦mons? Mais je vais vous rapporter un trait auquel vous serez plus sensible, et qui, j'en suis s?r, ira au coeur d'un savant homme tel que vous. Vous n'ignorez point que l'Acad¨¦mie de Dijon est fertile en beaux esprits. L'un d'eux, dont le nom ne vous est point inconnu, vivant au si¨¨cle dernier, pr¨¦parait, en de doctes veilles, une ¨¦dition de Pindare. Une nuit qu'il avait pali sur cinq vers dont il ne pouvait d¨¦m¨ºler le sens parce que le texte en ¨¦tait tr¨¨s corrompu, il s'endormit d¨¦sesp¨¦r¨¦, au chant du coq. Pendant son sommeil, un Sylphe, qui l'aimait, le transporta en esprit ¨¤ Stockholm, l'introduisit dans le palais de la reine Christine, le conduisit dans la biblioth¨¨que et tira d'une des tablettes un manuscrit de Pindare, qu'il lui ouvrit ¨¤ l'endroit difficile. Les cinq vers s'y trouvaient avec deux ou trois bonnes le?ons qui les rendaient tout ¨¤ fait intelligibles. "Dans la violence de son contentement, notre savant se r¨¦veilla, battit le briquet et nota tout aussit?t au crayon les vers tels qu'il les avait retenus. Apr¨¨s quoi il se rendormit profond¨¦ment. Le lendemain, r¨¦fl¨¦chissant sur son aventure nocturne, il r¨¦solut d'en ¨ºtre ¨¦clairci. M. Descartes ¨¦tait alors en Su¨¨de, aupr¨¨s de la reine, qu'il instruisait de sa philosophie. Notre pindariste le connaissait; mais il ¨¦tait en commerce plus familier avec l'ambassadeur du roi de Su¨¨de en France, M. Chanut. C'est ¨¤ lui qu'il s'adressa pour faire tenir ¨¤ M. Descartes une lettre par laquelle il le priait de lui dire s'il se trouvait r¨¦ellement dans la biblioth¨¨que de la Reine, ¨¤ Stockholm, un manuscrit de Pindare contenant la variante qu'il lui d¨¦signait. M. Descartes, qui ¨¦tait d'une extr¨ºme civilit¨¦, r¨¦pondit ¨¤ l'acad¨¦micien de Dijon que Sa Majest¨¦ poss¨¦dait en effet ce manuscrit et qu'il y avait lu, lui-m¨ºme, les vers avec la variante contenue dans la lettre. M. d'Astarac, ayant cont¨¦ cette histoire en pelant une pomme, regarda l'abb¨¦ Coignard pour jouir du succ¨¨s de son discours. Mon bon ma?tre souriait. --Ah! monsieur, dit-il, je vois bien que je me flattais tout ¨¤ l'heure d'une vaine esp¨¦rance, et qu'on ne vous fera point renoncer ¨¤ vos chim¨¨res. Je confesse de bonne grace que vous nous avez fait para?tre l¨¤ un Sylphe ing¨¦nieux et que je voudrais avoir un aussi gentil secr¨¦taire. Son secours me serait particuli¨¨rement utile en deux ou trois endroits de Zozime le Panopolitain, qui sont des plus obscurs. Ne pourriez-vous me donner le moyen d'¨¦voquer au besoin quelque Sylphe de biblioth¨¨que, aussi habile que celui de Dijon? M. d'Astarac r¨¦pondit gravement: --C'est un secret, monsieur l'abb¨¦, que je vous livrerai volontiers. Mais je vous avertis que si vous le communiquez aux profanes votre perte est certaine. --N'en ayez aucune inqui¨¦tude, dit l'abb¨¦. J'ai grande envie de conna?tre un si beau secret, bien qu'¨¤ ne vous rien cacher, je n'en attende nul effet, ne croyant point ¨¤ vos Sylphes. Instruisez-moi donc, s'il vous pla?t. --Vous l'exigez? reprit le cabbaliste. Sachez donc que quand vous voudrez ¨ºtre assist¨¦ d'un Sylphe, vous n'aurez qu'¨¤ prononcer ce seul mot Agla. Aussit?t les fils de l'air voleront vers vous; mais vous entendez bien, monsieur l'abb¨¦, que ce mot doit ¨ºtre r¨¦cit¨¦ du coeur aussi bien que des l¨¨vres et que la foi lui donne toute sa vertu. Sans elle, il n'est qu'un vain murmure. Et tel que je viens de le prononcer, sans y mettre d'ame ni de d¨¦sir, il n'a, m¨ºme dans ma bouche, qu'une faible puissance, et c'est tout au plus si quelques enfants du jour, en l'entendant, viennent de glisser dans cette chambre leur l¨¦g¨¨re ombre de lumi¨¨re. Je les ai plut?t devin¨¦s que vus sur ce rideau, et ils se sont ¨¦vanouis ¨¤ peine form¨¦s. Vous n'avez, ni votre ¨¦l¨¨ve ni vous, soup?onn¨¦ leur pr¨¦sence. Mais si j'avais prononc¨¦ ce mot magique avec un v¨¦ritable sentiment, vous les eussiez vus para?tre dans tout leur ¨¦clat. Ils sont d'une beaut¨¦ charmante. Je vous ai appris l¨¤, monsieur l'abb¨¦, un grand et utile secret. Encore une fois, ne le divulguez pas imprudemment. Et ne m¨¦prisez pas l'exemple de l'abb¨¦ de Villars qui, pour avoir r¨¦v¨¦l¨¦ leurs secrets, fut assassin¨¦ par les Sylphes, sur la route de Lyon. --Sur la route de Lyon, dit mon bon ma?tre. Voil¨¤ qui est ¨¦trange! M. d'Astarac nous quitta de fa?on soudaine. --Je vais, dit l'abb¨¦, monter une fois encore dans cette auguste biblioth¨¨que o¨´ je go?tai d'aust¨¨res volupt¨¦s et que je ne reverrai plus. Ne manquez point, Tournebroche, de vous trouver ¨¤ la tomb¨¦e du jour, au rond-point des Berg¨¨res. Je promis de n'y point manquer; j'avais dessein de m'enfermer dans ma chambre pour ¨¦crire ¨¤ M. d'Astarac et ¨¤ mes bons parents qu'ils voulussent bien m'excuser si je ne prenais point cong¨¦ d'eux, en fuyant, apr¨¨s une aventure o¨´ j'¨¦tais plus malheureux que coupable. Mais j'entendis du palier des ronflements qui sortaient de ma chambre, et je vis, en entr'ouvrant la porte, M. d'Anquetil endormi dans mon lit avec son ¨¦p¨¦e ¨¤ son chevet et des cartes ¨¤ jouer r¨¦pandues sur ma couverture. J'eus un moment l'envie de le percer de sa propre ¨¦p¨¦e; mais cette id¨¦e me quitta sit?t venue, et je le laissai dormir, riant en moi-m¨ºme, dans mon chagrin, ¨¤ la pens¨¦e que Jahel, enferm¨¦e sous de triples verrous, ne pourrait le rejoindre. J'entrai, pour ¨¦crire mes lettres, dans la chambre de mon bon ma?tre o¨´ je d¨¦rangeai cinq ou six rats qui rongeaient sur la table de nuit son livre de Bo¨¨ce. J'¨¦crivis ¨¤ M. d'Astarac et ¨¤ ma m¨¨re, et je composai pour Jahel l'¨¦p?tre la plus touchante. Je la relus et la mouillai de mes larmes. Peut-¨ºtre, me dis-je, l'infid¨¨le y m¨ºlera les siennes. Puis, accabl¨¦ de fatigue et de m¨¦lancolie, je me jetai sur le matelas de mon bon ma?tre, et ne tardai pas ¨¤ tomber dans un demi-sommeil, troubl¨¦ par des r¨ºves ¨¤ la fois ¨¦rotiques et sombres. J'en fus tir¨¦ par le muet Criton, qui entra dans ma chambre et me tendit sur un plat d'argent une papillote ¨¤ l'iris, o¨´ je lus quelques mots trac¨¦s au crayon d'une main maladroite. On m'attendait dehors pour affaire pressante. Le billet ¨¦tait sign¨¦: Fr¨¨re Ange, capucin indigne. Je courus ¨¤ la porte verte, et je trouvai sur la route le petit fr¨¨re assis au bord du foss¨¦ dans un abattement pitoyable. N'ayant pas la force de se lever ¨¤ ma venue, il tendit vers moi le regard de ses grands yeux de chien, presque humains, et noy¨¦s de larmes. Ses soupirs soulevaient sa barbe et sa poitrine. Il me dit d'un ton qui faisait peine: --H¨¦las! monsieur Jacques, l'heure de l'¨¦preuve est venue en Babylone, selon qu'il est dit dans les proph¨¨tes. Sur la plainte faite par M. de la Gu¨¦ritaude ¨¤ M. le lieutenant de police, mam'selle Catherine a ¨¦t¨¦ conduite ¨¤ l'h?pital par les exempts, et elle sera envoy¨¦e ¨¤ l'Am¨¦rique par le prochain convoi. J'en tiens la nouvelle de Jeannette la vielleuse qui au moment o¨´ Catherine entrait en charrette ¨¤ l'h?pital, en sortait elle-m¨ºme, apr¨¨s y avoir ¨¦t¨¦ retenue pour un mal dont elle est gu¨¦rie ¨¤ st' heure par l'art des chirurgiens, du moins Dieu le veuille! Pour ce qui est de Catherine, elle ira aux ?les sans r¨¦mission. Et fr¨¨re Ange, ¨¤ cet endroit de son discours, se mit ¨¤ pleurer abondamment. Apr¨¨s avoir tent¨¦ d'arr¨ºter ses pleurs par de bonnes paroles, je lui demandai s'il n'avait rien autre chose ¨¤ me dire. --H¨¦las! monsieur Jacques, me r¨¦pondit-il, je vous ai confi¨¦ l'essentiel, et le reste flotte dans ma t¨ºte comme l'esprit de Dieu sur les eaux, sans comparaison. C'est un chaos obscur. Le malheur de Catherine m'a ?t¨¦ le sentiment. Il fallait toutefois que j'eusse une nouvelle de cons¨¦quence ¨¤ vous faire savoir pour me hasarder jusqu'au seuil de cette maison maudite, o¨´ vous habitez avec toutes sortes de diables, et c'est avec ¨¦pouvante, apr¨¨s avoir r¨¦cit¨¦ l'oraison de saint Fran?ois, que j'ai os¨¦ heurter le marteau pour remettre ¨¤ un valet le billet que je vous adressai. Je ne sais si vous avez pu le lire, tant j'ai peu l'habitude de former des lettres. Et le papier n'en ¨¦tait gu¨¨re bon pour ¨¦crire, mais c'est l'honneur de notre saint ordre de ne point donner dans les vanit¨¦s du si¨¨cle. Ah! Catherine ¨¤ l'h?pital! Catherine ¨¤ l'Am¨¦rique! N'est-ce pas ¨¤ fendre le coeur le plus dur? Jeannette elle-m¨ºme en pleurait toutes les larmes de ses yeux, bien qu'elle soit jalouse de Catherine, qui l'emporte autant en jeunesse et en beaut¨¦ sur elle que saint Fran?ois passe en saintet¨¦ tous les autres bienheureux. Ah! monsieur Jacques! Catherine ¨¤ l'Am¨¦rique, ce sont les voies extraordinaires de la Providence. H¨¦las! notre sainte religion est v¨¦ritable, et le roi David a raison de dire que nous sommes semblables ¨¤ l'herbe des champs, puisque Catherine est ¨¤ l'h?pital. Ces pierres o¨´ je suis assis sont plus heureuses que moi, bien que je sois rev¨ºtu des signes du chr¨¦tien et m¨ºme du religieux. Catherine ¨¤ l'h?pital! Il sanglota de nouveau. J'attendis que le torrent de sa douleur se f?t ¨¦coul¨¦, et je lui demandai s'il n'avait pas de nouvelles de mes chers parents. --Monsieur Jacques, me r¨¦pondit-il, c'est eux pr¨¦cis¨¦ment qui m'envoient ¨¤ vous, charg¨¦ d'une commission pressante. Je vous dirai qu'ils ne sont gu¨¨re heureux, par la faute de ma?tre L¨¦onard, votre p¨¨re, qui passe ¨¤ boire et ¨¤ jouer tous les jours que Dieu lui fait. Et la fum¨¦e odorante des oies et des poulardes ne monte plus, comme jadis, vers la reine P¨¦dauque, dont l'image se balance tristement aux vents humides qui la rongent. O¨´ est le temps o¨´ la r?tisserie de votre p¨¨re parfumait la rue Saint-Jacques, du Petit Bacchus aux _Trois Pucelles_? Mais, depuis que ce sorcier y est entr¨¦, tout y d¨¦p¨¦rit, b¨ºtes et gens, par l'effet du sort qu'il y a jet¨¦. Et la vengeance divine a commenc¨¦ d'¨ºtre manifeste en ce lieu, apr¨¨s que ce gros abb¨¦ Coignard y a ¨¦t¨¦ re?u, tandis qu'au rebours j'en ¨¦tais chass¨¦. Ce fut le principe du mal, qui vint de ce que M. Coignard s'enorgueillit de la profondeur de sa science et de l'¨¦l¨¦gance de ses moeurs. Et l'orgueil est la source de tous les p¨¦ch¨¦s. Votre sainte m¨¨re eut grand tort, monsieur Jacques, de ne point se contenter des le?ons que je vous donnais charitablement et qui vous eussent rendu capable, sans faute, de gouverner la cuisine, de manier la lardoire, et de porter la banni¨¨re de la confr¨¦rie, apr¨¨s la mort chr¨¦tienne de votre p¨¨re, et son service et obs¨¨ques, qui ne peuvent tarder longtemps, car toute vie est transitoire, et il boit excessivement. Ces nouvelles me jet¨¨rent dans une affliction qu'il est facile de comprendre. Je m¨ºlai mes larmes ¨¤ celles du petit fr¨¨re. Cependant, je lui demandai des nouvelles de ma bonne m¨¨re. --Dieu, me r¨¦pondit-il, qui se plut ¨¤ affliger Rachel dans Rama, a envoy¨¦ ¨¤ votre m¨¨re, monsieur Jacques, diverses tribulations pour son bien et ¨¤ l'effet de chatier ma?tre L¨¦onard de son p¨¦ch¨¦ quand il chassa m¨¦chamment en ma personne J¨¦sus-Christ de la r?tisserie. Il a transport¨¦ la plupart des acheteurs de volaille et de pat¨¦s ¨¤ la fille de madame Quonian, qui tourne la broche ¨¤ l'autre bout de la rue Saint-Jacques. Madame votre m¨¨re voit avec douleur qu'il a b¨¦ni cette maison aux d¨¦pens de la sienne, qui est maintenant si d¨¦sert¨¦e que la mousse en couvre quasiment la pierre du seuil. Elle est soutenue dans ses ¨¦preuves premi¨¨rement par sa d¨¦votion ¨¤ saint Fran?ois; secondement par la consid¨¦ration de votre avancement dans le monde, o¨´ vous portez l'¨¦p¨¦e comme un homme de condition. "Mais cette seconde consolation a ¨¦t¨¦ beaucoup diminu¨¦e quand les sergents sont venus ce matin vous chercher ¨¤ la r?tisserie pour vous conduire ¨¤ Bic¨ºtre y battre le platre pendant un an ou deux. C'est Catherine qui vous avait d¨¦nonc¨¦ ¨¤ M. de la Gu¨¦ritaude; mais il ne faut pas l'en blamer: elle confessa la v¨¦rit¨¦, comme elle devait le faire, ¨¦tant chr¨¦tienne. Elle vous d¨¦signa, avec M. l'abb¨¦ Coignard, comme les complices de M. d'Anquetil et fit un rapport fid¨¨le des meurtres et des carnages de cette nuit ¨¦pouvantable. H¨¦las! sa franchise ne lui servit de rien, et elle fut conduite ¨¤ l'h?pital! C'est une chose horrible ¨¤ penser! A cet endroit de son r¨¦cit, le petit fr¨¨re se mit la t¨ºte dans ses mains et pleura de nouveau. La nuit ¨¦tait venue. Je craignais de manquer le rendez-vous. Tirant le petit fr¨¨re hors du foss¨¦ o¨´ il ¨¦tait ab?m¨¦, je le mis debout et le priai de poursuivre son r¨¦cit en m'accompagnant sur la route de Saint-Germain, jusqu'au rond-point des Berg¨¨res. Il m'ob¨¦it volontiers, et marchant tristement ¨¤ mon c?t¨¦, il me pria de l'aider ¨¤ d¨¦m¨ºler le fil brouill¨¦ de ses id¨¦es. Je le repla?ai au point o¨´ les sergents me venaient prendre ¨¤ la r?tisserie. --Ne vous trouvant pas, reprit-il, ils voulaient emmener votre p¨¨re ¨¤ votre place. Ma?tre L¨¦onard pr¨¦tendait ne point savoir o¨´ vous ¨¦tiez cach¨¦. Madame votre m¨¨re disait de m¨ºme, et elle en faisait de grands serments. Que Dieu lui pardonne, monsieur Jacques! car elle se parjurait ¨¦videmment. Les sergents commen?aient ¨¤ se facher. Votre p¨¨re leur fit entendre raison en les menant boire. Et ils se quitt¨¨rent assez bons amis. Pendant ce temps, votre m¨¨re m'alla qu¨¦rir aux Trois Pucelles, o¨´ je qu¨ºtais selon les saintes r¨¨gles de mon ordre. Elle me d¨¦p¨ºcha vers vous pour vous avertir de fuir sans retard, de peur que le lieutenant de police ne d¨¦couvre bient?t la maison o¨´ vous logez. En ¨¦coutant ces tristes nouvelles, je hatais le pas, et nous avions d¨¦j¨¤ pass¨¦ le pont de Neuilly. Sur la c?te assez rude, qui monte au rond-point dont nous voyions d¨¦j¨¤ les ormes, le petit fr¨¨re continua de parler d'une voix expirante. --Madame votre m¨¨re, dit-il, m'a express¨¦ment recommand¨¦ de vous avertir du p¨¦ril qui vous menace et elle m'a remis pour vous un petit sac que j'ai cach¨¦ sous ma robe. Je ne l'y retrouve plus, ajouta-t-il apr¨¨s s'¨ºtre tat¨¦ dans tous les sens. Et comment aussi voulez-vous que je trouve rien apr¨¨s avoir perdu Catherine? Elle ¨¦tait d¨¦vote ¨¤ saint Fran?ois, et tr¨¨s aum?ni¨¨re. Et pourtant ils l'ont trait¨¦e comme une fille perdue, et ils vont lui raser la t¨ºte, et c'est une chose affreuse ¨¤ penser qu'elle deviendra semblable aux poup¨¦es des modistes et qu'elle sera embarqu¨¦e dans cet ¨¦tat pour l'Am¨¦rique, o¨´ elle risquera de mourir de la fi¨¨vre et d'¨ºtre mang¨¦e par les sauvages anthropophages. Il achevait ce discours en soupirant quand nous parv?nmes au rond-point. A notre gauche, l'auberge du Cheval-Rouge ¨¦levait au-dessus d'une double rang¨¦e d'ormeaux son toit d'ardoises et ses lucarnes arm¨¦es de poulies, et l'on apercevait sous le feuillage la porte charreti¨¨re, grande ouverte. Je ralentis le pas, et le petit fr¨¨re se laissa choir au pied d'un arbre. --Fr¨¨re Ange, lui dis-je, vous me parliez d'un sachet que ma bonne m¨¨re vous avait pri¨¦ de me remettre. --Elle m'en pria, en effet, r¨¦pondit le petit fr¨¨re, et j'ai si bien serr¨¦ ce sac que je ne sais o¨´ je l'ai mis; mais sachez bien, monsieur Jacques, que je ne l'ai pu perdre que par exc¨¨s de pr¨¦cautions. Je l'assurai vivement qu'il ne l'avait point perdu et que, s'il ne le retrouvait tout de suite, je l'aiderais moi-m¨ºme ¨¤ le chercher. Le ton de mes paroles lui fut sensible, car il tira, avec de grands soupirs, de dessous son froc, un petit sac d'indienne qu'il me tendit ¨¤ regret. J'y trouvai un ¨¦cu de six livres et une m¨¦daille de la vierge noire de Chartres, que je baisai en versant des larmes d'attendrissement et de repentir. Cependant le petit fr¨¨re faisait sortir de toutes ses poches des paquets d'images colori¨¦es et de pri¨¨res orn¨¦es de vignettes grossi¨¨res. Il en choisit deux ou trois qu'il m'offrit pr¨¦f¨¦rablement aux autres, comme les plus utiles, ¨¤ son avis, pour les p¨¨lerins, et voyageurs, et pour toutes les personnes errantes. --Elles sont b¨¦nites, me dit-il, et efficaces dans le danger de mort ou de maladie, tant par r¨¦citation orale que par attouchement et application sur la peau. Je vous les donne, monsieur Jacques, pour l'amour de Dieu. Souvenez-vous de me faire quelque aum?ne. N'oubliez pas que je mendie au nom du bon saint Fran?ois. Il vous prot¨¦gera sans faute, si vous assistez son fils le plus indigne, que je suis pr¨¦cis¨¦ment. Tandis qu'il parlait de la sorte, je vis, aux clart¨¦s mourantes du jour, une berline ¨¤ quatre chevaux sortir par la porte charreti¨¨re du Cheval-Rouge et venir se ranger avec force claquements de fouets et piaffements de chevaux sur la chauss¨¦e, tout pr¨¨s de l'arbre sous lequel fr¨¨re Ange ¨¦tait assis. J'observai alors que ce n'¨¦tait pas pr¨¦cis¨¦ment une berline, mais une grande voiture ¨¤ quatre places, avec un coup¨¦ assez petit sur le devant. Je la consid¨¦rais depuis une minute ou deux, quand je vis, gravissant la c?te, M. d'Anquetil accompagn¨¦ de Jahel, en cornette, avec des paquets sous son manteau, et suivi de M. Coignard, charg¨¦ de cinq ou six bouquins envelopp¨¦s dans une vieille th¨¨se. A leur venue, les postillons abaiss¨¨rent les deux marchepieds et ma belle ma?tresse, ramassant ses jupes en ballon, se hissa dans le coup¨¦, pouss¨¦e d'en bas par M. d'Anquetil. A ce spectacle, je m'¨¦lan?ai, je m'¨¦criai: --Arr¨ºtez, Jahel! Arr¨ºtez, monsieur! Mais le s¨¦ducteur n'en poussait que plus fort la perfide, dont la rondeur charmante disparut bient?t. Puis, s'appr¨ºtant ¨¤ la rejoindre, un pied sur le marchepied, il me regarda avec surprise: --Ah! monsieur Tournebroche! vous voulez donc me prendre toutes mes ma?tresses! Jahel apr¨¨s Catherine. C'est une gageure. Mais je ne l'entendais pas, et j'appelai encore Jahel, tandis que fr¨¨re Ange, s'¨¦tant lev¨¦ de dessous son orme, et s'allant planter contre la porti¨¨re, offrait ¨¤ M. d'Anquetil des images de saint Roch, l'oraison ¨¤ r¨¦citer pendant qu'on ferre les chevaux, la pri¨¨re contre le mal des ardents, et demandait la charit¨¦ d'une voix lamentable. Je serais rest¨¦ l¨¤ toute la nuit, appelant Jahel, si mon bon ma?tre ne m'e?t tir¨¦ ¨¤ lui, et pouss¨¦ dans la grande caisse de la voiture, o¨´ il entra apr¨¨s moi. --Laissons-leur le coup¨¦, me dit-il; et faisons route tous deux dans cette caisse spacieuse. Je vous ai, Tournebroche, longtemps cherch¨¦, et, ¨¤ ne vous rien d¨¦guiser, nous partions sans vous, quand je vous aper?us sous un arbre avec le capucin. Nous ne pouvions tarder davantage, car M. de la Gu¨¦ritaude nous fait rechercher activement. Et il a le bras long; il pr¨ºte de l'argent au Roi. La berline roulait d¨¦j¨¤, et fr¨¨re Ange, attach¨¦ ¨¤ la porti¨¨re, la main tendue, nous poursuivait en mendiant. Je m'ab?mai dans les coussins. --H¨¦las! monsieur, m'¨¦criai-je, vous m'aviez pourtant dit que Jahel ¨¦tait enferm¨¦e sous une triple serrure. --Mon fils, r¨¦pondit mon bon ma?tre, il ne fallait pas en avoir une confiance excessive, car les filles se jouent des jaloux et de leurs cadenas. Et, quand la porte est ferm¨¦e, elles sautent par la fen¨ºtre. Vous n'avez pas l'id¨¦e, Tournebroche, mon enfant, de la ruse des femmes. Les anciens en ont rapport¨¦ des exemples admirables et vous en trouverez plusieurs au livre d'Apul¨¦e, o¨´ ils sont sem¨¦s comme du sel dans le r¨¦cit de la M¨¦tamorphose. Mais, o¨´ cette ruse se fait mieux entendre, c'est dans un conte arabe que M. Galand a fait nouvellement conna?tre en Europe et que je vais vous dire: "Schariar, sultan de Tartarie, et son fr¨¨re Schahzenan, se promenant un jour au bord de la mer, virent s'¨¦lever soudain au-dessus des flots une colonne noire, qui marcha vers le rivage. Ils reconnurent un G¨¦nie de l'esp¨¨ce la plus f¨¦roce, en forme de g¨¦ant d'une hauteur prodigieuse, et portant sur sa t¨ºte une caisse de verre, ferm¨¦e ¨¤ quatre serrures de fer. Cette vue les remplit d'une telle ¨¦pouvante, qu'ils s'all¨¨rent cacher dans la fourche d'un arbre qui ¨¦tait proche. Cependant le G¨¦nie mit pied sur le rivage avec la caisse qu'il alla porter au pied de l'arbre o¨´ ¨¦taient les deux princes. Puis s'y ¨¦tant lui-m¨ºme couch¨¦, il ne tarda pas ¨¤ s'endormir. Ses jambes s'¨¦tendaient jusqu'¨¤ la mer et son souffle agitait la terre et le ciel. Tandis qu'il reposait si effroyablement, le couvercle du coffre se souleva et il en sortit une dame d'une taille majestueuse et d'une beaut¨¦ parfaite. Elle leva la t¨ºte... A cet endroit, j'interrompis ce r¨¦cit, que j'entendais ¨¤ peine. --Ah! monsieur, m'¨¦criai-je, que pensez-vous que Jahel et M. d'Anquetil se disent en ce moment, seuls dans ce coup¨¦? --Je ne sais, r¨¦pondit mon bon ma?tre; c'est leur affaire et non la n?tre. Mais achevons ce conte arabe, qui est plein de sens. Vous m'avez inconsid¨¦r¨¦ment interrompu, Tournebroche, au moment o¨´ cette dame, levant la t¨ºte, d¨¦couvrit les deux princes dans l'arbre o¨´ ils s'¨¦taient cach¨¦s. Elle leur fit signe de venir et, voyant qu'ils h¨¦sitaient, partag¨¦s entre l'envie de r¨¦pondre ¨¤ l'appel d'une si belle personne et la peur d'approcher un g¨¦ant si terrible, elle leur dit d'un ton de voix bas, mais anim¨¦: "Descendez tout de suite, ou j'¨¦veille le G¨¦nie!" A son air imp¨¦rieux et r¨¦solu, ils comprirent que ce n'¨¦tait point l¨¤ une vaine menace, et que le plus s?r comme le plus agr¨¦able, ¨¦tait encore de descendre. Ils le firent avec toutes les pr¨¦cautions possibles pour ne pas ¨¦veiller le G¨¦nie. Lorsqu'ils furent en bas, la dame les prit par la main et, s'¨¦tant un peu ¨¦loign¨¦e avec eux sous les arbres, elle leur fit entendre clairement qu'elle ¨¦tait pr¨ºte ¨¤ se donner tout de suite ¨¤ l'un et ¨¤ l'autre. Ils se pr¨ºt¨¨rent de bonne grace ¨¤ cette fantaisie et, comme ils ¨¦taient hommes de coeur, la crainte ne gata pas trop leur plaisir. Apr¨¨s qu'elle eut obtenu d'eux ce qu'elle souhaitait, ayant remarqu¨¦ qu'ils avaient chacun une bague au doigt, elle la leur demanda. Puis, retournant au coffre o¨´ elle logeait, elle en tira un chapelet d'anneaux qu'elle montra aux princes. "--Savez-vous, leur dit-elle, ce que signifient ces bagues enfil¨¦es? Ce sont celles de tous les hommes pour qui j'ai eu les m¨ºmes bont¨¦s que pour vous. Il y en a quatre-vingt-dix-huit bien compt¨¦es, que je garde en m¨¦moire d'eux. Je vous ai demand¨¦ les v?tres pour la m¨ºme raison et afin d'avoir la centaine accomplie. "Voil¨¤ donc, continua-t-elle, cent amants que j'ai eus jusqu'¨¤ ce jour, malgr¨¦ la vigilance et les soins de ce vilain G¨¦nie, qui ne me quitte pas. Il a beau m'enfermer dans cette caisse de verre et me tenir cach¨¦e au fond de la mer, je le trompe autant qu'il me pla?t. "Cet ing¨¦nieux apologue, ajouta mon bon ma?tre, vous montre les femmes aussi rus¨¦es en Orient, o¨´ elles sont recluses, que parmi les Europ¨¦ens, o¨´ elles sont libres. Si l'une d'elles a form¨¦ un projet, il n'est mari, amant p¨¨re, oncle, tuteur, qui en puissent emp¨ºcher l'ex¨¦cution. Vous ne devez donc pas ¨ºtre surpris, mon fils, que tromper les soins de ce vieux Mardoch¨¦e n'ait ¨¦t¨¦ qu'un jeu pour cette Jahel qui m¨ºle, en son g¨¦nie pervers, l'adresse de nos guilledines ¨¤ la perfidie orientale. Je la devine, mon fils, aussi ardente au plaisir qu'avide d'or et d'argent, et digne race d'Olibah et d'Aolibah. "Elle est d'une beaut¨¦ acide et mordante, dont je sens moi-m¨ºme quelque peu l'atteinte, bien que l'age, les m¨¦ditations sublimes et les mis¨¨res d'une vie agit¨¦e aient beaucoup amorti en moi le sentiment des plaisirs charnels. A la peine que vous cause le bon succ¨¨s de son aventure avec M. d'Anquetil, je d¨¦m¨ºle, mon fils, que vous ressentez bien plus vivement que moi la dent ac¨¦r¨¦e du d¨¦sir, et que vous ¨ºtes d¨¦chir¨¦ de jalousie. C'est pourquoi vous blamez une action, irr¨¦guli¨¨re ¨¤ la v¨¦rit¨¦, et contraire aux vulgaires convenances, mais indiff¨¦rente en soi ou du moins qui n'ajoute rien de consid¨¨rable au mal universel. Vous me condamnez au dedans de vous, d'y avoir eu part, et vous croyez prendre l'int¨¦r¨ºt des moeurs, quand vous ne suivez que le mouvement de vos passions. C'est ainsi, mon fils, que nous colorons ¨¤ nos yeux nos pires instincts. La morale humaine n'a pas d'autre origine. Confessez pourtant qu'il e?t ¨¦t¨¦ dommage de laisser plus longtemps une si belle fille ¨¤ ce vieux lunatique. Concevez que M. d'Anquetil, jeune et beau, est mieux assorti ¨¤ une si aimable personne, et r¨¦signez-vous ¨¤ ce que vous ne pouvez emp¨ºcher. Cette sagesse est difficile. Elle le serait plus encore si on vous avait pris votre ma?tresse. Vous sentiriez alors des dents de fer vous labourer la chair et votre esprit s'emplirait d'images odieuses et pr¨¦cises. Cette consid¨¦ration, mon fils, doit adoucir votre souffrance pr¨¦sente. Au reste, la vie est pleine de travaux et de douleurs. C'est ce qui nous fait concevoir une juste esp¨¦rance de la b¨¦atitude ¨¦ternelle. Ainsi parlait mon bon ma?tre, tandis que les ormes de la route royale fuyaient ¨¤ nos c?t¨¦s. Je me gardai de lui r¨¦pondre qu'il irritait mes chagrins en voulant les adoucir et qu'il mettait, sans le savoir, le doigt sur la plaie. Notre premier relais fut ¨¤ Juvisy o¨´ nous arrivames le matin par la pluie. En entrant dans l'auberge de la poste, je trouvai Jahel au coin de la chemin¨¦e, o¨´ cinq ou six poulets tournaient sur trois broches. Elle se chauffait les pieds et laissait voir un peu de ses bas de soie, qui ¨¦taient pour moi un grand sujet de trouble, par l'id¨¦e de la jambe que je me repr¨¦sentais exactement avec le grain de la peau, le duvet et toutes sortes de circonstances frappantes. M. d'Anquetil ¨¦tait accoud¨¦ au dossier de la chaise o¨´ elle ¨¦tait assise, la joue dans la main. Il l'appelait son ame et sa vie; il lui demandait si elle n'avait pas faim; et, comme elle r¨¦pondit que oui, il sortit pour donner des ordres. Demeur¨¦ seul avec l'infid¨¨le, je la regardai dans les yeux, qui refl¨¦taient la flamme du foyer. --Ah! Jahel, m'¨¦criai-je, je suis bien malheureux, vous m'avez trahi et vous ne m'aimez plus. --Qui vous dit que je ne vous aime plus? r¨¦pondit-elle en tournant vers moi un regard de velours et de flamme. --H¨¦las! mademoiselle, il y para?t assez ¨¤ votre conduite. --Eh quoi! Jacques, pouvez-vous m'envier le trousseau de toile de Hollande et la vaisselle godronn¨¦e que ce gentilhomme me doit donner. Je ne vous demande qu'un peu de discr¨¦tion jusqu'¨¤ l'effet de ses promesses, et vous verrez que je suis pour vous telle que j'¨¦tais ¨¤ la Croix-des-Sablons. --H¨¦las! Jahel, en attendant, mon rival jouira de vos faveurs. --Je sens, reprit-elle, que ce sera peu de chose, et que rien n'effacera le souvenir que vous m'avez laiss¨¦. Ne vous tourmentez pas de ces bagatelles; elles n'ont de prix que par l'id¨¦e que vous vous en faites. --Oh! m'¨¦criai-je, l'id¨¦e que je m'en fais est affreuse, et je crains de ne pouvoir survivre ¨¤ votre trahison. Elle me regarda avec une sympathie moqueuse et me dit en souriant: --Croyez-moi, mon ami, nous n'en mourrons ni l'un ni l'autre. Songez, Jacques, qu'il me faut le linge et la vaisselle. Soyez prudent; ne laissez rien voir des sentiments qui vous agitent, et je vous promets de r¨¦compenser plus tard votre discr¨¦tion. Cette esp¨¦rance adoucit un peu mes chagrins cuisants. L'h?tesse vint mettre sur la table la nappe parfum¨¦e de lavande, les assiettes d'¨¦tain, les gobelets et les pots. J'avais grand faim, et quand M. d'Anquetil, rentrant dans l'auberge avec l'abb¨¦, nous invita ¨¤ manger un morceau, je pris volontiers ma place entre Jahel et mon bon ma?tre. Dans la peur d'¨ºtre poursuivis, nous repart?mes apr¨¨s avoir exp¨¦di¨¦ trois omelettes et deux petits poulets. On convint dans ce p¨¦ril pressant, de br?ler les ¨¦tapes jusqu'¨¤ Sens, o¨´ nous d¨¦cidames de passer la nuit. Je me faisais de cette nuit une id¨¦e horrible pensant qu'elle devait consommer la trahison de Jahel. Et cette appr¨¦hension trop l¨¦gitime me troublait au point que je ne pr¨ºtais qu'une oreille distraite aux discours de mon bon ma?tre, ¨¤ qui les moindres incidents du voyage inspiraient des r¨¦flexions admirables. Mes craintes n'¨¦taient point vaines. Descendus ¨¤ Sens, dans la m¨¦chante h?tellerie de l'_Homme-Arm¨¦_, ¨¤ peine y avions-nous soup¨¦, que M. d'Anquetil emmena Jahel dans sa chambre, qui se trouvait voisine de la mienne, o¨´ je ne pus go?ter un moment de repos. Je me levai au petit jour et, fuyant cette chambre d¨¦test¨¦e, je m'allai asseoir tristement sous la porte charreti¨¨re, parmi les postillons qui buvaient du vin blanc en lutinant les servantes. J'y demeurai deux ou trois heures ¨¤ m¨¦diter mes chagrins. D¨¦j¨¤ la voiture ¨¦tait attel¨¦e, quand Jahel parut sous la vo?te, toute frileuse dans sa mante noire. Ne pouvant soutenir sa vue, je d¨¦tournai les yeux. Elle s'approcha de moi, s'assit sur la borne o¨´ j'¨¦tais et me dit avec douceur de ne point m'affliger, que ce dont je me faisais un monstre ¨¦tait en r¨¦alit¨¦ peu de chose, qu'il fallait se faire une raison, que j'¨¦tais trop homme d'esprit pour vouloir une femme ¨¤ moi tout seul, qu'en ce cas on prenait une m¨¦nag¨¨re sans esprit et sans beaut¨¦, et qu'encore c'¨¦tait une grande chance ¨¤ courir. --Il faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J'entends le pas de M. d'Anquetil dans l'escalier. Et elle me donna un baiser sur la bouche, qu'elle appuya et prolongea avec la volupt¨¦ violente de la peur, car les bottes de son galant faisaient, pr¨¨s de nous, craquer les mont¨¦es de bois, et la joueuse y risquait sa toile de Hollande et son pot ¨¤ oille d'argent godronn¨¦. Le postillon baissa le marchepied du coup¨¦, mais M. d'Anquetil demanda ¨¤ Jahel s'il ne serait pas plus plaisant de nous tenir tous ensemble dans la grande caisse, et il ne m'¨¦chappa point que c'¨¦tait le premier effet de l'intimit¨¦ qu'il venait d'avoir avec Jahel, et qu'un plein contentement de tous ses d¨¦sirs lui rendait la solitude avec elle moins agr¨¦able. Mon bon ma?tre avait pris soin d'emprunter ¨¤ la cave de l'_Homme-Arm¨¦_ cinq ou six bouteilles de vin blanc qu'il am¨¦nagea sous les coussins et que nous b?mes pour tromper les ennuis de la route. Nous arrivames ¨¤ midi ¨¤ Joigny, qui est une assez jolie ville. Pr¨¦voyant que je viendrais ¨¤ bout de mes deniers avant la fin du voyage et ne pouvant souffrir l'id¨¦e de laisser payer mon ¨¦cot par M. d'Anquetil sans y ¨ºtre r¨¦duit par la plus extr¨ºme n¨¦cessit¨¦, je r¨¦solus de vendre une bague et un m¨¦daillon que je tenais de ma m¨¨re, et je parcourus la ville ¨¤ la recherche d'un orf¨¨vre. J'en d¨¦couvris un sur la grand'place, vis-¨¤-vis de l'¨¦glise, qui tenait boutique de cha?nes et de croix, ¨¤ l'enseigne de La bonne Foi. Quel ne fut pas mon ¨¦tonnement, d'y trouver mon bon ma?tre qui, devant le comptoir, tirant d'un cornet de papier cinq ou six petits diamants, que je reconnus bien pour ceux que M. d'Astarac nous avait montr¨¦s, demanda ¨¤ l'orf¨¨vre le prix qu'il pensait donner de ces pierres! L'orf¨¨vre les examina, puis observant l'abb¨¦ par-dessus ses besicles: --Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d'un grand prix si elles ¨¦taient v¨¦ritables. Mais elles sont fausses; et il n'est pas besoin de la pierre de touche pour s'en assurer. Ce sont des perles de verre, bonnes seulement pour donner ¨¤ jouer aux enfants, ¨¤ moins qu'on ne les applique ¨¤ la couronne d'une Notre-Dame de village, o¨´ elles feront un bel effet. Sur cette r¨¦ponse, M. Coignard reprit ses diamants et tourna le dos ¨¤ l'orf¨¨vre. Dans ce mouvement il m'aper?ut et sembla assez confus de la rencontre. Je conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant mon bon ma?tre au seuil de la porte, je lui repr¨¦sentai le tort qu'il risquait de faire ¨¤ ses compagnons et ¨¤ lui-m¨ºme en d¨¦robant des pierres qui, pour son malheur, eussent pu ¨ºtre v¨¦ritables. --Mon fils, me r¨¦pondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu qu'elles ne fussent qu'apparence et faux-semblant. Je vous avoue que j'eus tort de les d¨¦rober. Vous m'en voyez au regret, et c'est une page que je voudrais arracher au livre de ma vie, dont quelques feuillets, pour tout dire, ne sont point aussi nets et immacul¨¦s qu'il conviendrait. Je sens vivement ce que ma conduite offre, ¨¤ cet endroit, de r¨¦pr¨¦hensible. Mais l'homme ne doit pas trop s'abattre quand il tombe en quelque faute; et c'est ici le moment de me dire ¨¤ moi-m¨ºme avec un illustre docteur: "Consid¨¦rez votre grande fragilit¨¦, dont vous ne faites que trop souvent l'¨¦preuve dans les moindres rencontres; et n¨¦anmoins c'est pour votre salut que ces choses ou autres semblables vous arrivent. Tout n'est pas perdu pour vous, si vous vous trouvez souvent afflig¨¦ et tent¨¦ rudement, et si m¨ºme vous succombez ¨¤ la tentation. Vous ¨ºtes homme et non pas Dieu; vous ¨ºtes de chair, et non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours demeurer en un m¨ºme ¨¦tat de vertu, puisque cette fid¨¦lit¨¦ a manqu¨¦ aux anges dans le Ciel et au premier homme dans le Paradis?" Voil¨¤, Tournebroche, mon fils, les seuls entretiens spirituels et les vrais soliloques qui conviennent ¨¤ l'¨¦tat pr¨¦sent de mon ame. Mais ne serait-il point temps, apr¨¨s cette malheureuse d¨¦marche, sur laquelle je n'insiste pas, de retourner ¨¤ notre auberge, pour y boire, en compagnie des postillons, qui sont gens simples et de commerce facile, une ou deux bouteilles de vin du cru? Je me rangeai ¨¤ cet avis et nous regagnames l'h?tellerie de la poste o¨´ nous trouvames M. d'Anquetil qui, revenant comme nous de la ville, en rapportait des cartes. Il joua au piquet avec mon bon ma?tre et, quand nous nous rem?mes en route, ils continu¨¨rent de jouer dans la voiture. Cette fureur de jeu qui emportait mon rival, me rendit quelque libert¨¦ aupr¨¨s de Jahel, qui m'entretenait plus volontiers depuis qu'elle ¨¦tait d¨¦laiss¨¦e. Je trouvais ¨¤ ces entretiens une am¨¨re douceur. Lui reprochant sa perfidie et son infid¨¦lit¨¦, je soulageais mon chagrin par des plaintes, tant?t faibles, tant?t violentes. --H¨¦las! Jahel! disais-je, le souvenir et l'image de nos tendresses, qui faisaient nagu¨¨re mes plus ch¨¨res d¨¦lices, me sont devenus un cruel tourment, par l'id¨¦e que j'ai que vous ¨ºtes aujourd'hui avec un autre ce que vous f?tes avec moi. Elle r¨¦pondait: --Une femme n'est pas la m¨ºme avec tout le monde. Et quand je prolongeais excessivement les lamentations et les reproches, elle disait: --Je con?ois que je vous ai fait du chagrin. Mais ce n'est pas une raison pour m'assassiner cent fois le jour de vos g¨¦missements inutiles. M. d'Anquetil, quand il perdait, ¨¦tait d'une humeur facheuse. Il molestait ¨¤ tout propos Jahel qui, n'¨¦tant point patiente, le mena?ait d'¨¦crire ¨¤ son oncle Mosa?de qu'il v?nt la reprendre. Ces querelles me donnaient d'abord quelque lueur de joie et d'esp¨¦rance; mais apr¨¨s qu'elles se furent plusieurs fois renouvel¨¦es, je les vis na?tre, au contraire, avec inqui¨¦tude, ayant reconnu qu'elles ¨¦taient suivies de r¨¦conciliations imp¨¦tueuses, qui ¨¦clataient soudainement ¨¤ mes oreilles en baisers, en susurrements et en soupirs lascifs. M. d'Anquetil ne me souffrait qu'avec peine. Il avait, au contraire, une vive tendresse pour mon bon ma?tre, qui la m¨¦ritait par son humeur ¨¦gale et riante et par l'incomparable ¨¦l¨¦gance de son esprit. Ils jouaient et buvaient ensemble avec une sympathie qui croissait chaque jour. Les genoux rapproch¨¦s pour soutenir la tablette sur laquelle ils abattaient leurs cartes, ils riaient, plaisantaient, se faisaient des agaceries, et, bien qu'il leur arrivat quelquefois de se jeter les cartes ¨¤ la t¨ºte, en ¨¦changeant des injures qui eussent fait rougir les forts du port Saint-Nicolas et les bateliers du Mail, bien que M. d'Anquetil jurat Dieu, la Vierge et les Saints, qu'il n'avait vu de sa vie, m¨ºme au bout d'une corde, plus vilain larron que l'abb¨¦ Coignard, on sentait qu'il aimait ch¨¨rement mon bon ma?tre, et c'¨¦tait plaisir de l'entendre un moment apr¨¨s s'¨¦crier en riant: --L'abb¨¦, vous serez mon aum?nier et vous ferez mon piquet. Il faudra aussi que vous soyez de nos chasses. On cherchera jusqu'au fond du Perche un cheval assez gros pour vous porter et l'on vous fera un ¨¦quipement de v¨¦nerie pareil ¨¤ celui que j'ai vu ¨¤ l'¨¦v¨ºque d'Uz¨¨s. Il est grand temps, au reste, de vous habiller ¨¤ neuf: car, sans reproche, l'abb¨¦, votre culotte ne vous tient plus au derri¨¨re. Jahel aussi c¨¦dait au penchant irr¨¦sistible qui inclinait les ames vers mon bon ma?tre. Elle r¨¦solut de r¨¦parer, autant qu'il ¨¦tait possible, le d¨¦sordre de sa toilette. Elle mit une de ses robes en pi¨¨ces pour raccommoder l'habit et les chausses de notre v¨¦n¨¦rable ami, et lui fit cadeau d'un mouchoir de dentelle pour en faire un rabat. Mon bon ma?tre recevait ces petits pr¨¦sents avec une dignit¨¦ pleine de grace. J'eus lieu plusieurs fois de le remarquer: il se montrait galant homme en parlant aux femmes. Il leur t¨¦moignait un int¨¦r¨ºt qui n'¨¦tait jamais indiscret, les louait avec la science d'un connaisseur, leur donnant les conseils d'une longue exp¨¦rience, r¨¦pandait sur elles l'indulgence infinie d'un coeur pr¨ºt ¨¤ pardonner toutes les faiblesses, et ne n¨¦gligeait cependant aucune occasion de leur faire entendre de grandes et utiles v¨¦rit¨¦s. Parvenus le quatri¨¨me jour ¨¤ Montbard, nous nous arr¨ºtames sur une hauteur d'o¨´ l'on d¨¦couvrait toute la ville, dans un petit espace, comme si elle ¨¦tait peinte sur toile par un habile ouvrier, soucieux d'en marquer tous les d¨¦tails. --Voyez, nous dit mon bon ma?tre, ces murailles, ces tours, ces clochers, ces toits, qui sortent de la verdure. C'est une ville, et, sans m¨ºme chercher son histoire et son nom, il nous convient d'y r¨¦fl¨¦chir, comme au plus digne sujet de m¨¦ditation qui puisse nous ¨ºtre offert sur la face du monde. En effet, une ville, quelle qu'elle soit, donne mati¨¨re aux sp¨¦culations de l'esprit. Les postillons nous disent que voici Montbard. Ce lieu m'est inconnu. N¨¦anmoins je ne crains pas d'affirmer, par analogie, que les gens qui vivent l¨¤, nos semblables, sont ¨¦go?stes, laches, perfides, gourmands, libidineux. Autrement, ils ne seraient point des hommes et ne descendraient point de cet Adam, ¨¤ la fois mis¨¦rable et v¨¦n¨¦rable, en qui tous nos instincts, jusqu'aux plus ignobles, ont leur source auguste. Le seul point sur lequel on pourrait h¨¦siter est de savoir si ces gens-l¨¤ sont plus port¨¦s sur la nourriture que sur la reproduction. Encore le doute n'est-il point permis: un philosophe jugera sainement que la faim est, pour ces malheureux, un besoin plus pressant que l'amour. Dans ma verte jeunesse, je croyais que l'animal humain ¨¦tait surtout enclin ¨¤ la conjonction des sexes. Mais c'¨¦tait un leurre, et il est clair que les hommes sont plus int¨¦ress¨¦s encore ¨¤ conserver la vie qu'¨¤ la donner. C'est la faim qui est l'axe de l'humanit¨¦; au reste, comme il est inutile d'en disputer ici, je dirai, si l'on veut, que la vie des mortels a deux p?les, la faim et l'amour. Et c'est ici qu'il faut ouvrir l'oreille et l'ame! Ces cr¨¦atures hideuses, qui ne sont tendues qu'¨¤ s'entre-d¨¦vorer ou ¨¤ s'entr'embrasser furieusement, vivent ensemble soumises ¨¤ des lois qui leur interdisent pr¨¦cis¨¦ment la satisfaction de cette double et fondamentale concupiscence. Ces animaux ing¨¦nus, devenus citoyens, s'imposent volontiers des privations de toutes sortes, respectent le bien d'autrui, ce qui est prodigieux, en ¨¦gard ¨¤ leur nature avide; et ils observent la pudeur, qui est une hypocrisie ¨¦norme, mais commune, consistant ¨¤ ne dire que rarement ce ¨¤ quoi on pense sans cesse. Car enfin, de bonne foi, messieurs, quand nous voyons une femme, ce n'est pas ¨¤ la beaut¨¦ de son ame et aux agr¨¦ments de son esprit que nous attachons notre pens¨¦e; et dans notre entretien avec elle, nous avons en vue principalement ses formes naturelles. Et l'aimable cr¨¦ature le savait si bien, qu'habill¨¦e par la bonne faiseuse, elle a pris soin de ne voiler ses appas qu'en les exag¨¦rant par divers artifices. Et mademoiselle Jahel, qui n'est pourtant point une sauvage, serait d¨¦sol¨¦e que l'art ait gagn¨¦ en elle sur la nature, ¨¤ ce point qu'on ne v?t pas combien sa poitrine est pleine et sa croupe arrondie. Ainsi, de quelque fa?on que nous consid¨¦rions les hommes depuis la chute d'Adam, nous les voyons affam¨¦s et incontinents. D'o¨´ vient donc que, r¨¦unis dans les villes, ils s'imposent des privations de toutes sortes et se soumettent ¨¤ un r¨¦gime contraire ¨¤ leur nature corrompue? On a dit qu'ils y trouvaient leur avantage, et qu'ils sentaient que leur s¨¦curit¨¦ est au prix de cette contrainte. Mais c'est leur supposer trop de raisonnement, et, de plus, un raisonnement faux, car il est absurde de sauver sa vie aux d¨¦pens de ce qui en faisait la raison et le prix. On a dit encore que la peur les retenait dans l'ob¨¦issance, et il est vrai que la prison, la potence et la roue assurent excellemment la soumission aux lois. Mais il est certain que le pr¨¦jug¨¦ conspire avec les lois, et on ne voit pas bien comment la contrainte aurait pu s'¨¦tablir si universellement. On d¨¦finit les lois les rapports n¨¦cessaires des choses; mais nous venons de voir que ces rapports sont en contradiction avec la nature, loin d'en ¨ºtre des n¨¦cessit¨¦s. C'est pourquoi, messieurs, je chercherai la source et l'origine des lois non dans l'homme, mais hors de l'homme, et je croirai qu'¨¦tant ¨¦trang¨¨res ¨¤ l'homme, elles viennent de Dieu, qui a form¨¦ de ses mains myst¨¦rieuses non seulement la terre et l'eau, la plante et l'animal, mais encore les peuples et les soci¨¦t¨¦s. Je croirai que les lois viennent directement de lui, de son premier d¨¦calogue, et qu'elles sont inhumaines parce qu'elles sont divines. Il est bien entendu que je consid¨¨re ici les codes dans leur principe et dans leur essence, sans vouloir entrer dans leur diversit¨¦ risible et leur complication pitoyable. Les d¨¦tails des coutumes et des prescriptions, tant ¨¦crites qu'orales, sont la part de l'homme, et cette part doit ¨ºtre m¨¦pris¨¦e. Mais, ne craignons point de le reconna?tre, la Cit¨¦ est d'institution divine. D'o¨´ il r¨¦sulte que tout gouvernement doit ¨ºtre th¨¦ocratique. Un pr¨ºtre fameux pour la part qu'il prit dans la d¨¦claration de 1682, M. Bossuet, n'avait point tort de vouloir tracer les r¨¨gles de la politique d'apr¨¨s les maximes de l'¨¦criture, et, s'il y a ¨¦chou¨¦ mis¨¦rablement, il n'en faut accuser que la faiblesse de son g¨¦nie, qui s'attacha platement ¨¤ des exemples tir¨¦s des Juges et des Rois, sans voir que Dieu, quand il travaille en ce monde, se proportionne au temps et ¨¤ l'espace et sait faire la diff¨¦rence des Fran?ais et des Isra¨¦lites. La cit¨¦, r¨¦tablie sous son autorit¨¦ v¨¦ritable et seule l¨¦gitime, ne sera pas la cit¨¦ de Josu¨¦, de Sa¨¹l et de David, ce sera plut?t la cit¨¦ de l'_¨¦vangile_, la cit¨¦ du pauvre, o¨´ l'artisan et la prostitu¨¦e ne seront plus humili¨¦s par le pharisien. Oh! messieurs! qu'il conviendrait de tirer de l'¨¦criture une politique plus belle et plus sainte que celle qui en fut extraite p¨¦niblement par ce rocailleux et st¨¦rile M. Bossuet! Quelle cit¨¦, plus harmonieuse que celle qu'Orph¨¦e ¨¦leva aux accords de sa lyre, se construira sur les maximes de J¨¦sus-Christ, le jour o¨´ ses pr¨ºtres, n'¨¦tant plus vendus ¨¤ l'empereur et aux rois, se manifesteront comme les vrais princes du peuple! Tandis que, debout autour de mon bon ma?tre, nous l'¨¦coutions discourir de la sorte, nous f?mes insensiblement entour¨¦s d'une troupe de mendiants qui, boitant, grelottant, bavant, agitant des moignons, secouant des goitres, ¨¦talant des plaies d'o¨´ s'¨¦coulait une humeur infecte, nous obs¨¦daient de b¨¦n¨¦dictions importunes. Ils se jet¨¨rent avidement sur quelques pi¨¨ces de monnaie que leur jeta M. d'Anquetil et roul¨¨rent ensemble dans la poussi¨¨re. --Ces malheureux font mal ¨¤ voir, soupira Jahel. --Cette piti¨¦, dit M. Coignard, vous sied comme une parure, mademoiselle; ces soupirs ornent votre poitrine en la gonflant d'un souffle que chacun de nous voudrait respirer sur vos l¨¨vres. Mais souffrez que je vous dise que cette tendresse, qui n'en est pas moins touchante pour ¨ºtre int¨¦ress¨¦e, trouble vos entrailles par la comparaison de ces mis¨¦rables avec vous-m¨ºme, et par l'id¨¦e instinctive que votre jeune corps touche, pour ainsi dire, ¨¤ ces chairs hideusement ulc¨¦r¨¦es et mutil¨¦es, comme il est vrai qu'en effet il y est li¨¦ et attach¨¦, en tant que membre de Notre-Seigneur J¨¦sus-Christ. D'o¨´ il suit que vous ne pouvez envisager cette corruption sur la chair de ces malheureux sans la voir, dans le m¨ºme temps, en pr¨¦sage sur votre propre chair. Et ces mis¨¦rables se sont lev¨¦s vers vous comme des proph¨¨tes, annon?ant que la part de la famille d'Adam est, en ce monde, la maladie et la mort. C'est pourquoi vous avez soupir¨¦, mademoiselle. "Dans le fait, il n'y a aucune raison d'estimer que ces mendiants, rong¨¦s d'ulc¨¨res et de vermine, sont plus malheureux que les rois et que les reines. Il ne faut m¨ºme pas dire qu'ils sont plus pauvres, si, comme il para?t, le liard que cette goitreuse a ramass¨¦ dans la poussi¨¨re et qu'elle serre sur son coeur en bavant de joie, lui semble plus pr¨¦cieux que n'est un collier de perles ¨¤ la ma?tresse d'un prince-¨¦v¨ºque de Cologne ou de Salzbourg. A bien entendre nos spirituels et v¨¦ritables int¨¦r¨ºts, il nous faudrait envier l'existence de ce cul-de-jatte qui rampe vers vous sur les mains, pr¨¦f¨¦rablement ¨¤ celle du roi de France ou de l'empereur. Leur ¨¦gal devant Dieu, il a peut-¨ºtre la paix du coeur qu'ils n'ont point et les tr¨¦sors inestimables de l'innocence. Mais serrez vos jupes, mademoiselle, de peur qu'il n'y introduise la vermine dont je le vois couvert. Ainsi parlait mon bon ma?tre, et nous ne nous lassions point de l'¨¦couter. A trois lieues environ de Montbard, un trait ayant cass¨¦ et les postillons manquant de corde pour le raccommoder, comme cet endroit de la route est ¨¦loign¨¦ de toute habitation, nous demeurames en d¨¦tresse. Mon bon ma?tre et M. d'Anquetil tu¨¨rent l'ennui de ce repos forc¨¦ en jouant aux cartes avec cette querelleuse sympathie dont ils s'¨¦taient fait une habitude. Pendant que le jeune seigneur s'¨¦tonnait que son partenaire retournat le roi plus souvent que ne le veut le calcul des probabilit¨¦s, Jahel, assez ¨¦mue, me tira ¨¤ part, et me demanda si je ne voyais pas une voiture arr¨ºt¨¦e derri¨¨re nous ¨¤ un lacet de la route. En regardant vers le point qu'elle m'indiquait, j'aper?us en effet une esp¨¨ce de cal¨¨che gothique, d'une forme ridicule et bizarre. --Cette voiture, ajouta Jahel, s'est arr¨ºt¨¦e en m¨ºme temps que nous. C'est donc qu'elle nous suivait. Je serais curieuse de distinguer les visages qui voyagent dans cette machine. J'en ai de l'inqui¨¦tude. N'est-elle point coiff¨¦e d'une capote ¨¦troite et haute? Elle ressemble ¨¤ la voiture dans laquelle mon oncle m'emmena, toute petite, ¨¤ Paris, apr¨¨s avoir tu¨¦ le Portugais. Elle ¨¦tait rest¨¦e, autant que je crois, dans une remise du chateau des Sablons. Celle-ci me la rappelle tout ¨¤ fait, et c'est un horrible souvenir, car j'y vis mon oncle ¨¦cumant de rage. Vous ne pouvez concevoir, Jacques, ¨¤ quel point il est violent. J'ai moi-m¨ºme ¨¦prouv¨¦ sa fureur le jour de mon d¨¦part. Il m'enferma dans ma chambre en vomissant contre M. l'abb¨¦ Coignard des injures ¨¦pouvantables. Je fr¨¦mis en pensant ¨¤ l'¨¦tat o¨´ il dut ¨ºtre quand il trouva ma chambre vide et mes draps encore attach¨¦s ¨¤ la fen¨ºtre par o¨´ je m'¨¦chappai pour vous joindre et fuir avec vous. --Jahel, vous voulez dire avec M. d'Anquetil. --Que vous ¨ºtes pointilleux! Ne partions-nous pas tous ensemble? Mais cette cal¨¨che me donne de l'inqui¨¦tude, tant elle ressemble ¨¤ celle de mon oncle. --Soyez assur¨¦e, Jahel, que c'est la voiture de quelque bon Bourguignon qui va ¨¤ ses affaires sans songer ¨¤ nous. --Vous n'en savez rien, dit Jahel. J'ai peur. --Vous ne pouvez craindre pourtant, mademoiselle, que votre oncle, dans l'¨¦tat de d¨¦cr¨¦pitude o¨´ il est r¨¦duit, coure les routes ¨¤ votre poursuite. Il n'est occup¨¦ que de cabbale et r¨ºveries h¨¦bra?ques. --Vous ne le connaissez pas, me r¨¦pondit-elle en soupirant. Il n'est occup¨¦ que de moi. Il m'aime autant qu'il ex¨¨cre le reste de l'univers. Il m'aime d'une mani¨¨re... --D'une mani¨¨re? --De toutes les mani¨¨res... Enfin il m'aime. --Jahel, je fr¨¦mis de vous entendre. Juste ciel! ce Mosa?de vous aimerait sans ce d¨¦sint¨¦ressement qui est si beau chez un vieillard et si convenable ¨¤ un oncle. Dites tout, Jahel! --Oh! vous le dites mieux que moi, Jacques. --J'en demeure stupide. A son age, cela se peut-il? --Mon ami, vous avez la peau blanche et l'ame ¨¤ l'avenant. Tout vous ¨¦tonne. C'est cette candeur qui fait votre charme. On vous trompe pour peu qu'on s'en donne la peine. On vous fait croire que Mosa?de est ag¨¦ de cent trente ans, quand il n'en a pas beaucoup plus de soixante, qu'il a v¨¦cu dans la grande pyramide, tandis qu'en r¨¦alit¨¦ il faisait la banque ¨¤ Lisbonne. Et il ne tenait qu'¨¤ moi de passer ¨¤ vos yeux pour une Salamandre. --Quoi, Jahel, dites-vous la v¨¦rit¨¦? Votre oncle... --Oui, et c'est le secret de sa jalousie. Il croit que l'abb¨¦ Coignard est son rival. Il le d¨¦testa d'instinct, ¨¤ premi¨¨re vue. Mais c'est bien autre chose depuis qu'ayant surpris quelques mots de l'entretien que ce bon abb¨¦ eut avec moi dans les ¨¦pines, il le peut ha?r comme la cause de ma fuite et de mon enl¨¨vement. Car, enfin, j'ai ¨¦t¨¦ enlev¨¦e, mon ami, et cela doit me donner quelque prix ¨¤ vos yeux. Oh! j'ai ¨¦t¨¦ bien ingrate en quittant un si bon oncle. Mais je ne pouvais plus endurer l'esclavage o¨´ il me retenait. Et puis j'avais une ardente envie de devenir riche, et il est bien naturel, n'est-ce pas? de d¨¦sirer de grands biens quand on est jeune et jolie. Nous n'avons qu'une vie, et elle est courte. On ne m'a pas appris, ¨¤ moi, de beaux mensonges sur l'immortalit¨¦ de l'ame. --H¨¦las! Jahel, m'¨¦criai-je dans une ardeur d'amour que me donnait sa duret¨¦ m¨ºme, h¨¦las! il ne me manquait rien pr¨¨s de vous au chateau des Sablons. Que vous y manquait-il, ¨¤ vous, pour ¨ºtre heureuse? Elle me fit signe que M. d'Anquetil nous observait. Le trait ¨¦tait raccommod¨¦ et la berline roulait entre les coteaux de vignes. Nous nous arr¨ºtames ¨¤ Nuits pour le souper et la couch¨¦e. Mon bon ma?tre but une demi-douzaine de bouteilles de vin du cru, qui ¨¦chauffa merveilleusement son ¨¦loquence. M. d'Anquetil lui rendit raison, le verre ¨¤ la main; mais, quant ¨¤ lui tenir t¨ºte dans la conversation, c'est ce dont ce gentilhomme ¨¦tait bien incapable. La ch¨¨re avait ¨¦t¨¦ bonne; le g?te fut mauvais. M. l'abb¨¦ Coignard coucha dans la chambre basse, sous l'escalier, en un lit de plume qu'il partagea avec l'aubergiste et sa femme, et o¨´ ils pens¨¨rent tous trois ¨¦touffer. M. d'Anquetil prit avec Jahel la chambre haute o¨´ le lard et les oignons pendaient aux solives. Je montai par une ¨¦chelle au grenier, et je m'¨¦tendis sur la paille. Ayant pass¨¦ le fort de mon sommeil, la lune, dont la lumi¨¨re traversait les fentes du toit, glissa un rayon entre mes cils et les ¨¦carta ¨¤ propos pour que je visse Jahel, en bonnet de nuit, qui sortait de la trappe. Au cri que je poussai, elle mit un doigt sur sa bouche. --Chut! me dit-elle, Maurice est ivre comme un portefaix et comme un marquis. Il dort ci-dessous du sommeil de No¨¦. --Qui est-ce, Maurice? demandai-je en me frottant les yeux. --C'est Anquetil. Qui voulez-vous que ce soit? --Personne. Mais je ne savais pas qu'il s'appelat Maurice. --Il n'y a pas longtemps que je le sais moi-m¨ºme. Mais il n'importe. --Vous avez raison, Jahel, cela n'importe pas. Elle ¨¦tait en chemise et cette clart¨¦ de la lune s'¨¦gouttait comme du lait sur ses ¨¦paules nues. Elle se coula ¨¤ mon c?t¨¦, m'appela des noms les plus tendres et des noms les plus effroyablement grossiers qui glissaient sur ses l¨¨vres en suaves murmures. Puis elle se tut et commen?a ¨¤ me donner ces baisers qu'elle savait et aupr¨¨s desquels tous les embrassements des autres femmes semblent insipides. La contrainte et le silence augmentaient la tension furieuse de mes nerfs. La surprise, la joie d'une revanche et, peut-¨ºtre, une jalousie perverse, attisaient mes d¨¦sirs. L'¨¦lastique fermet¨¦ de sa chair et la souple violence des mouvements dont elle m'enveloppait, demandaient, promettaient et m¨¦ritaient les plus ardentes caresses. Nous conn?mes, cette nuit-l¨¤, les volupt¨¦s dont l'ab?me confine ¨¤ la douleur. En descendant, le matin, dans la cour de l'h?tellerie, j'y trouvai M. d'Anquetil qui me parut moins odieux, maintenant que je le trompais. De son c?t¨¦, il semblait plus attir¨¦ vers moi qu'il ne l'avait ¨¦t¨¦ depuis le commencement du voyage. Il me parla avec familiarit¨¦, sympathie, confiance, me reprochant seulement de montrer ¨¤ Jahel peu d'¨¦gards et d'empressement, et de ne pas lui rendre ces soins qu'un honn¨ºte homme doit avoir pour toute femme. --Elle se plaint, dit-il, de votre incivilit¨¦. Prenez-y garde, cher Tournebroche; je serais fach¨¦ qu'il y e?t des difficult¨¦s entre elle et vous. C'est une jolie fille, et qui m'aime excessivement. La berline roulait depuis une heure quand Jahel, ayant mis la t¨ºte ¨¤ la porti¨¨re, me dit: --La cal¨¨che a reparu. Je voudrais bien distinguer le visage des deux hommes qui y sont. Mais je n'y puis parvenir. Je lui r¨¦pondis que, si loin, et dans la brume du matin, l'on ne pouvait rien voir. Elle me r¨¦pondit que sa vue ¨¦tait si per?ante, qu'elle les distinguerait bien, malgr¨¦ le brouillard et l'espace, si c'¨¦tait vraiment des visages. --Mais, ajouta-t-elle, ce ne sont pas des visages. --Que voulez-vous donc que ce soit? lui demandai-je, en ¨¦clatant de rire. Elle me demanda ¨¤ son tour quelle id¨¦e saugrenue m'¨¦tait venue ¨¤ l'esprit pour rire si sottement, et dit: --Ce n'est pas des visages, c'est des masques. Ces deux hommes nous poursuivent, et ils sont masqu¨¦s. J'avertis M. d'Anquetil qu'il semblait qu'on nous suiv?t dans une vilaine cal¨¨che. Mais il me pria de le laisser tranquille. --Quand les cent mille diables seraient ¨¤ nos trousses, s'¨¦cria-t-il, je ne m'en inqui¨¦terais pas, ayant assez ¨¤ faire ¨¤ surveiller ce gros pendard d'abb¨¦, qui fait sauter la carte de fa?on subtile et me vole tout mon argent. M¨ºme je ne serais pas surpris qu'en me jetant cette vilaine cal¨¨che au travers de mon jeu, Tournebroche, vous ne fussiez d'intelligence avec ce vieux fripon. Une voiture ne peut-elle cheminer sur la route sans vous donner d'¨¦moi? Jahel me dit tout bas: --Je vous pr¨¦dis, Jacques, que de cette cal¨¨che il nous arrivera malheur. J'en ai le pressentiment et mes pressentiments ne m'ont jamais tromp¨¦e. --Voulez-vous me faire croire que vous avez le don de proph¨¦tie? Elle me r¨¦pondit gravement: --Je l'ai. --Quoi, vous ¨ºtes proph¨¦tesse! m'¨¦criai-je en souriant. Voil¨¤ qui est ¨¦trange! --Vous vous moquez, me dit-elle, et vous doutez parce que vous n'avez jamais vu une proph¨¦tesse de si pr¨¨s. Comment vouliez-vous qu'elles fussent faites? --Je croyais qu'il fallait qu'elles fussent vierges. --Ce n'est pas n¨¦cessaire, r¨¦pondit-elle avec assurance. La cal¨¨che ennemie avait disparu au tournant de la route. Mais l'inqui¨¦tude de Jahel avait, sans qu'il l'avouat, gagn¨¦ M. d'Anquetil qui donna l'ordre aux postillons d'allonger le galop, promettant de leur payer de bonnes guides. Par un exc¨¨s de soin, il fit passer ¨¤ chacun d'eux une des bouteilles que l'abb¨¦ avait mises en r¨¦serve au fond de la voiture. Les postillons communiqu¨¨rent aux chevaux l'ardeur que ce vin leur donnait. --Vous pouvez vous rassurer, Jahel, dit-il; du train dont nous allons, cette antique cal¨¨che, tra?n¨¦e par les chevaux de l'Apocalypse, ne nous rattrapera pas. --Nous allons comme chats sur braise, dit l'abb¨¦. --Pourvu que cela dure! dit Jahel. Nous voyions ¨¤ notre droite fuir les vignes en joualles sur les coteaux. A gauche, la Sa?ne coulait mollement. Nous passames, comme un ouragan, devant le pont de Tournus. La ville s'¨¦levait de l'autre c?t¨¦ du fleuve, sur une colline couronn¨¦e par les murs d'une abbaye fi¨¨re comme une forteresse. --C'est, dit l'abb¨¦, une de ces innombrables abbayes b¨¦n¨¦dictines qui sont sem¨¦es comme des joyaux sur la robe de la Gaule eccl¨¦siastique. S'il avait plu ¨¤ Dieu que ma destin¨¦e f?t conforme ¨¤ mon caract¨¨re, j'aurais coul¨¦ une vie obscure, gaie et douce, dans une de ces maisons. Il n'est point d'ordre que j'estime, pour la doctrine et pour les moeurs, ¨¤ l'¨¦gal des B¨¦n¨¦dictins. Ils ont des biblioth¨¨ques admirables. Heureux qui porte leur habit et suit leur sainte r¨¨gle! Soit par l'incommodit¨¦ que j'¨¦prouve pr¨¦sentement d'¨ºtre rudement secou¨¦ par cette voiture, qui ne manquera pas de verser bient?t dans une des orni¨¨res dont cette route est profond¨¦ment creus¨¦e, soit plut?t par l'effet de mon age, qui est celui de la retraite et des graves pens¨¦es, je d¨¦sire plus ardemment que jamais m'asseoir devant une table, dans quelque v¨¦n¨¦rable galerie, o¨´ des livres nombreux et choisis fussent assembl¨¦s en silence. Je pr¨¦f¨¨re leur entretien ¨¤ celui des hommes, et mon voeu le plus cher est d'attendre, dans le travail de l'esprit, l'heure o¨´ Dieu me retirera de cette terre. J'¨¦crirais des histoires, et pr¨¦f¨¦rablement celle des Romains, au d¨¦clin de la R¨¦publique. Car elle est pleine de grandes actions et d'enseignements. Je partagerais mon z¨¨le entre Cic¨¦ron, saint Jean-Chrysostome et Bo¨¨ce, et ma vie modeste et fructueuse ressemblerait au jardin du vieillard de Tarente. "J'ai ¨¦prouv¨¦ diverses mani¨¨res de vivre et j'estime que la meilleure est, s'adonnant ¨¤ l'¨¦tude, d'assister en paix aux vicissitudes des hommes, et de prolonger, par le spectacle des si¨¨cles et des empires, la bri¨¨vet¨¦ de nos jours. Mais il y faut de la suite et de la continuit¨¦. C'est ce qui m'a le plus manqu¨¦ dans mon existence. Si, comme je l'esp¨¨re, je parviens ¨¤ me tirer du mauvais pas o¨´ je suis, je m'efforcerai de trouver un asile honorable et s?r dans quelque docte abbaye, o¨´ les bonnes lettres soient en honneur et vigueur. Je m'y vois d¨¦j¨¤, go?tant la paix illustre de la science. Si je pouvais recevoir ce bon office des Sylphes assistants, dont parle ce vieux fou d'Astarac et qui apparaissent, dit-on, quand on les invoque par le nom cabalistique d'AGLA... Au moment o¨´ mon bon ma?tre pronon?ait ce mot, un choc soudain nous ab?ma tous quatre sous une pluie de verre, dans une telle confusion que je me sentis tout ¨¤ coup aveugl¨¦ et suffoqu¨¦ sous les jupes de Jahel, tandis que M. Coignard accusait d'une voix ¨¦touff¨¦e l'¨¦p¨¦e de M. d'Anquetil de lui avoir rompu le reste de ses dents et que, sur ma t¨ºte, Jahel poussait des cris ¨¤ d¨¦chirer tout l'air des vall¨¦es bourguignonnes. Cependant M. d'Anquetil promettait, en style de corps de garde, aux postillons de les faire pendre. Quand je parvins ¨¤ me d¨¦gager, il avait d¨¦j¨¤ saut¨¦ ¨¤ travers une glace bris¨¦e. Nous le suiv?mes, mon bon ma?tre et moi, par la m¨ºme voie, puis tous trois, nous tirames Jahel de la caisse renvers¨¦e. Elle n'avait point de mal et son premier soin fut de rajuster sa coiffure. --Grace au ciel! dit mon bon ma?tre, j'en suis quitte pour une dent, encore n'¨¦tait-elle ni intacte ni blanche. Le temps, en l'offensant, en avait pr¨¦par¨¦ la perte. M. d'Anquetil, les jambes ¨¦cart¨¦es et les poings sur la hanche, examinait la berline culbut¨¦e. --Les coquins, dit-il, l'ont mise dans un bel ¨¦tat. Si l'on rel¨¨ve les chevaux, elle tombe en cannelle. L'abb¨¦, elle n'est plus bonne qu'¨¤ jouer aux jonchets. Les chevaux, abattus les uns sur les autres, s'entre-frappaient de leurs sabots. Dans un amas confus de croupes, de crini¨¨res, de cuisses et de ventres fumants, un des postillons ¨¦tait enseveli, les bottes en l'air. L'autre crachait le sang dans le foss¨¦ o¨´ il avait ¨¦t¨¦ jet¨¦. Et M. d'Anquetil leur criait: --Dr?les! Je ne sais ce qui me retient de vous passer mon ¨¦p¨¦e ¨¤ travers le corps! --Monsieur, dit l'abb¨¦, ne conviendrait-il pas, d'abord, de tirer ce pauvre homme du milieu de ces chevaux o¨´ il est enseveli? Nous nous m?mes tous ¨¤ la besogne et, quand les chevaux furent d¨¦tel¨¦s et relev¨¦s, nous reconn?mes l'¨¦tendue du dommage. Il se trouva un ressort rompu, une roue cass¨¦e et un cheval boiteux. --Faites venir un charron, dit M. d'Anquetil aux postillons, et que tout soit pr¨ºt dans une heure! --Il n'y a pas de charron ici, r¨¦pondirent les postillons. --Un mar¨¦chal. --Il n'y a pas de mar¨¦chal. --Un sellier. --Il n'y a pas de sellier. Nous regardames autour de nous. Au couchant, les coteaux de vignes jetaient jusqu'¨¤ l'horizon leurs longs plis paisibles. Sur la hauteur, un toit fumait pr¨¨s d'un clocher. De l'autre c?t¨¦, la Sa?ne, voil¨¦e de brumes l¨¦g¨¨res, effa?ait lentement le sillage du coche d'eau qui venait de passer. Les ombres des peupliers s'allongeaient sur la berge. Un cri aigu d'oiseau per?ait le vaste silence. --O¨´ sommes nous? demanda M. d'Anquetil. --A deux bonnes lieues de Tournus, r¨¦pondit, en crachant le sang, le postillon qui ¨¦tait tomb¨¦ dans le foss¨¦ et, pour le moins, ¨¤ quatre de Ma?on. Et, levant le bras vers le toit qui fumait sur le coteau: --L¨¤-haut, ce village doit ¨ºtre Vallars. Il est de peu de ressource. --Le tonnerre de Dieu vous cr¨¨ve! dit M. d'Anquetil. Tandis que les chevaux group¨¦s se mordillaient le cou, nous nous rapprochames de la voiture, tristement couch¨¦e sur le flanc. Le petit postillon qui avait ¨¦t¨¦ retir¨¦ des entrailles des chevaux dit: --Pour ce qui est du ressort, on y pourra rem¨¦dier par une forte pi¨¨ce de bois appliqu¨¦e ¨¤ la soupente. La voiture en sera seulement un peu plus rude. Mais il y a la roue cass¨¦e! Et le pis est que mon chapeau est l¨¤-dessous. --Je me fous de ton chapeau, dit M. d'Anquetil. --Votre Seigneurie ne sait peut-¨ºtre pas qu'il ¨¦tait tout neuf, dit le petit postillon. --Et les glaces qui sont bris¨¦es! soupira Jahel, assise sur son porte-manteau, au bord de la route. --Si ce n'¨¦tait que des glaces, dit mon bon ma?tre, on y saurait suppl¨¦er en baissant les stores, mais les bouteilles doivent ¨ºtre pr¨¦cis¨¦ment dans le m¨ºme ¨¦tat que les glaces. C'est ce dont il faut que je m'assure d¨¨s que la berline sera debout. Je suis m¨ºmement en peine de mon Bo¨¨ce, que j'ai laiss¨¦ sous les coussins avec quelques autres bons ouvrages. --Il n'importe! dit M. d'Anquetil. J'ai les cartes dans la poche de ma veste. Mais ne souperons-nous pas? --J'y songeais, dit l'abb¨¦. Ce n'est pas en vain que Dieu a donn¨¦ ¨¤ l'homme, pour son usage, les animaux qui peuplent la terre, le ciel et l'eau. Je suis tr¨¨s excellent p¨ºcheur ¨¤ la ligne, le soin d'¨¦pier les poissons convient particuli¨¨rement ¨¤ mon esprit m¨¦ditatif, et l'Orne m'a vu tenant la ligne insidieuse et m¨¦ditant les v¨¦rit¨¦s ¨¦ternelles. N'ayez point d'inqui¨¦tude sur votre souper. Si mademoiselle Jahel veut bien me donner une des ¨¦pingles qui soutiennent ses ajustements, j'en aurai bient?t fait un hame?on, pour p¨ºcher dans la rivi¨¨re, et je me flatte de vous rapporter avant la nuit deux ou trois carpillons que nous ferons griller sur un feu de broussailles. --Je vois bien, dit Jahel, que nous sommes r¨¦duits ¨¤ l'¨¦tat sauvage. Mais je ne vous puis donner une ¨¦pingle, l'abb¨¦, sans que vous me donniez quelque chose en ¨¦change; autrement notre amiti¨¦ risquerait d'¨ºtre rompue. Et c'est ce que je ne veux pas. --Je ferai donc, dit mon bon ma?tre, un march¨¦ avantageux. Je vous payerai votre ¨¦pingle d'un baiser, mademoiselle. Et, aussit?t, prenant l'¨¦pingle, il posa ses l¨¨vres sur les joues de Jahel, avec une politesse, une grace et une d¨¦cence inconcevables. Apr¨¨s avoir perdu beaucoup de temps, on prit le parti le plus raisonnable. On envoya le grand postillon, qui ne crachait plus le sang, ¨¤ Tournus, avec un cheval, pour ramener un charron, tandis que son camarade allumerait du feu dans un abri; car le temps devenait frais et le vent s'¨¦levait. Nous avisames sur la route, ¨¤ cent pas en avant du lieu de notre chute, une montagne de pierre tendre, dont le pied ¨¦tait creus¨¦ en plusieurs endroits. C'est dans un de ces creux que nous r¨¦sol?mes d'attendre, en nous chauffant, le retour du postillon envoy¨¦ en courrier ¨¤ Tournus. Le second postillon attacha les trois chevaux qui nous restaient, dont un boiteux, au tronc d'un arbre, pr¨¨s de notre caverne. L'abb¨¦, qui avait r¨¦ussi ¨¤ faire une ligne avec des branches de saule, une ficelle, un bouchon et une ¨¦pingle, s'en alla p¨ºcher, autant par inclination philosophique et m¨¦ditative que dans le dessein de nous rapporter du poisson. M. d'Anquetil, demeurant avec Jahel et moi dans la grotte, nous proposa une partie d'hombre, qui se joue ¨¤ trois, et qui, disait-il, ¨¦tant espagnol, convenait ¨¤ d'aussi aventureux personnages que nous ¨¦tions pour lors. Et il est vrai que, dans cette carri¨¨re, ¨¤ la nuit tombante, sur une route d¨¦serte, notre petite troupe n'e?t pas paru indigne de figurer dans quelqu'une de ces rencontres de don Quigeot ou don Quichotte, dont s'amusent les servantes. Nous jouames donc ¨¤ l'hombre. C'est un jeu qui veut de la gravit¨¦. J'y fis beaucoup de fautes et mon impatient partenaire commen?ait ¨¤ se facher, quand le visage noble et riant de mon bon ma?tre nous apparut ¨¤ la clart¨¦ du feu. D¨¦nouant son mouchoir, M. l'abb¨¦ Coignard en tira quatre ou cinq petits poissons qu'il ouvrit avec son couteau orn¨¦ de l'image du feu roi, en empereur romain, sur une colonne triomphale, et qu'il vida aussi facilement que s'il n'avait jamais v¨¦cu que parmi les poissardes de la halle, tant il excellait dans ses moindres entreprises, comme dans les plus consid¨¦rables. En arrangeant ce fretin sur la cendre: --Je vous confierai, nous dit-il, que, suivant la rivi¨¨re en aval, ¨¤ la recherche d'une berge favorable ¨¤ la p¨ºche, j'ai aper?u la cal¨¨che apocalyptique qui effraye mademoiselle Jahel. Elle s'est arr¨ºt¨¦e ¨¤ quelque distance en arri¨¨re de notre berline. Vous l'avez d? voir passer ici, tandis que je p¨ºchais dans la rivi¨¨re, et l'ame de mademoiselle en dut ¨ºtre bien soulag¨¦e. --Nous ne l'avons pas vue, dit Jahel. --Il faut donc, reprit l'abb¨¦, qu'elle se soit remise en route quand la nuit ¨¦tait d¨¦j¨¤ noire. Et du moins vous l'avez entendue. --Nous ne l'avons pas entendue, dit Jahel. --C'est donc, fit l'abb¨¦, que cette nuit est aveugle et sourde. Car il n'est pas croyable que cette cal¨¨che, dont point une roue n'¨¦tait rompue ni un cheval boiteux, soit rest¨¦e sur la route. Qu'y ferait-elle? --Oui, qu'y ferait-elle? dit Jahel. --Ce souper, dit mon bon ma?tre, rappelle en sa simplicit¨¦ ces repas de la Bible o¨´ le pieux voyageur partageait, au bord du fleuve, avec un ange, les poissons du Tigre. Mais nous manquons de pain, de sel et de vin. Je vais tenter de tirer de la berline les provisions qui y sont renferm¨¦es et voir si, de fortune, quelque bouteille ne s'y serait point conserv¨¦e intacte. Car il est telle occasion o¨´ le verre ne se brise point sous le choc qui a rompu l'acier. Tournebroche, mon fils, donnez-moi, s'il vous pla?t, votre briquet; et vous, mademoiselle, ne manquez point de retourner les poissons. Je reviendrai tout de suite. Il partit. Son pas un peu lourd s'amortit peu ¨¤ peu sur la terre de la route, et bient?t nous n'entend?mes plus rien. --Cette nuit, dit M. d'Anquetil, me rappelle celle qui pr¨¦c¨¦da la bataille de Parme. Car vous n'ignorez pas que j'ai servi sous Villars et fait la guerre de succession. J'¨¦tais parmi les ¨¦claireurs. Nous ne voyions rien. C'est une des grandes finesses de la guerre. On envoie pour reconna?tre l'ennemi des gens qui reviennent sans avoir rien reconnu, ni connu. Mais on en fait des rapports, apr¨¨s la bataille, et c'est l¨¤ que triomphent les tacticiens. Donc, ¨¤ neuf heures du soir, je fus envoy¨¦ en ¨¦claireur avec douze maistres... Et il nous conta la guerre de succession et ses amours en Italie; son r¨¦cit dura bien un quart d'heure, apr¨¨s quoi il s'¨¦cria: --Ce pendard d'abb¨¦ ne revient pas. Je gage qu'il boit l¨¤-bas tout le vin qui restait dans la soupente. Songeant alors que mon bon ma?tre pouvait ¨ºtre embarrass¨¦, je me levai pour aller ¨¤ son aide. La nuit ¨¦tait sans lune, et, tandis que le ciel resplendissait d'¨¦toiles, la terre restait dans une obscurit¨¦ que mes yeux, ¨¦blouis par l'¨¦clat de la flamme, ne pouvaient percer. Ayant fait sur la route, ¨¤ la fois t¨¦n¨¦breuse et pale, cinquante pas au plus, j'entendis devant moi un cri terrible, qui ne semblait pas sortir d'une poitrine humaine, un cri autre que les cris d¨¦j¨¤ entendus, qui me gla?a d'horreur. Je courus dans la direction d'o¨´ venait cette clameur de mortelle d¨¦tresse. Mais la peur et l'ombre amollissaient mes pas. Parvenu enfin ¨¤ l'endroit o¨´ la voiture gisait informe et grandie par la nuit, je trouvai mon bon ma?tre assis au bord du foss¨¦, pli¨¦ en deux. Je ne pouvais distinguer son visage. Je lui demandai en tremblant: --Qu'avez-vous? Pourquoi avez-vous cri¨¦? --Oui, pourquoi ai-je cri¨¦? dit-il d'une voix alt¨¦r¨¦e, d'une voix nouvelle. Je ne savais pas que j'eusse cri¨¦. Tournebroche, n'avez-vous pas vu un homme? Il m'a heurt¨¦ dans l'ombre assez rudement. Il m'a donn¨¦ un coup de poing. --Venez, lui dis-je, levez-vous, mon bon ma?tre. S'¨¦tant soulev¨¦, il retomba lourdement ¨¤ terre. Je m'effor?ai de le relever, et mes mains se mouill¨¨rent en touchant sa poitrine. --Vous saignez? --Je saigne? Je suis un homme mort. Il m'a assassin¨¦. J'ai cru d'abord que ce n'¨¦tait qu'un coup fort rude. Mais c'est une blessure dont je sens que je ne reviendrai pas. --Qui vous a frapp¨¦, mon bon ma?tre? --C'est le juif. Je ne l'ai pas vu, mais je sais que c'est lui. Comment puis-je savoir que c'est lui, puisque je ne l'ai pas vu? Oui, comment cela? Que de choses ¨¦tranges! C'est incroyable, n'est-ce pas, Tournebroche? J'ai dans la bouche le go?t de la mort, qui ne se peut d¨¦finir... Il le fallait, mon Dieu! Mais pourquoi ici plut?t que l¨¤? Voil¨¤ le myst¨¨re! _Adjutorium nostrum in nomine Domini... Domine, exaudi orationem meam..._ Il pria quelque temps ¨¤ voix basse, puis: --Tournebroche! mon fils, me dit-il, prenez les deux bouteilles que j'ai tir¨¦es de la soupente et mises ci-contre. Je n'en puis plus. Tournebroche, o¨´ croyez-vous que soit la blessure? C'est dans le dos que je souffre le plus, et il me semble que la vie me coule le long des mollets. Mes esprits s'en vont. En murmurant ces mots, il s'¨¦vanouit doucement dans mes bras. J'essayai de l'emporter, mais je n'eus que la force de l'¨¦tendre sur la route. Sa chemise ouverte, je trouvai la blessure; elle ¨¦tait ¨¤ la poitrine, petite et saignant peu. Je d¨¦chirai mes manchettes et en appliquai les lambeaux sur la plaie; j'appelai, je criai ¨¤ l'aide. Bient?t je crus entendre qu'on venait ¨¤ mon secours du c?t¨¦ de Tournus, et je reconnus M. d'Astarac. Si inattendue que f?t cette rencontre, je n'en eus pas m¨ºme de surprise, ab?m¨¦ que j'¨¦tais par la douleur de tenir le meilleur des ma?tres expirant dans mes bras. --Qu'est cela, mon fils? demanda l'alchimiste. --Venez ¨¤ mon secours, monsieur, lui r¨¦pondis-je. L'abb¨¦ Coignard se meurt. Mosa?de l'a assassin¨¦. --Il est vrai, reprit M. d'Astarac, que Mosa?de est venu ici dans une vieille cal¨¨che ¨¤ la poursuite de sa ni¨¨ce, et que je l'ai accompagn¨¦ pour vous exhorter, mon fils, ¨¤ reprendre votre emploi dans ma maison. Depuis hier nous serrions d'assez pr¨¨s votre berline, que nous avons vue tout ¨¤ l'heure s'ab?mer dans une orni¨¨re. A ce moment, Mosa?de est descendu de la cal¨¨che, et, soit qu'il ait fait un tour de promenade, soit plut?t qu'il lui ait plu de se rendre invisible comme il en a le pouvoir, je ne l'ai point revu. Il est possible qu'il se soit d¨¦j¨¤ montr¨¦ ¨¤ sa ni¨¨ce pour la maudire; car tel ¨¦tait son dessein. Mais il n'a pas assassin¨¦ l'abb¨¦ Coignard. Ce sont les Elfes, mon fils, qui ont tu¨¦ votre ma?tre, pour le punir d'avoir r¨¦v¨¦l¨¦ leurs secrets. Rien n'est plus certain. --Ah! monsieur, m'¨¦criai-je, qu'importe que ce soit le juif ou les Elfes; il faut le secourir. --Mon fils, il importe beaucoup, au contraire, r¨¦pliqua M. d'Astarac. Car, s'il avait ¨¦t¨¦ frapp¨¦ d'une main humaine, il me serait facile de le gu¨¦rir par op¨¦ration magique, tandis que, s'¨¦tant attir¨¦ l'inimiti¨¦ des Elfes, il ne saurait ¨¦chapper ¨¤ leur vengeance infaillible. Comme il achevait ces mots, M. d'Anquetil et Jahel, attir¨¦s par mes cris, approchaient avec le postillon qui portait une lanterne. --Quoi, dit Jahel, M. Coignard se trouve mal? Et, s'¨¦tant agenouill¨¦e pr¨¨s de mon bon ma?tre, elle lui souleva la t¨ºte et lui fit respirer des sels. --Mademoiselle, lui dis-je, vous avez caus¨¦ sa perte. Sa mort est la vengeance de votre enl¨¨vement. C'est Mosa?de qui l'a tu¨¦. Elle leva de dessus mon bon ma?tre son visage pale d'horreur et brillant de larmes. --Croyez-vous aussi, me dit-elle, qu'il soit si facile d'¨ºtre jolie fille sans causer de malheurs? --H¨¦las! r¨¦pondis-je, ce que vous dites l¨¤ n'est que trop vrai. Mais nous avons perdu le meilleur des hommes. A ce moment, M. l'abb¨¦ Coignard poussa un profond soupir, rouvrit des yeux blancs, demanda son livre de Bo¨¨ce et retomba en d¨¦faillance. Le postillon fut d'avis de porter le bless¨¦ au village de Vallars, situ¨¦ ¨¤ une demi-lieue sur la c?te. --Je vais, dit-il, chercher le plus doux des trois chevaux qui nous restent. Nous y attacherons solidement ce pauvre homme, et nous le m¨¨nerons au petit pas. Je le crois bien malade. Il a toute la mine d'un courrier qui fut assassin¨¦ ¨¤ la Saint-Michel, sur cette route, ¨¤ quatre postes d'ici, proche Senecy, o¨´ j'ai ma promise. Ce pauvre diable battait de la paupi¨¨re et faisait l'oeil blanc, comme une gueuse, sauf votre respect, messieurs. Et votre abb¨¦ a fait de m¨ºme, quand mademoiselle lui a chatouill¨¦ le nez avec son flacon. C'est mauvais signe pour un bless¨¦; quant aux filles, elles n'en meurent pas pour tourner de l'oeil de cette fa?on. Vos Seigneuries le savent bien. Et il y a de la distance, Dieu merci! de la petite mort ¨¤ la grande. Mais c'est le m¨ºme tour d'oeil... Demeurez, messieurs, je vais qu¨¦rir le cheval. --Le rustre est plaisant, dit M. d'Anquetil, avec son oeil tourn¨¦ et sa gueuse pam¨¦e. J'ai vu en Italie des soldats qui mouraient le regard fixe et les yeux hors de la t¨ºte. Il n'y a pas de r¨¨gles pour mourir d'une blessure, m¨ºme dans l'¨¦tat militaire, o¨´ l'exactitude est pouss¨¦e ¨¤ ses derni¨¨res limites. Mais veuillez, Tournebroche, ¨¤ d¨¦faut d'une personne mieux qualifi¨¦e, me pr¨¦senter ¨¤ ce gentilhomme noir qui porte des boutons de diamant ¨¤ son habit et que je devine ¨ºtre M. d'Astarac. --Ah! monsieur, r¨¦pondis-je, tenez la pr¨¦sentation pour faite. Je n'ai de sentiment que pour assister mon bon ma?tre. --Soit! dit M. d'Anquetil. Et, s'approchant de M. d'Astarac: --Monsieur, dit-il, je vous ai pris votre ma?tresse; je suis pr¨ºt ¨¤ vous en rendre raison. --Monsieur, r¨¦pondit M. d'Astarac, je n'ai, grace au ciel, de liaison avec aucune femme, et je ne sais ce que vous voulez dire. A ce moment, le postillon revint avec un cheval. Mon bon ma?tre avait un peu repris ses sens. Nous le soulevames tous quatre et nous parv?nmes ¨¤ grand'peine ¨¤ le placer sur le cheval o¨´ nous l'attachames. Puis nous nous m?mes en marche. Je le soutenais d'un c?t¨¦; M. d'Anquetil le soutenait de l'autre. Le postillon tirait la bride et portait la lanterne. Jahel suivait en pleurant. M. d'Astarac avait regagn¨¦ sa cal¨¨che. Nous avancions doucement. Tout alla bien tant que nous f?mes sur la route. Mais quand il nous fallut gravir l'¨¦troit sentier des vignes, mon bon ma?tre, glissant ¨¤ tous les mouvements de la b¨ºte, perdit le peu de forces qui lui restaient et s'¨¦vanouit de nouveau. Nous jugeames exp¨¦dient de le descendre de sa monture et de le porter ¨¤ bras. Le postillon l'avait empoign¨¦ par les aisselles et je tenais les jambes. La mont¨¦e fut rude et je pensai m'abattre plus de quatre fois, avec ma croix vivante, sur les pierres du chemin. Enfin la pente s'adoucit. Nous nous enfilames sur une petite route bord¨¦e de haies, qui cheminait sur le coteau, et bient?t nous d¨¦couvr?mes sur notre gauche les premiers toits de Vallars. A cette vue, nous d¨¦posames ¨¤ terre notre malheureux fardeau et nous nous arr¨ºtames un moment pour souffler. Puis, reprenant notre faix, nous poussames jusqu'au village. Une lueur rose s'¨¦levait ¨¤ l'orient au-dessus de l'horizon. L'¨¦toile du matin, dans le ciel pali, luisait aussi blanche et tranquille que la lune, dont la corne l¨¦g¨¨re palissait ¨¤ l'occident. Les oiseaux se mirent ¨¤ chanter; mon bon ma?tre poussa un soupir. Jahel courait devant nous, heurtant aux portes, en qu¨ºte d'un lit et d'un chirurgien. Charg¨¦s de hottes et de paniers, des vignerons s'en allaient aux vendanges. L'un d'eux dit ¨¤ Jahel que Gaulard, sur la place, logeait ¨¤ pied et ¨¤ cheval. --Quant au chirurgien Coquebert, ajouta-t-il, vous le voyez l¨¤-bas, sous le plat ¨¤ barbe qui lui sert d'enseigne. Il sort de sa maison pour aller ¨¤ sa vigne. C'¨¦tait un petit homme, tr¨¨s poli. Il nous dit qu'ayant depuis peu mari¨¦ sa fille, il avait un lit dans sa maison pour y mettre le bless¨¦. Sur son ordre, sa femme, grosse dame coiff¨¦e d'un bonnet blanc surmont¨¦ d'un chapeau de feutre, mit des draps au lit, dans la chambre basse. Elle nous aida ¨¤ d¨¦shabiller M. l'abb¨¦ Coignard et ¨¤ le coucher. Puis elle s'en alla chercher le cur¨¦. Cependant, M. Coquebert examinait la blessure. --Vous voyez, lui dis-je, qu'elle est petite et qu'elle saigne peu. --Cela n'est gu¨¨re bon, r¨¦pondit-il, et ne me pla?t point, mon jeune monsieur. J'aime une blessure large et qui saigne. --Je vois, lui dit M. d'Anquetil, que, pour un merlan et un seringueur de village, vous n'avez pas le go?t mauvais. Rien n'est pis que ces petites plaies profondes qui n'ont l'air de rien. Parlez-moi d'une belle entaille au visage. Cela fait plaisir ¨¤ voir et se gu¨¦rit tout de suite. Mais sachez, bonhomme, que ce bless¨¦ est mon chapelain et qu'il fait mon piquet. ¨ºtes-vous homme ¨¤ me le remettre sur pied, en d¨¦pit de votre mine qui est plut?t celle d'un donneur de clyst¨¨res? --A votre service, r¨¦pondit en s'inclinant le chirurgien-barbier. Mais je reboute aussi les membres rompus et je panse les plaies. Je vais examiner celle-ci. --Faites vite, monsieur, lui dis-je. --Patience! fit-il. Il faut d'abord la laver, et j'attends que l'eau chauffe dans la bouilloire. Mon bon ma?tre, qui s'¨¦tait un peu ranim¨¦, dit lentement, d'une voix assez forte: --La lampe ¨¤ la main, il visitera les recoins de J¨¦rusalem, et ce qui ¨¦tait cach¨¦ dans les t¨¦n¨¨bres sera mis au jour. --Que dites-vous, mon bon ma?tre? --Laissez, mon fils, r¨¦pondit-il, je m'entretiens des sentiments propres ¨¤ mon ¨¦tat. --L'eau est chaude, me dit le barbier. Tenez ce bassin pr¨¨s du lit. Je vais laver la plaie. Tandis qu'il passait sur la poitrine de mon bon ma?tre une ¨¦ponge imbib¨¦e d'eau ti¨¨de, le cur¨¦ entra dans la chambre avec madame Coquebert. Il tenait ¨¤ la main un panier et des ciseaux. --Voil¨¤ donc ce pauvre homme, dit-il. J'allais ¨¤ mes vignes, mais il faut soigner avant tout celles de J¨¦sus-Christ. Mon fils, ajouta-t-il en s'approchant de lui, offrez votre mal ¨¤ Notre-Seigneur. Peut-¨ºtre n'est-il pas si grand qu'on croit. Au demeurant, il faut faire la volont¨¦ de Dieu. Puis, se tournant vers le barbier: --Monsieur Coquebert, demanda-t-il, cela presse-t-il beaucoup, et puis-je aller ¨¤ mon clos? Le blanc peut attendre, il n'est pas mauvais qu'il vienne ¨¤ pourrir, et m¨ºme un peu de pluie ne ferait que rendre le vin plus abondant et meilleur. Mais il faut que le rouge soit cueilli tout de suite. --Vous dites vrai, monsieur le cur¨¦, r¨¦pondit Coquebert; j'ai dans ma vigne des grappes qui se couvrent de moisissure et qui n'ont ¨¦chapp¨¦ au soleil que pour p¨¦rir ¨¤ la pluie. --H¨¦las! dit le cur¨¦, l'humide et le sec sont les deux ennemis du vigneron. --Rien n'est plus vrai, dit le barbier, mais je vais explorer la blessure. Ce disant, il mit de force un doigt dans la plaie. --Ah! bourreau! s'¨¦cria le patient. --Souvenez-vous, dit le cur¨¦, que le Seigneur a pardonn¨¦ ¨¤ ses bourreaux. --Ils n'¨¦taient point barbiers, dit l'abb¨¦. --Voil¨¤ un m¨¦chant mot, dit le cur¨¦. --Il ne faut pas chicaner un mourant sur ses plaisanteries, dit mon bon ma?tre. Mais je souffre cruellement: cet homme m'a assassin¨¦, et je meurs deux fois. La premi¨¨re fois, c'¨¦tait de la main d'un juif. --Que veut-il dire? demanda le cur¨¦. --Le mieux, monsieur le cur¨¦, dit le barbier, est de ne point s'en inqui¨¦ter. Il ne faut jamais vouloir entendre les propos des malades. Ce ne sont que r¨ºveries. --Coquebert, dit le cur¨¦, vous ne parlez pas bien. Il faut entendre les malades en confession, et tel chr¨¦tien, qui n'avait rien dit de bon dans sa vie, prononce finalement les paroles qui lui ouvrent le paradis. --Je ne parlais qu'au temporel, dit le barbier. --Monsieur le cur¨¦, dis-je ¨¤ mon tour, M. l'abb¨¦ Coignard, mon bon ma?tre, ne d¨¦raisonne point, et il n'est que trop vrai qu'il a ¨¦t¨¦ assassin¨¦ par un juif, nomm¨¦ Mosa?de. --En ce cas, r¨¦pondit le cur¨¦, il y doit voir une faveur sp¨¦ciale de Dieu, qui voulut qu'il p¨¦r?t par la main d'un neveu de ceux qui crucifi¨¨rent son fils. La conduite de la Providence dans le monde est toujours admirable. Monsieur Coquebert, puis-je aller ¨¤ mon clos? --Vous y pouvez aller, monsieur le cur¨¦, r¨¦pondit le barbier. La plaie n'est pas bonne; mais elle n'est pas non plus telle qu'on en meure tout de suite. C'est, monsieur le cur¨¦, une de ces blessures qui jouent avec le malade comme le chat avec les souris, et ¨¤ ce jeu-l¨¤ on peut gagner du temps. --Voil¨¤ qui est bien, dit M. le cur¨¦. Remercions Dieu, mon fils, de ce qu'il vous laisse la vie; mais elle est pr¨¦caire et transitoire. Il faut ¨ºtre toujours pr¨ºt ¨¤ la quitter. Mon bon ma?tre r¨¦pondit gravement: --¨ºtre sur la terre comme n'y ¨¦tant pas; poss¨¦der comme ne poss¨¦dant pas, car la figure de ce monde passe. Reprenant ses ciseaux et son panier, M. le cur¨¦ dit: --Mieux encore qu'¨¤ votre habit et ¨¤ vos chausses, que je vois ¨¦tendus sur cet escabeau, ¨¤ vos propos, mon fils, je connais que vous ¨ºtes d'¨¦glise et menant une sainte vie. Re??tes-vous les ordres sacr¨¦s? --Il est pr¨ºtre, dis-je, docteur en th¨¦ologie et professeur d'¨¦loquence. --Et de quel dioc¨¨se? demanda le cur¨¦. --De S¨¦ez, en Normandie, suffragant de Rouen. --Insigne province eccl¨¦siastique, dit M. le cur¨¦, mais qui le c¨¨de de beaucoup en antiquit¨¦ et illustration au dioc¨¨se de Reims, dont je suis pr¨ºtre. Et il sortit. M. J¨¦r?me Coignard passa paisiblement la journ¨¦e. Jahel voulut rester la nuit aupr¨¨s du malade. Je quittai, vers onze heures de la soir¨¦e, la maison de M. Coquebert et j'allai chercher un g?te ¨¤ l'auberge du sieur Gaulard. Je trouvai M. d'Astarac sur la place, dont son ombre, au clair de lune, barrait presque toute la surface. Il me mit la main sur l'¨¦paule comme il en avait l'habitude et me dit avec sa gravit¨¦ coutumi¨¨re: --Il est temps que je vous rassure, mon fils; je n'ai accompagn¨¦ Mosa?de que pour cela. Je vous vois cruellement tourment¨¦ par les Lutins. Ces petits esprits de la terre vous ont assailli, abus¨¦ par toutes sortes de fantasmagories, s¨¦duit par mille mensonges, et finalement pouss¨¦ ¨¤ fuir ma maison. --H¨¦las! monsieur, r¨¦pondis-je, il est vrai que j'ai quitt¨¦ votre toit avec une apparente ingratitude dont je vous demande pardon. Mais j'¨¦tais poursuivi par les sergents, non par les Lutins. Et mon bon ma?tre est assassin¨¦. Ce n'est pas une fantasmagorie. --N'en doutez point, reprit le grand homme, ce malheureux abb¨¦ a ¨¦t¨¦ frapp¨¦ mortellement par les Sylphes dont il avait r¨¦v¨¦l¨¦ les secrets. Il a d¨¦rob¨¦ dans une armoire quelques pierres qui sont l'ouvrage de ces Sylphes et que ceux-ci avaient laiss¨¦es imparfaites, et bien diff¨¦rentes encore du diamant, quant ¨¤ l'¨¦clat et ¨¤ la puret¨¦. "C'est cette avidit¨¦ et le nom d'Agla indiscr¨¨tement prononc¨¦ qui les a le plus fach¨¦s. Or sachez, mon fils, qu'il est impossible aux philosophes d'arr¨ºter la vengeance de ce peuple irascible. J'ai appris par une voie surnaturelle et aussi par le rapport de Criton, le larcin sacril¨¨ge de M. Coignard qui se flattait insolemment de surprendre l'art par lequel les Salamandres, les Sylphes et les Gn?mes m?rissent la ros¨¦e matinale et la changent insensiblement en cristal et en diamant. --H¨¦las! monsieur, je vous assure qu'il n'y songeait point, et que c'est cet horrible Mosa?de qui l'a frapp¨¦ d'un coup de stylet sur la route. Ces propos d¨¦plurent extr¨ºmement ¨¤ M. d'Astarac qui m'invita d'une fa?on pressante ¨¤ n'en plus tenir de semblables. --Mosa?de, ajouta-t-il, est assez bon cabbaliste pour atteindre ses ennemis sans se donner la peine de courir apr¨¨s eux. Sachez, mon fils, que, s'il avait voulu tuer M. Coignard, il l'e?t fait ais¨¦ment de sa chambre, par op¨¦ration magique. Je vois que vous ignorez encore les premiers ¨¦l¨¦ments de la science. La v¨¦rit¨¦ est que ce savant homme, instruit par le fid¨¨le Criton de la fuite de sa ni¨¨ce, prit la poste pour la rejoindre et la ramener au besoin dans sa maison. Ce qu'il e?t fait sans faute, pour peu qu'il e?t discern¨¦ dans l'ame de cette malheureuse quelque lueur de regret et de repentir. Mais, la voyant toute corrompue par la d¨¦bauche, il pr¨¦f¨¦ra l'excommunier et la maudire par les Globes, les Roues et les B¨ºtes d'¨¦lis¨¦e. C'est pr¨¦cis¨¦ment ce qu'il vient de faire ¨¤ mes yeux, dans la cal¨¨che o¨´ il vit retir¨¦, pour ne point partager le lit et la table des chr¨¦tiens. Je me taisais, ¨¦tonn¨¦ par de telles r¨ºveries; mais cet homme extraordinaire me parla avec une ¨¦loquence qui ne laissa point de me troubler. --Pourquoi, disait-il, ne vous laissez-vous pas ¨¦clairer des avis d'un philosophe? Quelle sagesse, mon fils, opposez-vous ¨¤ la mienne? Consid¨¦rez que la v?tre est moindre en quantit¨¦, sans diff¨¦rer en essence. A vous ainsi qu'¨¤ moi la nature appara?t comme une infinit¨¦ de figures, qu'il faut reconna?tre et ordonner, et qui forment une suite d'hi¨¦roglyphes. Vous distinguez ais¨¦ment plusieurs de ces signes auxquels vous attachez un sens; mais vous ¨ºtes trop enclin ¨¤ vous contenter du vulgaire et litt¨¦ral, et vous ne cherchez pas assez l'id¨¦al et le symbolique. Pourtant le monde n'est concevable que comme symbole, et tout ce qui se voit dans l'univers n'est qu'une ¨¦criture imag¨¦e, que le vulgaire des hommes ¨¦pelle sans la comprendre. Craignez, mon fils, d'anonner et de braire cette langue universelle, ¨¤ la mani¨¨re des savants qui remplissent les Acad¨¦mies. Mais plut?t recevez de moi la clef de toute science. Il s'arr¨ºta un moment et reprit son discours d'un ton plus familier. --Vous ¨ºtes poursuivi, mon cher fils, par des ennemis moins terribles que les Sylphes. Et votre Salamandre n'aura pas de peine ¨¤ vous d¨¦barrasser des Lutins, sit?t que vous lui demanderez de s'y employer. Je vous r¨¦p¨¨te que je ne suis venu ici, avec Mosa?de, que pour vous donner ces bons avis et vous presser de revenir chez moi continuer nos travaux. Je con?ois que vous veuilliez assister jusqu'au bout votre malheureux ma?tre. Je vous en donne toute licence. Mais ne manquez pas de revenir ensuite dans ma maison. Adieu! Je retourne cette nuit m¨ºme ¨¤ Paris, avec ce grand Mosa?de, que vous avez si injustement soup?onn¨¦. Je lui promis tout ce qu'il voulut et me tra?nai jusqu'¨¤ mon m¨¦chant lit d'auberge, o¨´ je tombai, appesanti par la fatigue et la douleur. Le lendemain, au petit jour, je retournai chez le chirurgien et j'y retrouvai Jahel au chevet de mon bon ma?tre, droite sur sa chaise de paille, la t¨ºte envelopp¨¦e dans sa mante noire, attentive, grave et docile comme une fille de charit¨¦. M. Coignard, tr¨¨s rouge, sommeillait. --La nuit, me dit-elle ¨¤ voix basse, n'a pas ¨¦t¨¦ bonne. Il a discouru, il a chant¨¦, il m'a appel¨¦e soeur Germaine et il m'a fait des propositions. Je n'en suis pas offens¨¦e, mais cela prouve son trouble. --H¨¦las! m'¨¦criai-je, si vous ne m'aviez pas trahi, Jahel, pour courir les routes avec ce gentilhomme, mon bon ma?tre ne serait pas dans ce lit, la poitrine transperc¨¦e. --C'est bien le malheur de notre ami, r¨¦pondit-elle, qui cause mes regrets cuisants. Car pour ce qui est du reste, ce n'est pas la peine d'y penser, et je ne con?ois pas, Jacques, que vous y songiez dans un pareil moment. --J'y songe toujours, lui r¨¦pondis-je. --Moi, dit-elle, je n'y pense gu¨¨re. Vous faites ¨¤ vous seul, plus qu'aux trois quarts, les frais de votre malheur. --Qu'entendez-vous par l¨¤, Jahel? --J'entends, mon ami, que si j'y fournis l'¨¦toffe, vous y mettez la broderie et que votre imagination enrichit beaucoup trop la simple r¨¦alit¨¦. Je vous jure qu'¨¤ l'heure qu'il est, je ne me rappelle pas moi-m¨ºme le quart de ce qui vous chagrine; et vous m¨¦ditez si obstin¨¦ment sur ce sujet que votre rival vous est plus pr¨¦sent qu'¨¤ moi-m¨ºme. N'y pensez plus et laissez-moi donner de la tisane ¨¤ l'abb¨¦ qui se r¨¦veille. A ce moment, M. Coquebert s'approcha du lit avec sa trousse, fit un nouveau pansement, dit tout haut que la blessure ¨¦tait en bonne voie de gu¨¦rison. Puis, me tirant ¨¤ part: --Je puis vous assurer, monsieur, me dit-il, que ce bon abb¨¦ ne mourra pas du coup qu'il a re?u. Mais, ¨¤ vrai dire, je crains qu'il ne r¨¦chappe pas d'une pleur¨¦sie assez forte, caus¨¦e par sa blessure. Il est pr¨¦sentement travaill¨¦ d'une grosse fi¨¨vre. Mais voici venir M. le cur¨¦. Mon bon ma?tre le reconnut fort bien, et lui demanda poliment comment il se portait. --Mieux que la vigne, r¨¦pondit le cur¨¦. Car elle est toute gat¨¦e de fleurebers et de vermines contre lesquels le clerg¨¦ de Dijon fit pourtant, cette ann¨¦e, une belle procession avec croix et banni¨¨res. Mais il en faudra faire une plus belle, l'ann¨¦e qui vient, et br?ler plus de cire. Il sera n¨¦cessaire aussi que l'official excommunie ¨¤ nouveau les mouches qui d¨¦truisent les raisins. --Monsieur le cur¨¦, dit mon bon ma?tre, on dit que vous lutinez les filles dans vos vignes. Fi! ce n'est plus de votre age. En ma jeunesse, j'¨¦tais, comme vous, port¨¦ sur la cr¨¦ature. Mais le temps m'a beaucoup amend¨¦, et j'ai tant?t laiss¨¦ passer une nonnain sans lui rien dire. Vous en usez autrement avec les donzelles et les bouteilles, monsieur le cur¨¦. Mais vous faites plus mal encore de ne point dire les messes qu'on vous a pay¨¦es et de trafiquer des biens de l'¨¦glise. Vous ¨ºtes bigame et simoniaque. En entendant ces propos, M. le cur¨¦ ressentait une surprise douloureuse; sa bouche demeurait ouverte et ses joues tombaient tristement des deux c?t¨¦s de son large visage: --Quelles indignes offenses au caract¨¨re dont je suis rev¨ºtu! soupira-t-il enfin, les yeux au plancher. Quels propos il tient, si pr¨¨s du tribunal de Dieu! Oh! monsieur l'abb¨¦, est-ce ¨¤ vous de parler de la sorte, vous qui menates une sainte vie et ¨¦tudiates dans tant de livres? Mon bon ma?tre se souleva sur son coude. La fi¨¨vre lui rendait tristement et ¨¤ contresens cet air jovial que nous aimions ¨¤ lui voir nagu¨¨re. --Il est vrai, dit-il, que j'ai ¨¦tudi¨¦ les anciens auteurs. Mais il s'en faut que j'aie autant de lecture que le deuxi¨¨me vicaire de M. l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez. Bien qu'il e?t le dehors et le dedans d'un ane, il fut plus grand liseur que moi. Car il ¨¦tait bigle et, guignant de l'oeil, il lisait deux pages ¨¤ la fois. Qu'en dis-tu, vilain fripon de cur¨¦, vieux galant qui cours la guilledine au clair de lune? Cur¨¦, ta bonne amie est faite comme une sorci¨¨re. Elle a de la barbe au menton: c'est la femme du chirurgien-barbier. Il est amplement cocu, et c'est bien fait pour cet homunculus dont toute la science m¨¦dicale se hausse ¨¤ donner un clyst¨¨re. --Seigneur Dieu! que dit-il? s'¨¦cria madame Coquebert. Il faut qu'il ait le diable au corps. --J'ai entendu beaucoup de malades parler dans le d¨¦lire, dit M. Coquebert, mais aucun ne tenait d'aussi m¨¦chants propos. --Je d¨¦couvre, dit le cur¨¦, que nous aurons plus de peine que je n'avais cru ¨¤ conduire ce malade vers une bonne fin. Il y a dans sa nature une acre humeur et des impuret¨¦s que je n'y avais pas d'abord remarqu¨¦es. Il tient des discours mals¨¦ants ¨¤ un eccl¨¦siastique et ¨¤ un malade. --C'est l'effet de la fi¨¨vre, dit le chirurgien-barbier. --Mais, reprit le cur¨¦, cette fi¨¨vre, si elle ne s'arr¨ºte, le pourrait conduire en enfer. Il vient de manquer gravement ¨¤ ce qu'on doit ¨¤ un pr¨ºtre. Je reviendrai toutefois l'exhorter demain, car je lui dois, ¨¤ l'exemple de Notre-Seigneur, une mis¨¦ricorde infinie. Mais de ce c?t¨¦, je con?ois de vives inqui¨¦tudes. Le malheur veut qu'il y ait une fente ¨¤ mon pressoir, et tous les ouvriers sont aux vignes. Coquebert, ne manquez point de dire un mot au charpentier, et de m'appeler aupr¨¨s de ce malade, si son ¨¦tat s'aggrave soudainement. Ce sont bien des soucis, Coquebert! Le jour suivant fut si bon pour M. Coignard, que nous en con??mes l'espoir de le conserver. Il prit un consomm¨¦ et se souleva sur son lit. Il parlait ¨¤ chacun de nous avec sa grace et sa douceur coutumi¨¨res. M. d'Anquetil, qui logeait chez Gaulard, le vint voir et lui demanda assez indiscr¨¨tement de lui faire son piquet. Mon bon ma?tre promit en souriant de le faire la semaine prochaine. Mais la fi¨¨vre le reprit ¨¤ la tomb¨¦e du jour. Pale, les yeux nageant dans une terreur indicible, frissonnant et claquant des dents: --Le voil¨¤, cria-t-il, ce vieux youtre! C'est le fils que Judas Iscariote fit ¨¤ une diablesse en forme de ch¨¨vre. Mais il sera pendu au figuier paternel, et ses entrailles se r¨¦pandront ¨¤ terre. Arr¨ºtez-le... Il me tue! J'ai froid! Un moment apr¨¨s, rejetant ses couvertures, il se plaignit d'avoir trop chaud. --J'ai grand'soif, dit-il. Donnez-moi du vin! Et qu'il soit frais. Madame Coquebert, hatez-vous de l'aller mettre rafra?chir dans la fontaine, car la journ¨¦e promet d'¨ºtre br?lante. Nous ¨¦tions ¨¤ la nuit, et il brouillait les heures dans sa t¨ºte. --Faites vite, dit-il encore ¨¤ madame Coquebert; mais ne soyez pas aussi simple que le sonneur de la cath¨¦drale de S¨¦ez, qui, ¨¦tant all¨¦ tirer du puits les bouteilles qu'il y avait mises, aper?ut son ombre dans l'eau et se mit ¨¤ crier: "Hol¨¤! messieurs, venez vite m'aider. Car il y a l¨¤-bas des antipodes qui boiront notre vin, si nous n'y mettons bon ordre." --Il est jovial, dit madame Coquebert. Mais tant?t il a tenu sur moi des propos bien ind¨¦cents. Si j'eusse tromp¨¦ Coquebert, ce n'aurait point ¨¦t¨¦ avec M. le cur¨¦, en ¨¦gard ¨¤ son ¨¦tat et ¨¤ son age. M. le cur¨¦ entra dans ce m¨ºme moment: --Eh bien, monsieur l'abb¨¦, demanda-t-il ¨¤ mon ma?tre, dans quelles dispositions vous trouvez-vous? Quoi de nouveau? --Dieu merci, r¨¦pondit M. Coignard, il n'est rien de nouveau dans mon ame. Car, ainsi qu'a dit saint Chrysostome, ¨¦vitez les nouveaut¨¦s. Ne vous engagez point dans des voies qui n'aient point encore ¨¦t¨¦ tent¨¦es; on s'¨¦gare sans fin, quand une fois on a commenc¨¦ de s'¨¦garer. J'en ai fait la triste exp¨¦rience. Et je me suis perdu pour avoir suivi des chemins non fray¨¦s. J'ai ¨¦cout¨¦ mes propres conseils et ils m'ont conduit ¨¤ l'ab?me. Monsieur le cur¨¦, je suis un pauvre p¨¦cheur; le nombre de mes iniquit¨¦s m'opprime. --Voil¨¤ de belles paroles, dit M. le cur¨¦. C'est Dieu lui-m¨ºme qui vous les dicte. J'y reconnais son style inimitable. Ne voulez-vous point que nous avancions un peu le salut de votre ame? --Volontiers, dit M. Coignard. Car mes impuret¨¦s se l¨¨vent contre moi. J'en vois se dresser de grandes et de petites. J'en vois de rouges et de noires. J'en vois d'infimes qui chevauchent des chiens et des cochons, et j'en vois d'autres qui sont grasses et toutes nues, avec des t¨¦tons comme des outres, des ventres qui retombent ¨¤ grands plis et des fesses ¨¦normes. --Est-il possible, dit M. le cur¨¦, que vous en ayez une vue si distincte? Mais, si vos fautes sont telles que vous dites, mon fils, il vaut mieux ne les point d¨¦crire et vous borner ¨¤ les d¨¦tester int¨¦rieurement. --Voudriez-vous donc, monsieur le cur¨¦, reprit l'abb¨¦, que mes p¨¦ch¨¦s fussent tous faits comme des Adonis? Mais laissons cela. Et vous, barbier, donnez-moi ¨¤ boire. Connaissez-vous M. de la Musardi¨¨re? --Non pas, que je sache, dit M. Coquebert. --Apprenez donc, reprit mon bon ma?tre, qu'il ¨¦tait tr¨¨s port¨¦ sur les femmes. --C'est par cet endroit, dit le cur¨¦, que le diable prend de grands avantages sur l'homme. Mais o¨´ voulez-vous en venir, mon fils? --Vous le verrez bient?t, dit mon bon ma?tre. M. de la Musardi¨¨re donna rendez-vous ¨¤ une pucelle dans une ¨¦table. Elle y alla, et il l'en laissa sortir comme elle y ¨¦tait venue. Savez-vous pourquoi? --Je l'ignore, dit le cur¨¦, mais laissons cela. --Non point, reprit M. Coignard. Sachez qu'il se garda de l'accointer, de peur d'engendrer un cheval dont on lui e?t fait un proc¨¨s au criminel. --Ah! dit le barbier, il devait plut?t avoir peur d'engendrer un ane. --Sans doute! dit le cur¨¦. Mais voil¨¤ qui ne nous avance point dans le chemin du paradis. Il conviendrait de reprendre la bonne route. Vous nous teniez tout ¨¤ l'heure des propos si ¨¦difiants! Au lieu de r¨¦pondre, mon bon ma?tre se mit ¨¤ chanter d'une voix assez forte: Pour mettre en go?t le roi Louison On a pris quinze mirlitons Landerinette, Qui tous le balai ont r?ti, Landeriri. --Si vous voulez chanter, mon fils, dit M. le cur¨¦, chantez plut?t quelque beau no?l bourguignon. Vous y r¨¦jouirez votre ame en la sanctifiant. --Volontiers, r¨¦pondit mon bon ma?tre. Il en est de Guy Barozai, que je tiens, en leur apparente rusticit¨¦, pour plus fins que le diamant et plus pr¨¦cieux que l'or. Celui-ci, par exemple: Lor qu'au lai saison qu'ai jaule Au monde J¨¦su-chri vin L'ane et le beu l'¨¦chaufin De le leu sofle dans l'¨¦taule. Que d'ane et de beu je sai, Dans ce royaume de Gaule, Que d'ane et de beu je sai Qui n'en arein pas tan fai. Le chirurgien, sa femme et le cur¨¦ reprirent ensemble: Que d'ane et de beu je sai Dans ce royaume de Gaule Que d'ane et de beu je sai Qui n'en arein pas tan fai. Et mon bon ma?tre reprit d'une voix plus faible: Mais le pu b¨¦o de l'histoire Ce fut que l'ane et le beu Ainsin passire t? deu La nuit sans manger ni boire. Que d'ane et de beu je sai, Couver de pane et de moire, Que d'ane et de beu je sai Qui n'en arein pas tan fai! Puis il laissa tomber sa t¨ºte sur l'oreiller et ne chanta plus. --Il y a du bon en ce chr¨¦tien, nous dit M. le cur¨¦, beaucoup de bon, et tant?t encore il m'¨¦difiait moi-m¨ºme par de belles sentences. Mais il ne laisse point de m'inqui¨¦ter, car tout d¨¦pend de la fin, et l'on ne sait ce qui restera au fond du panier. Dieu, dans sa bont¨¦, veut qu'un seul moment nous sauve; encore faut-il que ce moment soit le dernier, de sorte que tout d¨¦pend d'une seule minute, aupr¨¨s de laquelle le reste de la vie est comme rien. C'est ce qui me fait fr¨¦mir pour ce malade, que les anges et les diables se disputent furieusement. Mais il ne faut point d¨¦sesp¨¦rer de la mis¨¦ricorde divine. Deux jours se pass¨¨rent en de cruelles alternatives. Apr¨¨s quoi, mon bon ma?tre tomba dans une faiblesse extr¨ºme. --Il n'y a plus d'espoir, me dit tout bas M. Coquebert. Voyez comme sa t¨ºte creuse l'oreiller, et remarquez que son nez est aminci. En effet, le nez de mon bon ma?tre, nagu¨¨re gros et rouge, n'¨¦tait plus qu'une lame recourb¨¦e, livide comme du plomb. --Tournebroche, mon fils, me dit-il d'une voix encore pleine et forte, mais dont je n'avais jamais entendu le son, je sens qu'il me reste peu de temps ¨¤ vivre. Allez me chercher ce bon pr¨ºtre, pour qu'il m'entende en confession. M. le cur¨¦ ¨¦tait ¨¤ sa vigne, o¨´ je courus. --La vendange est faite, me dit-il, et plus abondante que je n'esp¨¦rais; allons assister ce pauvre homme. Je le ramenai aupr¨¨s du lit de mon bon ma?tre, et nous le laissames seul avec le mourant. Il sortit au bout d'une heure et nous dit: --Je puis vous assurer que M. J¨¦r?me Coignard meurt dans des sentiments admirables de pi¨¦t¨¦ et d'humilit¨¦. Je vais ¨¤ sa demande, et en consid¨¦ration de sa ferveur, lui donner le saint viatique. Pendant que je rev¨ºts l'aube et l'¨¦tole, veuillez, madame Coquebert, m'envoyer dans la sacristie l'enfant qui sert chaque matin ma messe basse, et pr¨¦parer la chambre pour y recevoir le bon Dieu. Madame Coquebert balaya la chambre, mit une couverture blanche au lit, posa au chevet une petite table qu'elle couvrit d'une nappe; elle y pla?a deux chandeliers dont elle alluma les chandelles, et une jatte de fa?ence o¨´ trempait dans l'eau b¨¦nite une branche de buis. Bient?t nous entend?mes la sonnette agit¨¦e dans le chemin par le desservant, et nous v?mes entrer la croix aux mains d'un enfant, et le pr¨ºtre v¨ºtu de blanc et portant les saintes esp¨¨ces. Jahel, M. d'Anquetil, M. et madame Coquebert et moi, nous tombames ¨¤ genoux. --Pax huic domui, dit le pr¨ºtre. --Et omnibus habiantibus in ea, r¨¦pondit le desservant. Puis M. le cur¨¦ prit de l'eau b¨¦nite dont il aspergea le malade et le lit. Il se recueillit un moment et dit avec solennit¨¦: --Mon fils, n'avez-vous point une d¨¦claration ¨¤ faire? --Oui, monsieur, dit l'abb¨¦ Coignard, d'une voix assur¨¦e. Je pardonne ¨¤ mon assassin. Alors, l'officiant, tirant l'hostie du ciboire: --_Ecce agnus Dei, qui tollit peccata mundi._ Mon bon ma?tre r¨¦pondit en soupirant: --Parlerai-je ¨¤ mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et que cendre? Comment oserai-je venir ¨¤ vous, moi qui ne sens en moi-m¨ºme aucun bien qui m'en puisse donner la hardiesse? Comment vous introduirai-je chez moi, apr¨¨s avoir si souvent bless¨¦ vos yeux pleins de bont¨¦? Et M. l'abb¨¦ Coignard re?ut le saint viatique dans un profond silence, d¨¦chir¨¦ par nos sanglots et par le grand bruit que madame Coquebert faisait en se mouchant. Apr¨¨s avoir ¨¦t¨¦ administr¨¦, mon bon ma?tre me fit signe d'approcher de son lit et me dit d'une voix faible, mais distincte: --Jacques Tournebroche, mon fils, rejette, avec mon exemple, les maximes que j'ai pu te proposer pendant ma folie, qui dura, h¨¦las! autant que ma vie. Crains les femmes et les livres pour la mollesse et l'orgueil qu'on y prend. Sois humble de coeur et d'esprit. Dieu accorde aux petits une intelligence plus claire que les doctes n'en peuvent communiquer. C'est lui qui donne toute science. Mon fils, n'¨¦coute point ceux qui, comme moi, subtiliseront sur le bien et sur le mal. Ne te laisse point toucher par la beaut¨¦ et la finesse de leurs discours. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans la vertu. Il se tut, ¨¦puis¨¦. Je saisis sa main qui reposait sur le drap, je la couvris de baisers et de larmes. Je lui dis qu'il ¨¦tait notre ma?tre, notre ami, notre p¨¨re, et que je ne saurais vivre sans lui. Et je demeurai de longues heures ab?m¨¦ de douleur au pied de son lit. Il passa une nuit si paisible que j'en con?us comme un espoir d¨¦sesp¨¦r¨¦. Cet ¨¦tat se soutint encore dans la journ¨¦e qui suivit. Mais vers le soir il commen?a ¨¤ s'agiter et ¨¤ prononcer des paroles si indistinctes qu'elles restent tout enti¨¨res un secret entre Dieu et lui. A minuit il retomba dans un abattement profond et l'on n'entendait plus que le bruit l¨¦ger de ses ongles qui grattaient les draps. Il ne nous reconnaissait plus. Vers deux heures il commen?a de raler; le souffle rauque et pr¨¦cipit¨¦ qui sortait de sa poitrine ¨¦tait assez fort pour qu'on l'entend?t au loin, dans la rue du village, et j'en avais les oreilles si pleines que je crus l'ou?r encore pendant les jours qui suivirent ce malheureux jour. A l'aube, il fit de la main un signe que nous ne p?mes comprendre et poussa un grand soupir. Ce fut le dernier. Son visage prit, dans la mort, une majest¨¦ digne du g¨¦nie qui l'avait anim¨¦ et dont la perte ne sera jamais r¨¦par¨¦e. M. le cur¨¦ de Vallars fit ¨¤ M. J¨¦r?me Coignard des obs¨¨ques solennelles. Il chanta la messe fun¨¨bre et donna l'absoute. Mon bon ma?tre fut port¨¦ dans le cimeti¨¨re attenant ¨¤ l'¨¦glise. Et M. d'Anquetil donna ¨¤ souper chez Gaulard ¨¤ tous les gens qui avaient assist¨¦ ¨¤ la c¨¦r¨¦monie. On y but du vin nouveau, et l'on y chanta des chansons bourguignonnes. Le lendemain j'allai avec M. d'Anquetil remercier M. le cur¨¦ de ses soins pieux. --Ah! dit le saint homme, ce pr¨ºtre nous a donn¨¦ une grande consolation par sa fin ¨¦difiante. J'ai vu peu de chr¨¦tiens mourir dans de si admirables sentiments, et il conviendrait d'en fixer le souvenir sur sa tombe en une belle inscription. Vous ¨ºtes tous deux, messieurs, assez instruits pour y r¨¦ussir, et je m'engage ¨¤ faire graver sur une grande pierre blanche l'¨¦pitaphe de ce d¨¦funt, dans la mani¨¨re et dans l'ordre que vous l'aurez compos¨¦e. Mais souvenez-vous, en faisant parler la pierre, de ne lui faire proclamer que les louanges de Dieu. Je le priai de croire que j'y mettrais tout mon z¨¨le, et M. d'Anquetil promit, pour sa part, de donner ¨¤ la chose un tour galant et gracieux. --J'y veux, dit-il, m'essayer au vers fran?ais, en me guidant sur ceux de M. Chapelle. --A la bonne heure! dit M. le cur¨¦. Mais n'¨ºtes-vous pas curieux de voir mon pressoir? Le vin sera bon cette ann¨¦e, et j'en ai r¨¦colt¨¦ en suffisante quantit¨¦ pour mon usage et pour celui de ma servante. H¨¦las! sans les fleurebers, nous en aurions bien davantage. Apr¨¨s souper, M. d'Anquetil demanda l'¨¦critoire et commen?a de composer des vers fran?ais. Puis, impatient¨¦, il jeta en l'air la plume, l'encre et le papier. --Tournebroche, me dit-il, je n'ai fait que deux vers, et encore ne suis-je pas assur¨¦ qu'ils sont bons: les voici tels que je les ai trouv¨¦s. Ci-dessous g?t monsieur Coignard. Il faut bien mourir t?t ou tard. Je lui r¨¦pondis qu'ils avaient cela de bon de n'en point vouloir un troisi¨¨me. Et je passai la nuit ¨¤ tourner une ¨¦pitaphe latine en la mani¨¨re que voici: D. O. M. HIC JACET IN SPE BEAT? ?TERNITATIS DOMINUS HIERONYMUS COIGNARD PRESBYTER QUONDAM IN BELLOVACENSI COLLEGIO ELOQUENTI? MAGISTER ELOQUENTISSIMUS SAGIENSIS EPISCOPI BIBLIOTHECARIUS SOLERTISSIMUS ZOZIMI PANOPOLITANI INGENIOSISSIMUS TRANSLATOR OPERE TAMEN IMMATURATA MORTE INTERCEPTO PERIIT ENIM CUM LUGDUNUM PETERET JUDEA MANU NEFANDISSIMA ID EST A NEPOTE CHRISTI CARNIFICUM IN VIA TRUCIDATUS ANNO ?T LII¡ã COMITATE FUIT OPTIMA DOCTISSIMO CONVITU INGENIO SUBLIMI FACETIIS JUCUNDUS SENTENTIIS PLENUS DONORUM DEI LAUDATOR FIDE DEVOTISSIMA PER MULTAS TEMPESTATES CONSTANTER MUNITUS HUMILITATE SANCTISSIMA ORNATUS SALUTI SU? MAGIS INTENTUS QUAM VANO ET FALLACI HOMINUM JUDICIO SIC HONORIBUS MUNDANIS NUNQUAM QU?SITIS SIBI GLORIAM SEMPITERNAM MERUIT Ce qui revient ¨¤ dire en fran?ais: _ICI REPOSE, dans l'espoir de la bienheureuse ¨¦ternit¨¦, MESSIRE J¨¦R?ME COIGNARD, pr¨ºtre, autrefois tr¨¨s ¨¦loquent professeur d'¨¦loquence au Coll¨¨ge de Beauvais, tr¨¨s z¨¦l¨¦ biblioth¨¦caire de l'¨¦v¨ºque de S¨¦ez, auteur d'une belle traduction de Zozime le Panopolitain, qu'il laissa malheureusement inachev¨¦e quand survint sa mort pr¨¦matur¨¦e. Il fut frapp¨¦ sur la route de Lyon, dans la 52e ann¨¦e de son age, par la main tr¨¨s sc¨¦l¨¦rate d'un juif, et p¨¦rit ainsi victime d'un neveu des bourreaux de J¨¦sus-Christ. Il ¨¦tait d'un commerce agr¨¦able, d'un docte entretien, d'un g¨¦nie ¨¦lev¨¦, abondait en riants propos et en belles maximes, et louait Dieu dans ses oeuvres. Il garda ¨¤ travers les orages de la vie une foi in¨¦branlable. Dans son humilit¨¦ vraiment chr¨¦tienne, Plus attentif au salut de son ame qu'¨¤ la vaine et trompeuse opinion des hommes, c'est en vivant sans honneurs en ce monde, qu'il s'achemina vers la gloire ¨¦ternelle._ Trois jours apr¨¨s que mon bon ma?tre eut rendu l'ame, M. d'Anquetil d¨¦cida de se remettre en route. La voiture ¨¦tait r¨¦par¨¦e. Il donna l'ordre aux postillons d'¨ºtre pr¨ºts pour le lendemain matin. Sa compagnie ne m'avait jamais ¨¦t¨¦ agr¨¦able. Dans l'¨¦tat de tristesse o¨´ j'¨¦tais, elle me devenait odieuse. Je ne pouvais supporter l'id¨¦e de le suivre avec Jahel. Je r¨¦solus de chercher un emploi ¨¤ Tournus ou ¨¤ Macon et d'y vivre cach¨¦ jusqu'¨¤ ce que, l'orage ¨¦tant apais¨¦, il me f?t possible de retourner ¨¤ Paris, o¨´ je savais que mes parents me recevraient les bras ouverts. Je fis part de ce dessein ¨¤ M. d'Anquetil, et m'excusai de ne le point accompagner plus avant. Il s'effor?a d'abord de me retenir, avec une bonne grace ¨¤ laquelle il ne m'avait gu¨¨re pr¨¦par¨¦, puis il m'accorda volontiers mon cong¨¦. Jahel y eut plus de peine; mais, ¨¦tant naturellement raisonnable, elle entra dans les raisons que j'avais de la quitter. La nuit qui pr¨¦c¨¦da mon d¨¦part, tandis que M. d'Anquetil buvait et jouait aux cartes avec le chirurgien-barbier, nous allames sur la place, Jahel et moi, pour respirer l'air. Il ¨¦tait embaum¨¦ d'herbes et plein du chant des grillons. --La belle nuit! dis-je ¨¤ Jahel. L'ann¨¦e n'en aura plus gu¨¨re de semblables; et peut-¨ºtre, de ma vie, n'en reverrai-je point de si douce. Le cimeti¨¨re fleuri du village ¨¦tendait devant nous ses immobiles vagues de gazon, et le clair de la lune blanchissait les tombes ¨¦parses sur l'herbe noire. La pens¨¦e nous vint, ¨¤ tous deux en m¨ºme temps d'aller dire adieu ¨¤ notre ami. La place o¨´ il reposait ¨¦tait marqu¨¦e par une croix sem¨¦e de larmes, dont le pied plongeait dans la terre molle. La pierre qui devait recevoir l'¨¦pitaphe n'y avait point encore ¨¦t¨¦ pos¨¦e. Nous nous ass?mes tout aupr¨¨s, dans l'herbe, et l¨¤, par un insensible et naturel penchant, nous tombames dans les bras l'un de l'autre, sans craindre d'offenser par nos baisers la m¨¦moire d'un ami que sa profonde sagesse rendait indulgent aux faiblesses humaines. Tout ¨¤ coup Jahel me dit dans l'oreille, o¨´ elle avait pr¨¦cis¨¦ment sa bouche: --Je vois M. d'Anquetil, qui, sur le mur du cimeti¨¨re, regarde attentivement de notre c?t¨¦. --Nous peut-il voir dans cette ombre? demandai-je. --Il voit s?rement mes jupons blancs, r¨¦pondit-elle. C'est assez, je pense, pour lui donner envie d'en voir davantage. Je songeais d¨¦j¨¤ ¨¤ tirer l'¨¦p¨¦e et j'¨¦tais fort d¨¦cid¨¦ ¨¤ d¨¦fendre deux existences qui, dans ce moment, ¨¦taient encore, peu s'en faut, confondues. Le calme de Jahel m'¨¦tonnait; rien, dans ses mouvements ni dans sa voix, ne trahissait la peur. --Allez, me dit-elle, fuyez, et ne craignez rien pour moi. C'est une surprise que j'ai plut?t d¨¦sir¨¦e. Il commen?ait ¨¤ se lasser, et ceci est excellent pour ranimer son go?t et assaisonner son amour. Allez et laissez-moi! Le premier moment sera dur, car il est d'un caract¨¨re violent. Il me battra, mais je ne lui en serai ensuite que plus ch¨¨re. Adieu! --H¨¦las! m'¨¦criai-je, ne me pr?tes-vous donc, Jahel, que pour aiguiser les d¨¦sirs d'un rival? --J'admire que vous veuillez me quereller, vous aussi! Allez, vous dis-je! --Eh quoi! vous quitter de la sorte? --Il le faut, adieu! Qu'il ne vous trouve pas ici. Je veux bien lui donner de la jalousie, mais avec d¨¦licatesse. Adieu, adieu! A peine avais-je fait quelques pas dans le labyrinthe des tombes, que M. d'Anquetil, s'¨¦tant approch¨¦ d'assez pr¨¨s pour reconna?tre sa ma?tresse, fit des cris et des jurements ¨¤ r¨¦veiller tous ces morts de village. J'¨¦tais impatient d'arracher Jahel ¨¤ sa rage. Je pensais qu'il l'allait tuer. D¨¦j¨¤ je me glissais ¨¤ son secours dans l'ombre des pierres. Mais, apr¨¨s quelques minutes, pendant lesquelles je les observai tr¨¨s attentivement, je vis M. d'Anquetil la pousser hors du cimeti¨¨re et la ramener ¨¤ l'auberge de Gaulard avec un reste de fureur qu'elle ¨¦tait bien capable d'apaiser seule et sans secours. Je rentrai dans ma chambre lorsqu'ils eurent regagn¨¦ la leur. Je ne dormis point de la nuit, et, les guettant ¨¤ l'aube, par la fente des rideaux, je les vis traverser la cour de l'auberge dans une grande apparence d'amiti¨¦. Le d¨¦part de Jahel augmenta ma tristesse. Je m'¨¦tendis ¨¤ plat ventre au beau milieu de ma chambre et, le visage dans les mains, je pleurai jusqu'au soir. A cet endroit, ma vie perd l'int¨¦r¨ºt qu'elle empruntait des circonstances, et ma destin¨¦e, redevenant conforme ¨¤ mon caract¨¨re, n'offre plus rien que de commun. Si j'en prolongeais les m¨¦moires, mon r¨¦cit para?trait bient?t insipide. Je l'ach¨¨verai en peu de mots. M. le cur¨¦ de Vallars me donna une lettre de recommandation pour un marchand de vin de Macon, chez qui je fus employ¨¦ pendant deux mois, au bout desquels mon p¨¨re m'¨¦crivit qu'il avait arrang¨¦ mes affaires et que je pouvais sans danger revenir ¨¤ Paris. Aussit?t je pris le coche et fis le voyage avec des recrues. Mon coeur battit ¨¤ se rompre quand je revis la rue Saint-Jacques, l'horloge de Saint-Benoit-le-B¨¦tourn¨¦, l'enseigne des Trois Pucelles et la Sainte Catherine de M. Blaizot. Ma m¨¨re pleura ¨¤ ma vue; je pleurai, nous nous embrassames et nous pleurames encore. Mon p¨¨re, accouru en grande hate du Petit Bacchus, me dit avec une dignit¨¦ attendrie: --Jacquot, mon fils, je ne te cache pas que je fus fort courrouc¨¦ contre toi quand je vis les sergents entrer ¨¤ la _Reine P¨¦dauque_ pour te prendre, ou, ¨¤ ton d¨¦faut, m'emmener en ta place. Ils ne voulaient rien entendre, all¨¦guant qu'il me serait loisible de m'expliquer en prison. Ils te recherchaient sur une plainte de M. de la Gu¨¦ritaude. Je m'en formai une horrible id¨¦e de tes d¨¦sordres. Mais, ayant appris, par tes lettres, que ce n'¨¦tait que peccadilles, je ne pensai plus qu'¨¤ te revoir. J'ai maintes fois consult¨¦ le cabaretier du Petit Bacchus sur les moyens d'¨¦touffer ton affaire. Il me r¨¦pondit toujours: "Ma?tre L¨¦onard, allez trouver le juge avec un gros sac d'¨¦cus, et il vous rendra votre gars blanc comme neige." Mais les ¨¦cus sont rares ici, et il n'est poule, oie, ni cane dans ma maison qui ponde des oeufs d'or. C'est tout au plus si la volaille, ¨¤ l'heure d'aujourd'hui, me paye le feu de ma chemin¨¦e. Par bonheur, ta sainte et digne m¨¨re eut l'id¨¦e d'aller trouver la m¨¨re de M. d'Anquetil, que nous savions occup¨¦e en faveur de son fils, recherch¨¦ en m¨ºme temps que toi, pour la m¨ºme affaire. Car je reconnais, mon Jacquot, que tu as fait le polisson en compagnie d'un gentilhomme, et j'ai le coeur trop bien situ¨¦ pour ne pas sentir l'honneur qui en rejaillit sur toute la famille. Ta m¨¨re demanda donc audience ¨¤ madame d'Anquetil, en son h?tel du faubourg Saint-Antoine. Elle s'¨¦tait proprement habill¨¦e, comme pour aller ¨¤ la messe; et madame d'Anquetil la re?ut avec bont¨¦. Ta m¨¨re est une sainte femme, Jacquot, mais elle n'a pas beaucoup d'usage, et elle parla d'abord sans ¨¤-propos ni convenance. Elle dit: "Madame, ¨¤ nos ages, il ne nous reste apr¨¨s Dieu, que nos enfants." Ce n'¨¦tait pas ce qu'il fallait dire ¨¤ cette grande dame qui a encore des galants. --Taisez-vous, L¨¦onard, s'¨¦cria ma m¨¨re. La conduite de madame d'Anquetil ne vous est point connue et il faut que j'aie assez bien parl¨¦ ¨¤ cette dame, puisqu'elle m'a r¨¦pondu: "Soyez tranquille, madame M¨¦n¨¦trier; je m'emploierai pour votre fils, comme pour le mien; comptez sur mon z¨¨le." Et vous savez, L¨¦onard, que nous re??mes, avant qu'il f?t deux mois, l'assurance que notre Jacquot pouvait rentrer ¨¤ Paris sans ¨ºtre inqui¨¦t¨¦. Nous soupames de bon app¨¦tit. Mon p¨¨re me demanda si je comptais rester au service de M. d'Astarac. Je r¨¦pondis qu'apr¨¨s la mort ¨¤ jamais d¨¦plorable de mon bon ma?tre, je ne souhaitais point de me retrouver, avec le cruel Mosa?de, chez un gentilhomme qui ne payait ses domestiques qu'en beaux discours. Mon p¨¨re m'invita obligeamment ¨¤ tourner sa broche comme devant. --Dans ces derniers temps, Jacquot, me dit-il, j'avais donn¨¦ cet emploi ¨¤ fr¨¨re Ange; mais il s'en acquittait moins bien que Miraut, et m¨ºme que toi. Ne veux-tu point, mon fils, reprendre ta place sur l'escabeau, au coin de la chemin¨¦e? Ma m¨¨re, qui, toute simple qu'elle ¨¦tait, ne manquait point de jugement, haussa les ¨¦paules et me dit: --M. Blaizot, qui est libraire ¨¤ l'Image sainte Catherine, a besoin d'un commis. Cet emploi, mon Jacquot, t'ira comme un gant. Tu es de moeurs douces et tu as de bonnes mani¨¨res. C'est ce qui convient pour vendre des Bibles. J'allai tout aussit?t m'offrir ¨¤ M. Blaizot, qui me prit ¨¤ son service. Mes malheurs m'avaient rendu sage. Je ne fus pas rebut¨¦ par l'humilit¨¦ de ma tache et je la remplis avec exactitude, maniant le plumeau et le balai au contentement de mon patron. Mon devoir ¨¦tait de faire une visite ¨¤ M. d'Astarac. Je me rendis chez ce grand alchimiste le dernier dimanche de novembre, apr¨¨s le d?ner du midi. La distance est longue de la rue Saint-Jacques ¨¤ la Croix-des-Sablons et l'almanach ne ment point, quand il annonce que les jours sont courts en novembre. Quand j'arrivai au Roule, il faisait nuit, et une brume noire couvrait la route d¨¦serte. Je songeais tristement, dans les t¨¦n¨¨bres. --H¨¦las! me disais-je, il y aura bient?t un an que pour la premi¨¨re fois je fis cette m¨ºme route, dans la neige, en compagnie de mon bon ma?tre, qui repose maintenant dans un village de Bourgogne, sur un coteau de vigne. Il s'endormit dans l'esp¨¦rance de la vie ¨¦ternelle. Et c'est l¨¤ une esp¨¦rance qu'il convient de partager avec un homme si docte et si sage. Dieu me garde de douter jamais de l'immortalit¨¦ de l'ame! Mais il faut bien se l'avouer ¨¤ soi-m¨ºme, tout ce qui tient ¨¤ une existence future et ¨¤ un autre monde est de ces v¨¦rit¨¦s insensibles auxquelles on croit sans en ¨ºtre touch¨¦ et qui n'ont ni go?t, ni saveur aucune, en sorte qu'on les avale sans s'en apercevoir. Pour ma part, je ne suis pas consol¨¦ par la pens¨¦e de revoir un jour M. l'abb¨¦ Coignard dans le paradis. S?rement il n'y sera plus reconnaissable et ses discours n'auront pas l'agr¨¦ment qu'ils empruntaient des circonstances. En faisant ces r¨¦flexions, je vis devant moi une grande lueur qui s'¨¦tendait ¨¤ la moiti¨¦ du ciel; le brouillard en ¨¦tait roussi jusque sur ma t¨ºte, et cette lumi¨¨re palpitait ¨¤ son centre. Une lourde fum¨¦e se m¨ºlait aux vapeurs de l'air. Je craignis tout de suite que ce ne f?t l'incendie du chateau d'Astarac. Je hatai le pas, et je reconnus bient?t que mes craintes n'¨¦taient que trop fond¨¦es. Je d¨¦couvris le calvaire des Sablons d'un noir opaque, sur une poudre de flamme, et je vis presque aussit?t le chateau, dont toutes les fen¨ºtres flambaient comme en une f¨ºte sinistre. La petite porte verte ¨¦tait d¨¦fonc¨¦e. Des ombres s'agitaient dans le parc et murmuraient d'horreur. C'¨¦taient des habitants du bourg de Neuilly, accourus en curieux et pour porter secours. Quelques-uns lan?aient par une pompe des jets d'eau qui tombaient dans le foyer ardent en pluie ¨¦tincelante. Une ¨¦paisse colonne de fum¨¦e s'¨¦levait au-dessus du chateau. Une pluie de flamm¨¨ches et de cendres tombait autour de moi et je m'aper?us bient?t que mes habits et mes mains en ¨¦taient noircis. Je songeai avec d¨¦sespoir que cette poussi¨¨re qui remplissait l'air ¨¦tait le reste de tant de beaux livres et de manuscrits pr¨¦cieux, qui avaient fait la joie de mon bon ma?tre, le reste, peut-¨ºtre, de Zozime le Panopolitain, auquel nous avions travaill¨¦ ensemble dans les plus nobles heures de ma vie. J'avais vu mourir M. l'abb¨¦ J¨¦r?me Coignard. Cette fois, c'est son ame m¨ºme, son ame ¨¦tincelante et douce, que je croyais voir r¨¦duite en poudre avec la reine des biblioth¨¨ques. Je sentais qu'une part de moi-m¨ºme ¨¦tait d¨¦truite en m¨ºme temps. Le vent qui s'¨¦levait attisait l'incendie, et les flammes faisaient un bruit de gueules voraces. Avisant un homme de Neuilly, plus noirci encore que moi, et n'ayant que sa veste, je lui demandai si l'on avait sauv¨¦ M. d'Astarac et ses gens. --Personne, me dit-il, n'est sorti du chateau, hors un vieux juif qu'on vit s'enfuir avec des paquets, du c?t¨¦ des mar¨¦cages. Il habitait le pavillon du garde, sur la rivi¨¨re, et ¨¦tait ha? pour son origine et pour les crimes dont on le soup?onnait. Des enfants le poursuivirent. Et en fuyant il tomba dans la Seine. On l'a rep¨ºch¨¦ mort, pressant sur son coeur un grimoire et six tasses d'or. Vous pourrez le voir sur la berge, dans sa robe jaune. Il est affreux, les yeux ouverts. --Ah! r¨¦pondis-je, cette fin ¨¦tait due ¨¤ ses crimes. Mais sa mort ne me rend pas le meilleur des ma?tres qu'il a assassin¨¦! Dites-moi encore: n'a-t-on pas vu M. d'Astarac? Au moment o¨´ je faisais cette question, j'entendis pr¨¨s de moi une des ombres agit¨¦es pousser un cri d'angoisse: --Le toit va s'effondrer! Alors je reconnus avec horreur la grande forme noire de M. d'Astarac qui courait dans les goutti¨¨res. L'alchimiste cria d'une voix ¨¦clatante: --Je m'¨¦l¨¨ve sur les ailes de la flamme, dans le s¨¦jour de la vie divine. Il dit; soudain le toit s'ab?ma avec un fracas horrible, et des flammes hautes comme des montagnes envelopp¨¨rent l'ami des Salamandres. Il n'est pas d'amour qui r¨¦siste ¨¤ l'absence. Le souvenir de Jahel, d'abord cuisant, s'adoucit peu ¨¤ peu et il ne m'en resta qu'une irritation vague, dont elle n'¨¦tait plus m¨ºme l'unique objet. M. Blaizot se faisait vieux. Il se retira ¨¤ Montrouge, dans sa maisonnette des champs, et me vendit son fonds, moyennant une rente viag¨¨re. Devenu, en son lieu, libraire jur¨¦, ¨¤ l'Image sainte Catherine, j'y fis retirer mon p¨¨re et ma m¨¨re, dont la r?tisserie ne flambait plus depuis quelque temps. Je me sentis du go?t pour mon humble boutique, et je pris soin de l'orner. Je clouai aux portes de vieilles cartes v¨¦nitiennes et des th¨¨ses orn¨¦es de gravures all¨¦goriques qui y font un ornement ancien et baroque, sans doute, mais plaisant aux amis de bonnes ¨¦tudes. Mon savoir, ¨¤ la condition de le cacher avec soin, ne me fut pas trop nuisible dans mon trafic. Il m'e?t ¨¦t¨¦ plus contraire, si j'eusse ¨¦t¨¦ libraire-¨¦diteur, comme Marc-Michel Rey, et oblig¨¦, comme lui, de gagner ma vie aux d¨¦pens de la sottise publique. Je tiens, comme on dit, les auteurs classiques, et c'est une denr¨¦e qui a cours dans cette docte rue Saint-Jacques dont il me plairait d'¨¦crire un jour les antiquit¨¦s et illustrations. Le premier imprimeur parisien y ¨¦tablit ses presses v¨¦n¨¦rables. Les Cramoisy, que Guy Patin nomme les rois de la rue Saint-Jacques, y ont ¨¦dit¨¦ le corps de nos historiens. Avant que s'¨¦levat le Coll¨¨ge de France, les lecteurs du roi, Pierre Dan¨¨s, Fran?ois Votable, Ramus, y donn¨¨rent leurs le?ons dans un hangar o¨´ retentissaient les querelles des crocheteurs et des lavandi¨¨res. Et comment oublier Jean de Meung qui, dans une maisonnette de cette rue, composa le Roman de la Rose?* * Jacques Tournebroche ignorait que Fran?ois Villon habita dans la rue Saint-Jacques, au Clo?tre-Saint-Beno?t, la maison dite de la Porte verte. L'¨¦l¨¨ve de M. J¨¦r?me Coignard aurait pris sans doute plaisir ¨¤ rappeler le souvenir de ce vieux po¨¨te qui, comme lui, connut diverses esp¨¨ces de gens. J'ai la jouissance de toute la maison, qui est vieille et date pour le moins du temps des Goths, comme il y para?t aux poutres de bois qui se croisent sur l'¨¦troite fa?ade, aux deux ¨¦tages en encorbellement et ¨¤ la toiture penchante, charg¨¦e de tuiles moussues. Elle n'a qu'une fen¨ºtre par ¨¦tage. Celle du premier est fleurie en toute saison et garnie de ficelles o¨´ grimpent au printemps les liserons et les capucines. Ma bonne m¨¨re les s¨¨me et les arrose. C'est la fen¨ºtre de sa chambre. On l'y voit de la rue, lisant ses pri¨¨res dans un livre imprim¨¦ en grosses lettres, au-dessus de l'image de sainte Catherine. L'age, la d¨¦votion et l'orgueil maternel lui ont donn¨¦ grand air, et, ¨¤ voir son visage de cire sous la haute coiffe blanche, on jurerait une riche bourgeoise. Mon p¨¨re, en vieillissant, a pris aussi quelque majest¨¦. Comme il aime l'air et le mouvement, je l'occupe ¨¤ porter des livres en ville. J'y avais d'abord employ¨¦ fr¨¨re Ange, mais il demandait l'aum?ne ¨¤ mes clients, leur faisait baiser des reliques, leur volait leur vin, caressait leur servante, et laissait la moiti¨¦ de mes livres dans tous les ruisseaux du quartier. Je lui retirai sa charge au plus vite. Mais ma bonne m¨¨re, ¨¤ qui il fait croire qu'il a des secrets pour gagner le ciel, lui donne la soupe et le vin. Ce n'est pas un m¨¦chant homme, et il a fini par m'inspirer une esp¨¨ce d'attachement. Plusieurs savants et quelques beaux esprits fr¨¦quentent dans ma boutique. Et c'est un grand avantage de mon ¨¦tat que d'y ¨ºtre en commerce quotidien avec des gens de m¨¦rite. Parmi ceux qui viennent le plus souvent feuilleter chez moi les livres nouveaux et converser famili¨¨rement entre eux, il est des historiens aussi doctes que Tillemont, des orateurs sacr¨¦s qui ¨¦galent en ¨¦loquence Bossuet et m¨ºme Bourdaloue, des po¨¨tes comiques et tragiques, des th¨¦ologiens en qui la puret¨¦ des moeurs s'unit ¨¤ la solidit¨¦ de la doctrine, des auteurs estim¨¦s de nouvelles espagnoles, des g¨¦om¨¨tres et des philosophes, capables, comme M. Descartes, de mesurer et de peser les univers. Je les admire, je go?te leurs moindres paroles. Mais aucun, ¨¤ mon sens, n'¨¦gale en g¨¦nie le bon ma?tre que j'eus le malheur de perdre sur la route de Lyon; aucun ne me rappelle cette incomparable ¨¦l¨¦gance de pens¨¦e, cette douce sublimit¨¦, cette ¨¦tonnante richesse d'une ame toujours ¨¦panch¨¦e et ruisselante, comme l'urne de ces fleuves qu'on voit repr¨¦sent¨¦s en marbre dans les jardins; aucun ne me rend cette source in¨¦puisable de science et de morale, o¨´ j'eus le bonheur d'abreuver ma jeunesse; aucun ne me donne seulement l'ombre de cette grace, de cette sagesse, de cette force de pens¨¦e qui brillaient en M. J¨¦r?me Coignard. Je le tiens, celui-l¨¤, pour le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre. FIN ***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE*** ******* This file should be named 11645-8.txt or 11645-8.zip ******* This and all associated files of various formats will be found in: http://www.gutenberg.net/1/1/6/4/11645 Updated editions will replace the previous one--the old editions will be renamed. Creating the works from public domain print editions means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. 1.F. 1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread public domain works in creating the Project Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic works, and the medium on which they may be stored, may contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by your equipment. 1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all liability to you for damages, costs and expenses, including legal fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE PROVIDED IN PARAGRAPH F3. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance with this agreement, and any volunteers associated with the production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of electronic works in formats readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state's laws. The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered throughout numerous locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation's web site and official page at http://pglaf.org For additional contact information: Dr. Gregory B. Newby Chief Executive and Director gbnewby@pglaf.org Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide spread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit http://pglaf.org While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, compressed (zipped), HTML and others. Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving new filenames and etext numbers. Most people start at our Web site which has the main PG search facility: http://www.gutenberg.net This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, are filed in directories based on their release date. If you want to download any of these eBooks directly, rather than using the regular search system you may utilize the following addresses and just download by the etext year. http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext06 (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are filed in a different way. The year of a release date is no longer part of the directory path. The path is based on the etext number (which is identical to the filename). The path to the file is made up of single digits corresponding to all but the last digit in the filename. For example an eBook of filename 10234 would be found at: http://www.gutenberg.net/1/0/2/3/10234 or filename 24689 would be found at: http://www.gutenberg.net/2/4/6/8/24689 An alternative method of locating eBooks: http://www.gutenberg.net/GUTINDEX.ALL *** END: FULL LICENSE *** La rotisserie de la Reine Pedauque, by from http://www.dertz.in/